La reine Victoria, ciment de l’empire britannique

Plus généralement, la vie de chaque colonie était en partie scandée par les événements royaux, comme le jour anniversaire de la reine (Victoria Day, 24 mai), férié dans tout l’Empire, ou encore les jubilés commémorant son accession en 1887 et 1897 (cf. infra), les mariages, les naissances, les deuils… Les images de la reine étaient omniprésentes : sur les timbres-poste, les pièces ou les billets de banque ; les portraits officiels, les statues, les bustes ; les gravures ou les photographies dans les journaux, au moment où s’épanouit une presse à la diffusion massive ; mais aussi sur des affiches publicitaires, car, pour telle ou telle marque, quel meilleur argument de vente qu’être fournisseur attitré de la reine ? Cela constituait un élément essentiel du paysage visuel quotidien, et cela, dans tout l’empire. N’oublions pas non plus que « Victoria » est, dès la fin du XIXe siècle, le toponyme le plus répandu dans le monde anglophone.

Certes, quelques populations des white settlements pouvaient entretenir des sentiments plus réservés, mais il faut aussi se garder d’en exagérer trop l’importance. Ainsi, au Québec, le recensement de 1881 montre que la fréquence du prénom de Victoria est plus élevée pour les enfants des foyers francophones que pour les anglophones ! En fait, les nationalistes québécois ne remettaient nullement en cause le lien dynastique, d’autant que la très influente Église catholique était d’un loyalisme monarchique à toute épreuve. Sans doute les Irlandais disséminés dans l’empire pouvaient-ils être plus réservés : Victoria passait – erronément, d’ailleurs – pour n’avoir rien fait lors de la Grande Famine des années 1840, elle manifestait peu d’intérêt pour leur île, et le Gouvernement de Sa Majesté refusait le Home Rule (autonomie politique). Pourtant, lorsque l’ancien député nationaliste irlandais Charles Gavan Duffy, qui avait émigré en Australie en 1856, devint Premier ministre de la colonie de Victoria en 1871, il prêta le traditionnel serment d’allégeance sans que cela lui parût insurmontable. Plus généralement, l’Australie fut au XIXe siècle la partie de l’empire où exista un sentiment républicain non négligeable. Plusieurs éléments peuvent l’expliquer : dans les années 1840, bon nombre de chartistes (le chartisme fut ce qui s’apparenta le plus à un mouvement révolutionnaire dans les îles Britanniques) y avaient été exilés. Il y avait aussi l’attraction de la république américaine, bien plus proche que la métropole. Mais ne projetons pas sur le républicanisme du XIXe siècle les réalités de celui de notre époque : il y eut bien des manifestations antimonarchistes lors du jubilé de 1887, mais elles demeurèrent très limitées, et il n’y en eut pas lors de celui de 1897. La décennie 1890 fut marquée par un vif débat pour savoir si la Fédération australienne en voie de constitution conserverait ou non le lien dynastique, mais les partisans du maintien remportèrent nettement chacun des référendums par lesquels les habitants des six colonies se prononcèrent sur la nature du futur État.

Des événements fédérateurs : les deux jubilés et les funérailles de Victoria (1887, 1897, 1901)

L’exceptionnalité du règne de Victoria réside d’abord, on l’a dit, dans sa longévité. En 1887 et en 1897, deux jubilés, le premier d’or, le second de diamant, célébrèrent ses 50, puis 60 années sur le trône. Dès 1887, on était dans l’exception : le précédent jubilé d’or remontait à George III, en 1810, et il avait été célébré sans grande pompe du fait de la maladie mentale du roi. On fit donc les choses en grand : partout, on édifia des statues, on frappa des médailles commémoratives, on installa des arches triomphales, des guirlandes, des kilomètres de pavois.

Artisans et manufacturiers produisirent coupes, théières, tasses ou poteries de toute sorte à son effigie ; on distribua en son nom de la nourriture aux pauvres ; on édifia des hôpitaux, des écoles, des bibliothèques, etc. Les chefs de gouvernement des colonies autonomes convergèrent à Londres pour assister aux festivités, aux côtés de quasiment toutes les têtes couronnées de la planète. Ce fut aussi pour eux une occasion de se rencontrer, et les cérémonies du jubilé furent précédées par la première Conférence coloniale, sous les auspices du ministre en charge. La dimension impériale fut davantage présente encore pour le jubilé de diamant, dont l’organisation incomba à Joseph Chamberlain, ardent partisan, on l’a vu, du renforcement des liens entre la métropole et les colonies blanches. Leurs onze Premiers ministres furent conviés à participer à une nouvelle Conférence coloniale, la troisième depuis celle de 1887. Elle prit place après les cérémonies officielles, et non avant, sans doute pour laisser plus de temps aux négociations : on était en pleines discussions sur la création du Parlement impérial, dont on a vu plus haut ce qu’il advint. En revanche, les festivités mirent l’empire à l’honneur, avec, par exemple, le défilé de 46 000 soldats coloniaux, du Canada à Hong Kong, en passant par l’Inde ou Bornéo.

