Le trafic international de matières premières, un fléau qui ravage le continent africain

Dans le monde entier, des organisations terroristes, des réseaux mafieux et des groupes armés non étatiques se financent grâce aux trafics de ressources naturelles. Le continent africain reste toutefois le plus touché par ces trafics.

es principaux trafics clandestins concernent la vie animale, le bois et l’exploitation des matières premières minérales, en particulier l’or et les diamants, mais aussi le pétrole. Ces trafics sont souvent l’émanation de conflits armés plus larges, comme en Sierra Leone ou dans l’Afrique des Grands Lacs. Les belligérants y voient un moyen de financer leurs activités et les combattants ne sont pas incités à rendre leurs armes, compte tenu des revenus générés par ces trafics (1).

Globalement, d’après Interpol (2), les revenus tirés des trafics de matières premières seraient compris dans une fourchette allant de 110 à 281 milliards de dollars en 2018, dont 20 % pour le pétrole. Les revenus des mouvements terroristes seraient aujourd’hui constitués pour 38 % de trafics liés aux matières premières, devançant le trafic de drogues. Ainsi, par exemple, en Syrie et en Irak, Daech exploitait et exportait illégalement du pétrole pour financer ses opérations clandestines djihadistes et sa guerre de conquête des Proche et Moyen-Orient [voir p. 28]. En Afrique, la faiblesse des États, l’ampleur de la corruption et la demande croissante de matières premières venues de ce continent par les pays développés et la Chine ne cessent d’aggraver un phénomène qui empêche tout développement économique normal et provoquent d’importantes crises sécuritaires régionales.

Au vu de l’ampleur du sujet et de la multiplicité des produits naturels touchés par les trafics clandestins, quelques catégories de produits méritent une attention toute particulière du fait de l’importance financière de leurs trafics et de leur impact géopolitique. Ce sont les minerais et parmi eux les métaux critiques et les diamants, et les essences de bois précieux.

Le trafic de « minerais de sang » traverse tout le continent africain

Si le sujet des minerais est vaste, deux questions doivent tout particulièrement retenir notre attention en matière de trafics ; celui des métaux indispensables aux technologies les plus critiques, par exemple l’industrie de défense ou celle de la transition énergétique, d’une part ; les diamants destinés à l’industrie d’autre part. Ainsi, l’utilisation croissante des métaux dans toutes les technologies les plus nécessaires au fonctionnement de nos sociétés modernes ne fait que renforcer l’attrait de groupes criminels ou de milices armées pour ce type de matière première et ce sont ces métaux qui, en Afrique, sont exploités dans des zones de conflit armé, en particulier l’or, l’étain, le tungstène ou le tantale, et qui entretiennent une forte instabilité géopolitique.

L’enjeu du tantale

Pour ne prendre que l’exemple du tantale, 50 % de la production minière mondiale, soit 30 % de l’offre totale, repose sur deux mines australiennes de la société Sons of Gwalia (SoG) : Greenbushes et Wodgina, mais les autres principaux sites de production se trouvent dans la région du Kivu, dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC). Son exploitation est contrôlée par des groupes armés qui captent une part majeure des revenus d’exploitation, alimentant les conflits des Grands Lacs. Or, l’US Geological Survey (USGS) estime que la RDC détiendrait 80 % des réserves estimées de tantale, loin devant l’Australie, alors que les besoins mondiaux croissent de 10 % par an.

Concrètement, la plus grande utilisation du tantale, sous forme de poudre métallique, est liée à la fabrication des composants électroniques et principalement de condensateurs. Le tantale est aussi utilisé en grande quantité dans l’industrie chimique pour ses propriétés de résistance à la corrosion et à la température. Il est donc utilisé comme revêtement pour des tuyaux et des réacteurs chimiques. Le tantale aussi est utilisé dans l’élaboration de superalliages comme additif. Ces alliages servent dans des milieux très exigeants thermiquement ou/et chimiquement ; ce qui explique son importance pour la création des blindages, en particulier dans les armements terrestres et dans les protections contre les émissions radioactives. On retrouve aussi du tantale dans les munitions, par exemple dans l’obus intelligent antichar Bonus de 155 mm de Nexter pour le canon Caesar, car le tantale a un coefficient de perforation très élevé, expliquant son emploi dans les obus.

Réduire le trafic de tantale, ou plus exactement du minerai de coltan d’où est extrait le tantale, comme celui d’autres métaux critiques, est donc un impératif stratégique majeur. Les principaux pays industriels tentent de limiter ces trafics en imposant plus de régulation et de contrôle sur les marchés. Aux États-Unis, la loi Dodd-Frank ou Dodd – Frank Wall Street Reform and Consumer Protection Act, signée par le président Obama le 21 juillet 2010, comprend une disposition, la section 1502, qui a pour but d’empêcher l’armée nationale et les groupes rebelles en République démocratique du Congo de se servir en toute illégalité des bénéfices qu’ils dégagent du commerce de minerais pour financer leurs combats. En 2017, l’Union européenne a adopté un règlement UE 2017/821 « Commerce responsable des minerais provenant de zones de conflit ou à haut risque » fixant des obligations de traçabilité pour les importateurs d’étain, de tantale et de tungstène, de leurs minerais et de l’or provenant des zones de conflit ou à haut risque (3).

La manne du trafic de diamant

Mais, loin devant le tantale, l’un des trafics les plus lucratifs concerne surtout le diamant. Dans le monde, les ressources diamantifères se concentrent principalement en Afrique australe et centrale (Afrique du Sud, Botswana, Angola, Tanzanie, Namibie et République démocratique du Congo), en Russie, au Canada et en Australie. L’Afrique subsaharienne demeure encore le cœur mondial de l’exploitation du diamant. Découvertes dans les années 1960, les mines du Botswana assurent d’ailleurs 30 % des ventes planétaires et représentent plus de la moitié des recettes budgétaires de ce pays.

L’accès aux ressources diamantifères demande d’importants investissements, du repérage des gisements de kimberlite, une roche issue du refroidissement du magma d’un volcan, à l’extraction et à l’isolation du diamant de la roche dont il est extrait. Ce processus se traduit souvent par la création d’une usine de traitement adjacente aux mines. L’entreprise De Beers ou Anglo-American demeure l’un des acteurs centraux de l’exploitation et de la distribution de diamants à l’échelle internationale. Exploitant des mines en Afrique de Sud, où débuta l’exploitation du diamant à la fin du XIXe siècle, au Botswana et en Namibie, seule ou en joint-venture, cette entreprise, par l’intermédiaire de sa filiale londonienne CSO (Central Selling Organisation), est le régulateur des cours mondiaux et des ventes mondiales, avec environ 70 % du marché, même si la Russie a cherché à remettre en cause cette domination.

Hors de ce cadre « légal », les ressources diamantifères sont exposées à la prédation de multiples acteurs au cœur des conflictualités africaines, notamment au Congo, en Guinée et en Centrafrique. Les forces françaises présentes en Centrafrique font d’ailleurs face à des bandes armées qui vivent largement de l’exploitation mafieuse du diamant. Pour lutter contre ce fléau, le processus de Kimberley a été mis en place en 2003 par des États, des professionnels de l’industrie du diamant et des ONG, pour mettre un terme au commerce international des « diamants du sang » issus de l’exploitation illégale de mines de diamants en Afrique. Ce processus vise à garantir au consommateur que les diamants qu’il achète ne sont pas des diamants bruts utilisés par des mouvements armés pour financer des conflits visant à déstabiliser les gouvernements en place, mais les trafics n’en continuent pas moins pour autant.

Le trafic de bois précieux : un impact direct sur la stabilité politique de nombreuses régions d’Afrique

Autre fléau touchant l’Afrique, le trafic d’essence de bois précieux (4) est un phénomène dont on peine à concevoir l’ampleur véritable. D’autres régions du monde, comme l’Asie du Sud-Est ou l’Amérique du Sud, connaissent, elles aussi, ces trafics, mais leur impact géopolitique et sécuritaire est moindre (5).

La définition de ce trafic recouvre à la fois le commerce frauduleux et clandestin d’essences rares, la violation des règles internationales encadrant l’exploitation et le commerce de ces essences et la méconnaissance flagrante de la légalité et des frontières des États impactés par ces actes délictueux. Ces trafics sont bien évidemment à l’origine de multiples corruptions et d’actes de violence en Afrique subsaharienne. Mais, bien qu’il s’agisse d’un sujet hautement politisé et médiatisé à l’échelle internationale pour ses conséquences catastrophiques sur la faune, la flore et les populations des pays touchés, l’accroissement continu de la demande asiatique pour les essences de bois précieux, souvent destinés à produire des biens de consommation pour les pays occidentaux, entretient ces trafics criminels et contribue très largement à leur développement.

