Le trafic international de matières premières, un fléau qui ravage le continent africain

Ce bois présente aussi l’avantage, pour les trafiquants, d’être un produit « légal », dont seuls les modes d’exploitation sont frauduleux. Le bois « illégal » a par conséquent la possibilité d’être « blanchi » et réintégré au circuit légal très facilement.

Le bois trouve des débouchés locaux et internationaux nombreux. Il est à la fois un produit de première nécessité pour les populations africaines, comme un produit de luxe générant une cascade de profits. Le marché du bois est en expansion, notamment en Asie, et les prix ont augmenté de 70 % depuis six ans.

Dans certains cas extrêmes, ces trafics rencontrent la complicité de dirigeants qui utilisent la délivrance de licences et de droits d’exploitation à des fins d’enrichissement personnel ou de récompense à leurs fidèles. Ainsi, au printemps 2019, au Gabon, le ministre des Forêts, Guy-Bertrand Mapangou, le vice-président gabonais Pierre Claver Maganga Moussavou et l’homme d’affaire franco-chinois François Wu ont été mis en cause et présentés comme étant à l’origine de trafics de bois, au point de déboucher sur le « Kevazingogate », du nom d’un bois précieux au cœur du trafic, le kevazingo, entraînant un remaniement significatif du gouvernement gabonais annoncé le 10 juin 2019. Le scandale est d’autant plus important que l’exportation d’essences de bois précieux représente 60 % du PIB du pays hors hydrocarbures. Le secteur forestier est l’un des piliers historiques de l’économie du Gabon, alors que les revenus tirés du pétrole stagnent ou régressent depuis six ans (7).

Plus généralement, le trafic d’essences de bois précieux est une source de financement aisée pour les groupes armés, dans des pays touchés par des guerres civiles. En déléguant l’exploitation et le transport à des compagnies peu regardantes ou à des individus qui leur sont liés, ils perçoivent en échange de leur « protection », des taxes, en argent ou en nature. Ces trafics de bois sont donc un fléau pour les États concernés. Ils constituent un manque à gagner en termes de taxes douanières, dans des pays qui en sont souvent très dépendants pour leurs revenus et touchent aussi l’administration, les forces armées, les élites politiques et toute une chaîne du transport et de l’exportation du bois des pays concernés.

De par sa nature même, le trafic de bois exige de la part des trafiquants ou de leurs protecteurs de contrôler des vastes territoires de forêts ainsi que les rares routes y conduisant. Cet accaparement du territoire nie la souveraineté des États. Il conduit à des affrontements entre groupes armés et représentants de l’ordre. En entretenant l’insécurité et la corruption, l’exploitation irresponsable et économiquement inefficace des ressources forestières nuit gravement au potentiel de développement des pays concernés. Les populations locales qui ne sont pas impliquées dans les trafics vivent dans un environnement dangereux et deviennent les otages des trafiquants. Leurs activités traditionnelles sont mises en péril et leur mode de vie bouleversé. Si elles le peuvent, elles sont de ce fait incitées à migrer, accroissant plus encore les mouvements de population dans des régions comme l’Afrique centrale, déjà touchées par d’autres maux comme le virus Ebola.

Malgré tout, de tous les produits trafiqués, le trafic d’essences de bois précieux est celui dont le rapport prix/masse est le plus faible. En fait, l’enrichissement ne peut se réaliser qu’au prix d’une exploitation massive et de dégâts considérables faits à l’environnement ; ce qui n’est pas toujours évident à réaliser pour de petits groupes clandestins si l’État dans lequel ils agissent finit par lancer une politique répressive, même partielle, contre ces trafics.

