La force sous-marine russe : une force en convalescence ?

Un article publié à la mi-­octobre 2019 faisait état d’un exercice naval important réalisé par la marine russe (VMF) et plus particulièrement sa force sous-marine avec le déploiement de pas moins de dix sous-­marins, dont huit à propulsion nucléaire, en mer de Norvège et mer de Barents. Ces chiffres qui à première vue peuvent paraître imposants sont pour le moins éloignés de la réalité, surtout si l’on prend la peine de se pencher sur la situation actuelle de la flotte sous-­marine russe.

Cette dernière fut construite, fort logiquement, sur les cendres de la flotte sous-­marine soviétique et est passée par une phase de réduction drastique des effectifs ainsi que par des évènements dramatiques (notamment à la perte du SSGN K‑141 Koursk). Il est vrai que la flotte sous-­marine soviétique se révéla être, lors de la chute de l’URSS, un leurre plus qu’autre chose puisqu’une bonne partie des bâtiments en service avaient largement dépassé l’âge légal de la retraite et n’avaient donc plus aucune utilité opérationnelle réelle. La jeune VMF ne disposant pas des moyens techniques, financiers et humains d’entretenir une flotte aussi pléthorique, de sérieuses coupes claires vont avoir lieu et la flotte sera rationalisée autour des navires les plus modernes et/ou les plus performants. En outre, les programmes de construction en cours vont voir leur production fortement ralentie dans le meilleur des cas, voire carrément abandonnée (1) pour d’autres.

De manière pour le moins surprenante après de longues années de disette au niveau de la disponibilité réelle, de l’admission de nouveaux bâtiments ou de la modernisation, la marine russe s’attend à recevoir plusieurs unités à propulsion nucléaire neuves dans les années à venir, ce qui devrait lui permettre de présenter un visage grandement renouvelé tout en conservant un format globalement identique au format actuel. Néanmoins, plusieurs écueils sont encore à surmonter, concernant la flotte ou la construction navale. Exception faite de la Flottille de la Caspienne, toutes les flottes de la marine russe (du Nord, du Pacifique, de la mer Noire et de la Baltique) disposent de sous-­marins.

Cependant, les bâtiments à propulsion nucléaire ne sont présents qu’au sein des deux principales : la Flotte du Nord et celle du Pacifique. Structurée autour du concept de « bastions » (en mer d’Okhotsk et en mer de Barents notamment) hérité de l’époque soviétique, la force sous-­marine russe est chargée à la fois d’assurer une partie de la dissuasion nucléaire russe, de protéger les sous-­marins chargés de la dissuasion, de protéger les lignes de communication/commerciales russes, d’assurer la projection de puissance à distance grâce à la capacité de frappes conventionnelles avec usage de missiles de croisière et enfin de créer des zones de déni d’accès pour les flottes occidentales, visant à les tenir à distance des côtes/sites stratégiques russes. Ce programme pour le moins vaste repose actuellement sur une flotte comprenant un nombre restreint de navires et dont une partie est hors service, en attente de révision générale et de modernisation (2).

Avec l’arrivée sous peu de plusieurs nouveaux bâtiments, les premiers détails du prochain projet Husky ainsi que la sortie de modernisation annoncée de bâtiments hérités de l’époque soviétique, la force sous-marine russe entre dans une phase plus active de modernisation qui mérite que l’on se penche plus avant sur son état actuel, ses perspectives ainsi que ses forces et faiblesses.

La composante navale de la dissuasion nucléaire russe : les SNLE

Composante navale de la dissuasion nucléaire russe, la flotte de sous-­marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) (3) russes est actuellement dans une phase de transition active avec l’arrivée en cours des nouveaux SNLE dits de quatrième génération : les Borei (Izd.09551) (4) et leur variante modernisée, les Borei‑A (Izd.09552). Devant prendre la relève du dernier Delta III (Izd.667BDR Kalmar) ainsi que des six Delta IV (Izd.667BDRM Dolfin), les Borei ont été dessinés et développés par le bureau d’études Rubin à partir de la fin des années 1980 et ont connu une mise en service laborieuse, notamment du fait des difficultés rencontrées dans la mise au point du missile l’équipant, le SLBM 3M30 Bulava (5). Le premier Borei a été mis sur cale au sein du chantier naval SevMash le 2 novembre 1996, mais son admission au service n’est intervenue que le 10 janvier 2013, soit pas moins de 16 ans ( !) plus tard. Il s’agit plus que probablement d’un record en la matière, qui en dit long sur l’état de la construction navale russe durant la période allant de 1992 à 2010 ainsi que sur les difficultés budgétaires de l’État russe, bien qu’il ne faille pas oublier que les Borei devaient initialement emporter le missile R‑39UTTKh Bark dont le développement fut interrompu après trois essais de tir ratés.