Même si les pourcentages et les chiffres qui vont suivre et qui sont souvent mis en avant par de nombreuses ONG doivent être pris avec précaution, à l’échelle mondiale, le trafic d’essence de bois précieux représenterait entre 10 et 30 % du volume du commerce mondial de bois. Il s’agit là d’un ordre de grandeur, mais les sommes détournées pourraient a minima dépasser les trente milliards de dollars par an.
Le pourcentage d’essences détournées des marchés légaux avoisinerait entre 50 et 85 % des revenus tirés du bois dans les pays dotés de forêts tropicales. En Afrique subsaharienne, qui produit 15 % des bois tropicaux annuellement consommés dans le monde, les ONG et l’ONU s’accordent sur des ratios de 40 à 80 % de la production totale détournée à des fins de trafic. Pour la seule région Est de la République démocratique du Congo, ces trafics généreraient des revenus supérieurs à trente millions de dollars par an.

Contrairement à l’ivoire ou aux diamants, il existe de fortes incitations à la contrebande de bois. Les essences de bois précieux sont un produit dont l’extraction et la transformation restent aisées. En Afrique équatoriale, dans le golfe de Guinée et à Madagascar (6), le bois reste encore relativement abondant, bien que la forêt soit partout en recul. Les espèces les plus précieuses, comme l’azobe, le teck, l’acajou, l’ébène ou le bois de rose sont les essences les plus ciblées. Leur exploitation nécessite peu de moyens, sinon des camions, des tronçonneuses et du personnel peu qualifié. Elle requiert des techniques rustiques et éprouvées.

Ce bois présente aussi l’avantage, pour les trafiquants, d’être un produit « légal », dont seuls les modes d’exploitation sont frauduleux. Le bois « illégal » a par conséquent la possibilité d’être « blanchi » et réintégré au circuit légal très facilement.

Le bois trouve des débouchés locaux et internationaux nombreux. Il est à la fois un produit de première nécessité pour les populations africaines, comme un produit de luxe générant une cascade de profits. Le marché du bois est en expansion, notamment en Asie, et les prix ont augmenté de 70 % depuis six ans.

Dans certains cas extrêmes, ces trafics rencontrent la complicité de dirigeants qui utilisent la délivrance de licences et de droits d’exploitation à des fins d’enrichissement personnel ou de récompense à leurs fidèles. Ainsi, au printemps 2019, au Gabon, le ministre des Forêts, Guy-Bertrand Mapangou, le vice-président gabonais Pierre Claver Maganga Moussavou et l’homme d’affaire franco-chinois François Wu ont été mis en cause et présentés comme étant à l’origine de trafics de bois, au point de déboucher sur le « Kevazingogate », du nom d’un bois précieux au cœur du trafic, le kevazingo, entraînant un remaniement significatif du gouvernement gabonais annoncé le 10 juin 2019. Le scandale est d’autant plus important que l’exportation d’essences de bois précieux représente 60 % du PIB du pays hors hydrocarbures. Le secteur forestier est l’un des piliers historiques de l’économie du Gabon, alors que les revenus tirés du pétrole stagnent ou régressent depuis six ans (7).

Plus généralement, le trafic d’essences de bois précieux est une source de financement aisée pour les groupes armés, dans des pays touchés par des guerres civiles. En déléguant l’exploitation et le transport à des compagnies peu regardantes ou à des individus qui leur sont liés, ils perçoivent en échange de leur « protection », des taxes, en argent ou en nature. Ces trafics de bois sont donc un fléau pour les États concernés. Ils constituent un manque à gagner en termes de taxes douanières, dans des pays qui en sont souvent très dépendants pour leurs revenus et touchent aussi l’administration, les forces armées, les élites politiques et toute une chaîne du transport et de l’exportation du bois des pays concernés.

De par sa nature même, le trafic de bois exige de la part des trafiquants ou de leurs protecteurs de contrôler des vastes territoires de forêts ainsi que les rares routes y conduisant. Cet accaparement du territoire nie la souveraineté des États. Il conduit à des affrontements entre groupes armés et représentants de l’ordre. En entretenant l’insécurité et la corruption, l’exploitation irresponsable et économiquement inefficace des ressources forestières nuit gravement au potentiel de développement des pays concernés. Les populations locales qui ne sont pas impliquées dans les trafics vivent dans un environnement dangereux et deviennent les otages des trafiquants. Leurs activités traditionnelles sont mises en péril et leur mode de vie bouleversé. Si elles le peuvent, elles sont de ce fait incitées à migrer, accroissant plus encore les mouvements de population dans des régions comme l’Afrique centrale, déjà touchées par d’autres maux comme le virus Ebola.
Malgré tout, de tous les produits trafiqués, le trafic d’essences de bois précieux est celui dont le rapport prix/masse est le plus faible. En fait, l’enrichissement ne peut se réaliser qu’au prix d’une exploitation massive et de dégâts considérables faits à l’environnement ; ce qui n’est pas toujours évident à réaliser pour de petits groupes clandestins si l’État dans lequel ils agissent finit par lancer une politique répressive, même partielle, contre ces trafics.