La reine décéda moins de quatre ans après son jubilé de diamant ; elle était alors le souverain qui avait régné le plus longtemps sur les îles Britanniques. Ses funérailles, le 2 février, reçurent une couverture médiatique planétaire (elles furent le premier événement de grande ampleur à être filmé par plusieurs compagnies cinématographiques) et, dans tout l’empire, journées de deuil et services commémoratifs se succédèrent. On frappa de nouvelles médailles et on érigea de nouvelles statues. Le gouvernement canadien décida de conserver la célébration du Victoria Day, afin de perpétuer son souvenir. Dans le reste des colonies, il fut rebaptisé Empire Day, montrant à quel point la reine et la grandeur impériale se confondaient désormais. En Inde, les cérémonies publiques prévues furent annulées, les administrations et les commerçants observèrent une journée de deuil. Le vice-roi décida qu’un mémorial serait élevé à Calcutta, la capitale administrative de l’Inde britannique. Cette énorme bâtisse de marbre blanc, commencée en 1906, fut inaugurée en 1921. Son coût total s’éleva à 10,5 millions de roupies, et la plus grande partie de son financement provint de dons de princes indiens et de simples sujets, le reste étant abondé par le gouvernement britannique.

Lord Salisbury écrivait au nouveau roi Édouard VII en février 1901, quelques jours après son accession au trône : « Le roi n’est plus seulement le roi de Grande-Bretagne et d’Irlande et de quelques dépendances dont la seule valeur était d’assurer la richesse et la sécurité de la Grande-Bretagne et de l’Irlande. Il est maintenant le plus grand lien constitutionnel unissant en un seul empire des communautés d’hommes libres que sépare la moitié de la circonférence du globe. Tous les sentiments patriotiques qui rendent cet Empire possible se concentrent sur lui, ou principalement sur lui. Et tout ce qui met en valeur sa personne auprès de nos semblables au-delà des mers doit être un ajout supplémentaire à la Monarchie et à l’Empire ». Un tel constat ne se comprend qu’à la lumière du règne de Victoria, et il demeura pertinent longtemps, voire le demeure encore : Elizabeth II n’est-elle pas toujours reine du Canada, d’Australie, de Nouvelle-Zélande et de douze autres, plus petits, royaumes du Commonwealth ? N’est-elle pas devenue le souverain qui a le plus voyagé dans ses royaumes (et en dehors aussi, d’ailleurs) ? Bien sûr, les anciens Dominions (le terme est tombé en désuétude après la Seconde Guerre mondiale) jouissent maintenant de toute leur souveraineté, et des mouvements républicains se font entendre. En Australie, un référendum sur la question a été organisé en 1999 : les séparatistes n’ont remporté que 45 % des suffrages. Depuis, et dans les autres royaumes aussi, on ne peut s’appuyer que sur des sondages d’opinion, fluctuants par définition. Mais les voyages officiels effectués par les représentants de la troisième génération de la famille royale, et notamment le duc et la duchesse de Cambridge, montrent bien la volonté de perpétuer ce rôle de trait d’union.

Notes

(1) « We seem, as it were, to have conquered and peopled half the world in a fit of absence of mind », John Seeley, The Expansion of England, Chicago, The University of Chicago Press, 1971 (1re éd. 1883), p. 12.

(2) Jean Blewett, Poems, Toronto, McCLellan and Stewart, 1922, p. 105.

(3) André Siegfried, La Démocratie en Nouvelle-Zélande, Paris, A. Colin, 1904, p. 329-331 passim.

(4) The Letters of Queen Victoria, Londres, John Murray, 1908, vol. 3, p. 237.

Légende de la photo en première page : Photo officielle du jubilé de diamant de la reine Victoria, prise en juillet 1893. Née en 1819 et devenue reine à tout juste dix-huit ans, Victoria régna sur le Royaume-Uni de 1837 à 1901, soit 63 ans et sept mois, ce qui en fait le second plus long règne de toute l’histoire du Royaume-Uni après celui d’Elisabeth II. Son long règne reste associé à un incontestable moment d’apogée, celui où l’Angleterre et la civilisation britannique dictaient leur loi au monde. (© W&D Downey/Royal Collection Trust)

Article paru dans la revue Diplomatie n°95, « Populisme, nationalisme, souverainisme : l’Europe en crise », novembre-décembre 2018.

Philippe Chassaigne, La reine Victoria, Paris, Gallimard, « Folio biographies », octobre 2017, 336 p.

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