Quelle stratégie pour la France en Indo-Pacifique ?

Nous avons également noué d’importants partenariats avec les pays d’Asie du Sud-Est, au premier rang desquels Singapour, la Malaisie et l’Indonésie. Dans cette région, la France souhaite accompagner le renforcement de l’autonomie stratégique de ses partenaires et contribuer à la consolidation de l’architecture de sécurité existante. Dans ce cadre, nous soutenons notamment les actions européennes menées au titre de l’Instrument de partenariat sur les enjeux de sécurité en Asie.

Avec l’ensemble de ces partenaires, la stratégie de défense française met un accent particulier sur la coopération maritime, qui est une composante essentielle pour garantir la meilleure connaissance possible des activités en mer. Nous souhaitons renforcer nos partenariats bilatéraux et régionaux en matière de Maritime Domain Awareness, dans le but par exemple de faciliter les échanges de données maritimes en lien avec notre centre de Brest (Maritime Information Cooperation & Awareness – MICA Centre).

Cette stratégie est-elle destinée à contrer la Chine comme la stratégie américaine ?

La stratégie française n’est dirigée contre aucun pays. Elle vise avant tout à protéger nos citoyens, nos territoires et nos intérêts et à promouvoir la paix, la stabilité dans la région. Afin de garantir des relations diplomatiques apaisées, le dialogue est primordial.

Notre stratégie dresse un constat, qui est celui de l’effet structurant de la compétition stratégique sino-américaine sur les équilibres sécuritaires en Indo-Pacifique. L’extension de l’influence de la Chine [voir p. 38] modifie en profondeur l’équilibre des ensembles régionaux et entraîne un redimensionnement des forces américaines [voir p. 31-37]. Le risque est que les grands compétiteurs soient incités à recourir de plus en plus à l’action unilatérale et à diminuer les moyens alloués aux instances multilatérales. Dans l’Indo-Pacifique, le déficit de régulation et l’absence de consensus multilatéral sur les conditions d’accès et d’utilisation des espaces communs nous incitent à rechercher avec nos partenaires stratégiques des solutions pour y remédier.

Promouvoir le dialogue et le multilatéralisme est au cœur de notre stratégie. Nos participations régulières aux différents fora de la région en sont une excellente illustration. Les ministres français participent activement au Shangri-La Dialogue à Singapour depuis 2012 — et cette année particulièrement avec la présence du porte-avions Charles de Gaulle. Le ministère est aussi représenté à haut niveau au Raisina Dialogue en Inde, au Tokyo Defense Forum, au Seoul Defense Dialogue, au Xiangshan Forum de Pékin ou encore au Dialogue d’Oulan-Bator. La France œuvre aussi avec ses partenaires au renforcement de l’Indian Ocean Naval Symposium (IONS) qu’elle présidera pour deux ans à partir de 2020. Enfin, la France participe au South Pacific Defense Ministers’ Meeting (SPDMM) qui se tient annuellement et continue son processus de rapprochement de l’ASEAN Defense Ministers’ Meeting Plus (ADMM+).

La France a fait entendre plusieurs fois sa voix sur la défense de la liberté de navigation. Comment cela se traduit-il concrètement ? La France mène-t-elle des opérations navales de même nature que celles de la marine américaine ?

En tant que puissance maritime responsable de la deuxième zone économique exclusive mondiale, la France a en effet exprimé à plusieurs reprises l’importance du respect de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM), et en particulier la liberté de navigation et de survol. Les Freedom of navigation operations (FONOPS), conduites par la marine américaine depuis les années 1980, sont encadrées par le Congrès américain et visent spécifiquement à dénoncer une interprétation jugée excessive de la CNUDM.

La France exerce régulièrement son droit de navigation et de survol partout où elle l’estime nécessaire, y compris en mer de Chine méridionale. Nous accordons une attention particulière au respect du droit international car les travaux de poldérisation et la militarisation des archipels dans cette zone ont modifié le statu quo et augmenté les tensions. Nous souhaitons éviter la mise en place de situations de fait accompli qui pourraient ensuite se reproduire dans d’autres régions, en Arctique ou en Méditerranée.

Le dernier sommet du Pacific Islands Forum, qui s’est tenu en août 2019, a fait ressortir l’inquiétude des États insulaires vis-à-vis des conséquences du changement climatique et de la montée des océans. Comment la stratégie française tient-elle compte de l’aspect environnemental, crucial pour les États de la région ?

La ministre des Armées a souligné lors de son discours aux Universités d’été de la défense que le lien défense-environnement est de plus en plus structurant. En effet, les événements naturels ont des conséquences sécuritaires importantes. En tant que nation du Pacifique sud, la France ne peut que partager les inquiétudes des États insulaires. Pour certains de ces pays, c’est leur survie même qui est en jeu avec la montée des eaux.

Jusqu’à récemment, nous nous concentrions essentiellement sur la réaction : nos forces armées intervenaient quasi systématiquement après chaque catastrophe naturelle dans la région. Nous devons désormais être aussi dans l’anticipation. C’est pourquoi nous avons lancé plusieurs initiatives visant à mieux anticiper les risques et, si possible, les prévenir. L’Observatoire « Défense et climat », la cartographie des risques environnementaux, le soutien à des programmes scientifiques ciblés ne sont que les premiers jalons d’une politique sécuritaire environnementale innovante et ambitieuse développée par le ministère des Armées [voir p. 29].

Entretien réalisé le 20 septembre 2019

La France en Indo-Pacifique
La présence militaire française en Indo-Pacifique

Note

(1) FAZSOI : Forces armées de la zone sud de l’océan Indien ; FANC : Forces armées en Nouvelle-Calédonie ; FAPF : Forces armées en Polynésie française ; FFEAU : Forces françaises aux Émirats arabes unis ; FFDj : Forces françaises à Djibouti.

Légende de la photo en première page : Le 1er juin 2019, la ministre française de la Défense, Florence Parly, détaillait la stratégie indo-pacifique de la France à l’occasion du Shangri-La Dialogue, rappelant que la France ne « lâchera pas la protection de ses intérêts » dans une zone où « nous avons des territoires, plus de 1,6 million d’habitants, plusieurs îles de différents statuts, de vastes zones économiques exclusives et la responsabilité qui va avec ». Le dispositif actuel des forces françaises, de Djibouti à la Polynésie, comprend cinq commandements régionaux, trois bases et quelque 7000 militaires. (© IISS)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°53, « La démographie : un enjeu géopolitique majeur », Juin-Juillet 2019.

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