Un trafic qui profite de la mondialisation

En conclusion, il faut bien constater que le trafic de matières premières est un fléau politique, économique et militaire pour le continent africain, mais aussi pour les pays qui, comme la France, sont engagés dans des opérations militaires visant à stabiliser les pays les plus fragiles, comme la Centrafrique. Les trafics touchent aussi massivement des pays comme la Birmanie, le Laos ou, plus localement, le Brésil ou le Pérou. Devenu la principale source de revenus des organisations criminelles, le trafic de matières premières profite de la mondialisation et des besoins croissants en produits de toutes sortes de la population mondiale. Démanteler les réseaux criminels n’exige donc pas seulement des moyens ou du courage. Pour être efficace, toute politique de lutte contre ces trafics doit d’abord passer par des changements dans l’offre et la demande de produits, par exemple le teck pour les meubles de balcon ou de jardin, massivement produits en Chine avec des essences africaines d’origine illégale. Réduire efficacement le trafic de teck, c’est limiter la surconsommation de meubles d’extérieur en Europe et en Amérique du Nord. C’est donc tout un modèle social qui doit être revu, mais c’est certainement là où le combat est en réalité le plus difficile à mener.

Notes
(1) Par nature, mesurer l’ampleur des trafics de matières premières reste un exercice difficile et imprécis. Des organisations internationales comme l’ONU et de nombreuses ONG tentent d’établir des estimations financières de ces trafics. On peut se reporter aux études de l’ONG Novethic parmi bien d’autres (https://​bit​.ly/​2​C​6​G​k8d).
(2) Voir par exemple le rapport annuel 2017 d’Interpol et leur opération Thunderbird (https://​www​.interpol​.int/​f​r​/​R​e​s​s​o​u​r​c​e​s​/​D​o​c​u​m​e​nts).
(3) Voir ce règlement européen sur les « minerais de sang » (https://​bit​.ly/​2​L​d​h​Mjd).
(4) La Convention sur le commerce international des espèces sauvages (CITES) englobe le bois. En janvier 2017, la liste des bois protégés a été allongée pour englober tous les bois de rose et les palissandres du genre Dalbergia (https://​bit​.ly/​2​J​n​V​LMs).
(5) L’Institut royal des affaires internationales de Londres (RIIA, Chatham House) a lancé depuis 2002 un intéressant programme d’étude sur le trafic de bois précieux. De nombreux éléments factuels figurent sur leur site (https://​bit​.ly/​3​2​e​R​jHt).
(6) L’ONG Global Witness a publié un rapport en octobre 2010 intitulé « Rapport d’enquête sur le commerce mondial des bois précieux malgaches : bois de rose, ébène et palissandre » qui faisait un point exhaustif sur la situation des trafics dans ce pays (https://​bit​.ly/​2​x​A​S​2ob).
(7) Voir https://​www​.sciencesetavenir​.fr/​n​a​t​u​r​e​-​e​n​v​i​r​o​n​n​e​m​e​n​t​/​a​u​-​g​a​b​o​n​-​l​e​s​-​f​o​r​e​s​t​i​e​r​s​-​e​p​r​o​u​v​e​s​-​p​a​r​-​l​e​-​s​c​a​n​d​a​l​e​-​d​u​-​b​o​i​s​-​p​r​e​c​i​e​u​x​-​k​e​v​a​z​i​n​g​o​_​1​3​5​169

Légende de la photo en preimère page : Des ouvriers chargent du bois de rose dans le port de Toamasina, dans l’Est de Madagascar. Cette essence précieuse endémique à l’île de Madagascar est l’objet d’un important trafic à destination de l’Asie, et en particulier de la Chine, où ce bois se revend à prix d’or pour l’ameublement de luxe. Selon l’Organized Crime and Corruption Reporting Project, qui a enquêté sur ce trafic, les rondins sont payés en partie à l’avance — bien que le montant puisse être négocié en fonction des appuis politiques de l’acheteur à Madagascar — et expédiés vers la Chine en transitant d’abord vers de petits ports peu surveillés tels que Maurice, Mayotte ou La Réunion. Pour sortir du pays, la cargaison est bien souvent identifiée comme cargaison de vanille de très haute qualité. (© Shutterstock/Pierre-Yves Babelon)

À propos de l'auteur

Christophe-Alexandre Paillard

Christophe-Alexandre Paillard

Haut fonctionnaire, maître de conférences à Sciences Po Paris, à l’IEP de Rennes et à l’Institut catholique de Paris, chercheur associé de l’Université Bernardo O’Higgins (UBO, Santiago, Chili), responsable du cours sur l’économie et la société brésilienne de l’École de guerre économique (EGE).

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