Devant être plus petits (objectif qui ne sera guère difficile à réaliser) et donc moins onéreux à exploiter que leurs prédécesseurs de la classe Typhoon (Izd.941 Akula), les Borei(‑A) sont des bâtiments à double coque intégrale d’un déplacement maximal en plongée de 24 000 t et emportent 16 missiles Bulava. Ces derniers sont des missiles MIRV dotés chacun de six têtes de 150 kT et disposant d’une propulsion mixte à carburant solide et liquide leur conférant une portée maximale évaluée à 9 300 km. De plus, les Borei disposent également de huit tubes lance-­torpilles de 533 mm. Vu les délais entre la mise sur cale de la tête de série et les navires suivants, les ingénieurs russes ont eu l’occasion de développer une variante modernisée du Borei avec des modifications sur la coque (6) (taille légèrement réduite et forme optimisée pour réduire le bruit) et les équipements embarqués sans pour autant toucher aux emports en armements, cette nouvelle variante étant reprise sous le nom de Borei‑A. Les trois premiers Borei ont été admis au service en 2013 et 2014 à raison de deux navires au sein de la Flotte du Pacifique et d’un au sein de la Flotte du Nord. De manière pour le moins surprenante, alors que le Borei effectuait des tirs de missiles Bulava durant les essais préliminaires, il n’y a actuellement aucun tir de ce type documenté pour les deux Borei affectés à la Flotte du Pacifique (7).

Cela serait la résultante du manque d’équipements sur le polygone de tir pour les navires du Pacifique ainsi que d’un problème d’installations permettant le stockage et le réarmement des navires sur la base de Vilyuchinsk. Des travaux sont en cours pour corriger cette situation.

Le premier Borei‑A, le Knyaz Vladimir (8), a vu ses essais à la mer se prolonger après la découverte de défauts durant les essais préliminaires. Son admission au service au sein de la Flotte du Nord est annoncée pour le mois de mars 2020, tandis que le Knyaz Oleg, destiné à la Flotte du Pacifique, est attendu d’ici à la fin de l’année. Outre les deux navires cités, la série des Borei‑A compte trois autres bâtiments à divers stades de construction au sein du chantier naval SevMash, ces derniers devant (en théorie) rejoindre la marine russe entre 2022 et 2024. La commande de deux Borei‑A supplémentaires a été annoncée pour 2020 (mais pas encore signée), la série devant compter à terme dix bâtiments : trois Borei et sept Borei‑A à l’horizon 2027, ce qui permettrait de standardiser la flotte stratégique russe sur un même bâtiment.

En attendant l’arrivée des nouveaux SNLE en cours de construction, la composante navale de la dissuasion russe repose sur un Delta III au sein de la Flotte du Pacifique ainsi que sur six Delta IV rééquipés avec le missile R‑29RMU Sineva au sein de la Flotte du Nord auxquels s’ajoutent le TK‑208 Dmitry Donskoy, dernier représentant actif de la classe des Izd.941 Typhoon (Akula) d’un déplacement maximal de 48 000 t, transformé pour recevoir le missile Bulava, mais qui ne servirait manifestement plus que pour des tests et expériences et ne peut donc pas être considéré comme faisant partie de la flotte active. La flotte d’Izd.667BDR(M) est en fin de carrière, le dernier Delta III ayant déjà 38 ans de service au compteur tandis que l’âge moyen de la flotte de Delta IV est de 33 ans, le bâtiment le plus ancien ayant déjà 36 ans de carrière derrière lui. La flotte stratégique russe est répartie de manière inéquitable entre la Flotte du Nord et la Flotte du Pacifique :

• Flotte du Pacifique (base de Vilyuchinsk) : un Delta III et deux Borei ;

• Flotte du Nord (base de Gadzhiyevo) : six Delta IV et un Borei.

Au vu du nombre de bâtiments restant à remplacer et de celui de Borei en construction, on peut s’attendre au retrait de service du dernier Delta III à l’horizon 2021 avec l’arrivée du Borei‑A Knyaz Oleg au sein de la Flotte du Pacifique et des derniers Delta IV au sein de la Flotte du Nord à l’horizon 2027, soit à la fin de l’actuel programme d’armement pluriannuel (GPV). Il sera intéressant de voir si la marine russe va standardiser la répartition de ses SNLE en concentrant les trois Borei au sein de la Flotte du Pacifique et les Borei‑A au sein de la Flotte du Nord.

La flotte d’attaque : les SSGN et SNA

Présentant une situation semblable à celle des SNLE, la flotte de sous-­marins d’attaque russes est construite autour de deux modèles principaux hérités de l’époque soviétique, les SSGN Oscar II (Izd.949A Antey) (9) et les SNA Akula (Izd.971 Shchuka‑B) (10). Ces bâtiments ont très fortement pâti de la disparition de l’URSS et des restrictions budgétaires qui ont suivi ; plusieurs navires en cours de construction étant purement et simplement abandonnés et détruits sur cale. Les SSGN de la classe Oscar II sont des sous-­marins à double coque intégrale d’un déplacement maximal de 24 000 t conçus pour assurer l’engagement et la destruction des groupes aéronavals occidentaux en travaillant de concert avec les Tu‑22M3. Pour ce faire, leur armement principal est composé de 24 missiles supersoniques mer-mer P‑700 Granit disposant d’une charge conventionnelle de 750 kg (11), de quatre tubes lance-torpilles de 533 mm et de deux tubes de 650 mm. Admis au service entre 1986 et 1996, la flotte d’Antey va connaître une vie mouvementée avec des retraits de service prématurés en raison du manque de moyens financiers pour assurer les révisions générales des bâtiments et de la catastrophe du K‑141 Koursk.

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