La « Troisième Guerre mondiale » ne sera pas mondiale

Le conflit opposant les États-Unis et l’Iran a récemment pris un tour plus vif et tendu. Le 27 décembre dernier, des roquettes sont tirées sur une base de Kirkouk, en Irak, où se trouvent des militaires américains. Plusieurs d’entre eux sont blessés et un sous-traitant américain est tué. Deux jours plus tard, les États-Unis ripostent en bombardant des sites tenus en Irak et en Syrie par les Kataeb Hezbollah, milices pro-iraniennes accusées de l’attaque de Kirkouk.

Le 31 décembre, des miliciens et partisans des Kataeb Hezbollah attaquent l’ambassade des États-Unis à Bagdad, et réactivent par cet acte les souvenirs américains de la prise d’otages de 1979 dans l’ambassade des États-Unis de Téhéran et de la désastreuse opération militaire américaine visant à libérer les otages : l’opération « Eagle Claw ». La décision « surprise » de Donald Trump de faire assassiner le 3 janvier 2020 par une frappe de drone le général iranien Qassem Soleimani, commandant de la force Al-Qods, fait brutalement grimper la tension et la perspective d’une escalade aboutissant à une guerre entre les États-Unis et l’Iran devient moins improbable. Dans l’attente et la crainte de la réaction iranienne, et de la réaction suivante américaine, de nombreux internautes ont exprimé l’idée d’une possible « Troisième Guerre mondiale » imminente.

Source via Gamstop, Cela a pris plusieurs formes. Celle de questions posées par les abonnés de journaux aux journalistes spécialisés leur répondant au cours de lives, la présence de l’expression dans des titres d’articles (1), et surtout une déferlante « World War III » sur les réseaux sociaux, en particulier Twitter et les réseaux préférés des plus jeunes internautes. Le phénomène a pris en quelques jours une telle ampleur sur ces réseaux qu’il a fait à son tour l’objet d’articles dans divers journaux. « Pendant trois jours, les mots-clics #wwIII et #ww3memes n’ont pas quitté la section “Tendances” américaine de Twitter. Sur TikTok, l’application vidéo très prisée des plus jeunes internautes, les mots-clés #ww3 et #wwIII cumulent plus de 1 milliard de vues. À titre de comparaison, le hashtag #guesstheplayer (un jeu TikTok à la mode) plafonne à 37 millions de vues – et celui consacré à la nouvelle année culmine à 67 millions (2) ».

Si ce phénomène auquel participent essentiellement les 15-25 ans est né aux États-Unis, pays immédiatement concerné par les tensions militaires avec l’Iran, il est rapidement devenu viral bien au-delà, et de nombreux jeunes Français y ont pris part. Après tout, il était théoriquement question de guerre mondiale et Internet est un outil particulièrement propice à la diffusion mondiale rapide de la guerre mondiale…

La crainte de la « vraie guerre »

Tandis que les plus âgés ou les médias traditionnels ont eu plutôt tendance à aborder la question de la « Troisième Guerre mondiale » avec sérieux, les plus jeunes sur les réseaux sociaux ont manifesté une attitude ambivalente, mêlant rigolade et appréhension. Par les mots et les images, on fait comme si on se retrouvait soi-même dans le contexte d’une « Troisième Guerre mondiale » telle qu’on se la représente, en imaginant avec humour des situations souvent cocasses, quel piètre soldat on ferait, comment on chercherait à échapper à la conscription, etc. Les références aux jeux vidéo et à leur imagerie sont très présentes, ainsi que les métaphores sportives, essentiellement footballistiques. Les champs lexicaux des publications sont particulièrement intéressants. On trouve souvent par exemple dans les publications de jeunes Français des termes qui renvoient une future guerre mondiale aux images historiquement attachées aux deux premières : « partir au front », « tranchées », « mobilisation générale », et on a souvent le sentiment que la « Troisième Guerre mondiale » nous renverrait directement un siècle en arrière dans la Grande Guerre. Inconscience ou manière un peu puérile, comme le font parfois les adolescents, de gérer une angoisse bien réelle avec désinvolture ? Peut-être un peu des deux. Mais quoi qu’il en soit, les plus jeunes ne sont pas les seuls à avoir assimilé une éventuelle guerre entre les États-Unis et l’Iran à l’idée de « Troisième Guerre mondiale » et, à notre connaissance, aucune analyse du phénomène publiée dans des journaux français ou étrangers ne s’est demandé pourquoi une guerre entre les États-Unis et l’Iran était envisagée comme une guerre mondiale. Pourquoi craindre et/ou moquer une « Troisième Guerre mondiale » et non simplement une guerre ? Que signifie en contexte cette expression de « Troisième Guerre mondiale » ? Que dit-elle des représentations communes et ordinaires au sujet de la guerre ?

On peut tout d’abord émettre l’hypothèse générale que, dans beaucoup d’esprits occidentaux, c’est-à‑dire dans l’imaginaire collectif contemporain, les deux guerres mondiales du XXe siècle et leurs caractéristiques politiques, stratégiques et historiques sont associées à l’idée de « vraie guerre ». Il faut entendre par là qu’une guerre qui pour soi serait une guerre vraiment réelle serait la « guerre mondiale » telle qu’elle a été façonnée et interprétée dans l’imaginaire par la mémoire du XXe siècle. Les autres guerres seraient réelles au sens où on saurait parfaitement qu’elles existent, mais, pour soi, cette réalité serait en quelque sorte virtuelle. On verra plus tard que comme l’expression « Troisième Guerre mondiale » signifie surtout pour la plupart des gens « vraie guerre », le caractère mondial de la guerre, qui est pourtant théoriquement central quand on parle de guerre mondiale, est en réalité ici complètement annexe. Formulé autrement, dans le contexte qui nous intéresse, les gens utilisent l’expression « Troisième Guerre mondiale » pour décrire une guerre qui ne serait mondiale que pour signifier qu’ils craignent une « vraie guerre ».

Mais que peut bien vouloir dire concrètement l’idée de « vraie guerre » ? Manifestement, une « vraie guerre » est en premier lieu une guerre dans laquelle n’importe quel individu appartenant à la nation est susceptible d’être engagé, tout particulièrement les jeunes hommes occidentaux qui tweetent… La « vraie guerre » n’est pas affaire de professionnels, mais de conscrits et de mobilisation générale. Quand on songe à tous les théâtres d’opérations dans lesquels l’armée professionnelle française a été engagée depuis la fin de la guerre froide, et plus particulièrement depuis l’Afghanistan, aux missions explicitement guerrières qui lui sont confiées, à ses morts au combat, cette représentation des choses laisse un peu rêveur, mais permet aussi de saisir la très grande difficulté pour l’opinion de s’intéresser vraiment sur un temps un peu long aux guerres livrées par la France loin du territoire national par des professionnels.

Une « vraie guerre » est également, toujours dans les représentations communes exprimées par l’idée de « Troisième Guerre mondiale », une guerre interétatique directe – dans laquelle un État occidental est engagé. Il s’agit là sans doute d’un élément fondamental pour comprendre le brusque contraste des craintes exprimées publiquement au sujet du conflit opposant les États-Unis à l’Iran, par comparaison avec les conflits parfois extrêmement meurtriers, longs, se développant sur des zones régionales et concernant indirectement plusieurs États qui ont marqué ces quinze dernières années – comme la guerre en Syrie. La confrontation militaire d’au moins deux États serait ainsi plus grave que celle mettant aux prises les États avec des organisations terroristes ou des guérillas. Les très vives appréhensions au sein de l’opinion, parfois totalement irrationnelles, qui se sont manifestées publiquement lors de la crise ukrainienne et de ses suites en 2013/2014, vont également plutôt dans ce sens. Là encore, l’idée que les guerres irrégulières et asymétriques seraient moins des « vraies guerres » que les guerres interétatiques conventionnelles est plus que discutable et, de surcroît, révèle une représentation erronée de ce que serait concrètement une guerre entre les États-Unis et l’Iran.

Une « vraie guerre » est enfin, dans le cadre de ces représentations, une guerre totale, dans son sens descriptif courant : une guerre de masse, industrielle, impliquant la mobilisation par l’État de l’ensemble des ressources de la société et se déployant dans toutes les sphères de l’activité sociale (militaire, mais également économique, idéologique, culturelle, etc.). On peut concevoir le concept de guerre totale différemment, de manière moins dépendante des caractéristiques des deux guerres mondiales et plus analytique, en cherchant à comprendre sa logique plutôt qu’à décrire ses formes (3), mais il est ici principalement question de guerre totale au sens commun, qui se confond avec les deux guerres mondiales. Les conflits qui relèvent, par distinction d’avec la notion de guerre totale, de celle de guerre limitée se voient ainsi renvoyés dans l’imaginaire à des sortes de « sous-guerres », alors qu’ils peuvent être extrêmement violents et meurtriers. Le fait d’avoir des objectifs limités et de n’engager dans la guerre qu’une fraction de ses ressources n’implique pas que celle-ci soit moins une guerre. Il est parfaitement possible de se trouver dans une logique de guerre limitée et de mener une action violente recherchant la décision par le combat, comme d’ailleurs d’engager dans celui-ci des moyens humains et matériels impressionnants. Ce n’est pas la plus ou moins grande violence qui distingue logique de guerre totale et logique de guerre limitée, mais le plus ou moins grand acharnement à poursuivre la lutte armée. De la même façon, ce n’est pas le volume absolu des ressources employées qui différencie les deux logiques, mais la proportion des ressources engagées relativement à l’ensemble de celles qui sont potentiellement disponibles. Pour ne donner que deux exemples, les vétérans des engagements américains en Irak et en Afghanistan auraient sans doute beaucoup de mal à accepter que l’on considère ces conflits comme des « sous-guerres » sous prétexte qu’ils n’étaient pas la « Troisième Guerre mondiale » anticipée sur les réseaux sociaux par les adolescents et les jeunes adultes américains.

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