Un trafic qui profite de la mondialisation

En conclusion, il faut bien constater que le trafic de matières premières est un fléau politique, économique et militaire pour le continent africain, mais aussi pour les pays qui, comme la France, sont engagés dans des opérations militaires visant à stabiliser les pays les plus fragiles, comme la Centrafrique. Les trafics touchent aussi massivement des pays comme la Birmanie, le Laos ou, plus localement, le Brésil ou le Pérou. Devenu la principale source de revenus des organisations criminelles, le trafic de matières premières profite de la mondialisation et des besoins croissants en produits de toutes sortes de la population mondiale. Démanteler les réseaux criminels n’exige donc pas seulement des moyens ou du courage. Pour être efficace, toute politique de lutte contre ces trafics doit d’abord passer par des changements dans l’offre et la demande de produits, par exemple le teck pour les meubles de balcon ou de jardin, massivement produits en Chine avec des essences africaines d’origine illégale. Réduire efficacement le trafic de teck, c’est limiter la surconsommation de meubles d’extérieur en Europe et en Amérique du Nord. C’est donc tout un modèle social qui doit être revu, mais c’est certainement là où le combat est en réalité le plus difficile à mener.

Notes

(1) Par nature, mesurer l’ampleur des trafics de matières premières reste un exercice difficile et imprécis. Des organisations internationales comme l’ONU et de nombreuses ONG tentent d’établir des estimations financières de ces trafics. On peut se reporter aux études de l’ONG Novethic parmi bien d’autres (https://​bit​.ly/​2​C​6​G​k8d).

(2) Voir par exemple le rapport annuel 2017 d’Interpol et leur opération Thunderbird (https://​www​.interpol​.int/​f​r​/​R​e​s​s​o​u​r​c​e​s​/​D​o​c​u​m​e​nts).

(3) Voir ce règlement européen sur les « minerais de sang » (https://​bit​.ly/​2​L​d​h​Mjd).

(4) La Convention sur le commerce international des espèces sauvages (CITES) englobe le bois. En janvier 2017, la liste des bois protégés a été allongée pour englober tous les bois de rose et les palissandres du genre Dalbergia (https://​bit​.ly/​2​J​n​V​LMs).

(5) L’Institut royal des affaires internationales de Londres (RIIA, Chatham House) a lancé depuis 2002 un intéressant programme d’étude sur le trafic de bois précieux. De nombreux éléments factuels figurent sur leur site (https://​bit​.ly/​3​2​e​R​jHt).

(6) L’ONG Global Witness a publié un rapport en octobre 2010 intitulé « Rapport d’enquête sur le commerce mondial des bois précieux malgaches : bois de rose, ébène et palissandre » qui faisait un point exhaustif sur la situation des trafics dans ce pays (https://​bit​.ly/​2​x​A​S​2ob).

(7) Voir https://​www​.sciencesetavenir​.fr/​n​a​t​u​r​e​-​e​n​v​i​r​o​n​n​e​m​e​n​t​/​a​u​-​g​a​b​o​n​-​l​e​s​-​f​o​r​e​s​t​i​e​r​s​-​e​p​r​o​u​v​e​s​-​p​a​r​-​l​e​-​s​c​a​n​d​a​l​e​-​d​u​-​b​o​i​s​-​p​r​e​c​i​e​u​x​-​k​e​v​a​z​i​n​g​o​_​1​3​5​169

Légende de la photo en preimère page : Des ouvriers chargent du bois de rose dans le port de Toamasina, dans l’Est de Madagascar. Cette essence précieuse endémique à l’île de Madagascar est l’objet d’un important trafic à destination de l’Asie, et en particulier de la Chine, où ce bois se revend à prix d’or pour l’ameublement de luxe. Selon l’Organized Crime and Corruption Reporting Project, qui a enquêté sur ce trafic, les rondins sont payés en partie à l’avance — bien que le montant puisse être négocié en fonction des appuis politiques de l’acheteur à Madagascar — et expédiés vers la Chine en transitant d’abord vers de petits ports peu surveillés tels que Maurice, Mayotte ou La Réunion. Pour sortir du pays, la cargaison est bien souvent identifiée comme cargaison de vanille de très haute qualité. (© Shutterstock/Pierre-Yves Babelon)

À propos de l'auteur

Christophe-Alexandre Paillard

Christophe-Alexandre Paillard

Haut fonctionnaire, maître de conférences à Sciences Po Paris, à l’IEP de Rennes et à l’Institut catholique de Paris, chercheur associé de l’Université Bernardo O’Higgins (UBO, Santiago, Chili), responsable du cours sur l’économie et la société brésilienne de l’École de guerre économique (EGE).

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

elementum sit at neque. quis consequat. Curabitur fringilla eget
Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR