Vivre la « révolution du sourire » dans un village algérien

El-Ouenza se compose de cités-dortoirs affreuses, les routes sont cabossées, l’accès à l’électricité et à l’eau reste un problème majeur. À 17 heures, les rues sont vides et il n’y a plus de transport en commun. Le sous-équipement en matière de services éducatifs et sanitaires est flagrant. La scolarisation dans le chef-lieu de Tébessa, dont El-Ouenza dépend, est en retard par rapport aux autres wilayas du pays. Le taux d’analphabétisme s’élève à presque 28 % contre 14 % pour Annaba. Le manque d’infrastructures dans le secteur de la santé est également flagrant : les déplacements vers des hôpitaux de la région sont nécessaires, même pour se procurer des médicaments. Ainsi, les habitants d’El-Ouenza doivent se rendre à l’hôpital Tidjani Haddam de Bir el-Ater, l’un des pôles sanitaires essentiels de la région, situé à 163 kilomètres. L’hôpital, qui manque de généralistes et de spécialistes, est en piteux état depuis des années. En 2017, deux femmes sont décédées en raison de l’absence de médecin de garde.

Il en va de même pour le réseau routier. En dépit des efforts des autorités à étoffer les voies de communication, les disparités sont flagrantes. La commune de Tébessa, qui est un chef-lieu de wilaya, est plus dynamique et développée qu’El-Ouenza et M’Daourouche. En effet, son réseau routier, par exemple, a évolué de plus de 193 % en l’espace d’une décennie. C’est aussi le cas des infrastructures culturelles et sportives qui manquent affreusement dans la région.

La situation n’est pas différente à M’Daourouche ; elle est même pire. Anciennement appelée « Madaure », la ville qui a vu naître l’un des premiers romanciers dans le monde, Apulée (125-170), est une commune de la wilaya de Souk ­Ahras qui se situe à quelque 50 kilomètres. C’est la désolation totale : les routes ne sont pas toutes goudronnées, les maisons ne sont pas achevées et ressemblent, pour la plupart, à des cases en parpaing. Les logements sociaux sont des mouroirs. Une région en marge du pouvoir et de la richesse malgré la présence de superbes ruines qui pourraient devenir un site touristique et donc stimuler l’économie locale. Pendant longtemps, pour les habitants de M’Daourouche, la capitale fut une destination prisée, une solution à la pauvreté et au chômage. Dans les années 1990, durant la guerre civile, Alger était devenue trop dangereuse, mais était restée pour certains habitants de M’Daourouche et d’El-Ouenza un lieu de résidence temporaire, le temps d’effectuer leur batterie d’examens médicaux annuels.

Les villageois de M’Daourouche et de ses alentours partagent avec la grande majorité des Algériens, qu’ils soient urbains ou ruraux, femmes ou hommes, les retombées dévastatrices de certaines politiques gouvernementales du régime d’Abdelaziz Bouteflika, notamment des politiques économiques. Ces dernières ont rendu une petite partie de l’élite fabuleusement riche et une grande partie de la population pauvre. La jeunesse, quant à elle, est désœuvrée, fatiguée et nombreux sont ceux qui font de la contrebande vers la Tunisie, pratique qui s’est généralisée au détriment du travail productif.

Leur « dégoutage », néologisme inventé dans les années 1990, persiste. Il est là pour décrire leur degré de lassitude, d’abattement, de répugnance et d’écœurement face à leur vie, mais surtout face à un pouvoir qui les a trop longtemps ignorés. Ce mot, ce néologisme permet de comprendre la réalité sociale, la réalité de ces jeunes et de leur vie dans leurs régions. En décidant de prendre part aux manifestations de manière pacifique et civilisée, contrairement aux années 1990, les jeunes expriment leur ras-le-bol de cette « mal-vie », leur suffocation sociale, leur indigestion des dirigeants, des « voleurs », des « profiteurs du système » et de leurs politiques qui n’ont engendré que corruption, hogra (mépris/injustice) et miziriyya (misère). Ces jeunes sont fatigués de ce pouvoir centralisé aux mains d’une petite élite totalement indifférente à leurs besoins et qui s’est maintenue pendant près de vingt ans grâce à la corruption et au népotisme.

Au nom de la dignité, de la responsabilité, de la liberté

L’accès à Internet n’est pas encore largement disponible à M’Daourouche et El-Ouenza et les jeunes, bien qu’ils utilisent Facebook, ne sont pas de jeunes cosmopolites comme ceux d’Alger ou d’Annaba qui écrivent leurs pancartes en français ou en anglais. Ici, ils ne réclament pas plus de démocratie et plus de transparence et ils n’ont pas de blogueurs devenus célèbres après quelques posts sur Twitter. Cependant, leur activisme utilise un autre langage, celui de la dignité retrouvée et de la responsabilité. Ici, ils parlent plus de la lutte contre la corruption et du bien-être de la communauté. Ils veulent un développement égalitaire, des logements décents et mieux équipés, des moyens de transport et des services pour rompre l’exclusion.

Les habitants de M’Daourouche et d’El-Ouenza ont été inspirés par ce qui se passait dans les grandes villes et dans tout le pays et ont décidé de prendre exemple : ils ont, eux aussi, manifesté chaque vendredi, écrit leurs messages sur des pancartes et pris soin de collecter les ordures après chaque manifestation, mais aussi dans les zones négligées par la municipalité. Comme me l’explique une jeune femme de vingt ans, étudiante en langues : « Il est impossible pour moi de décrire mon étonnement et ma joie. On n’arrive toujours pas à y croire. Ce que vous avez fait à Alger au début, vous avez commencé la révolution et l’Algérie entière a suivi. Ce qui se passe à Audin et à La Grande Poste chaque vendredi se passe dans chaque village et dans chaque localité en Algérie. Nous aussi à M’Daourouche, on se soulève […], on a une responsabilité […], et même si l’on n’a pas La Grande Poste comme vous, on a notre place quand même. »

Ce qui se passe à M’Daourouche et dans d’autres bourgades oubliées du territoire algérien montre que chaque localité a sa « place Audin ». Bien que chaque région ait ses problèmes spécifiques, il n’en reste pas moins qu’elles ont toutes été touchées par les mêmes politiques nationales. Les Algériens utilisent, à travers l’Algérie, différents langages de mobilisation et d’activisme. À M’Daourouche, ils parlent le langage de la dignité retrouvée et montrent leur désir de participer au changement du pays. Comme le dit si bien la jeune étudiante en langues, eux aussi ont « leur place ». En référence à la place Audin d’Alger, mais également leur place dans le pays et dans le jeu politique. Comme l’expliquait un jeune trentenaire au chômage : « On nous voit et l’on voit notre région comme stérile et improductive. […] On est en marge du développement ici, […] mais avec cette révolution, on regagne notre dignité et l’on montre qu’ici aussi, on aide à changer les choses. »

L’Algérie est confrontée à une sérieuse crise politique et économique. En outre, les dirigeants politiques devront faire face à un modèle de répartition spatiale caduc et à un développement déséquilibré de ces régions qui vivent encore dans la précarité et l’isolement, car malgré les différents plans de réaménagement du territoire, celui-ci reste inachevé et incohérent. La question du rééquilibrage spatial et de l’amoindrissement des écarts entre les ensembles et les sous-ensembles régionaux devra être la priorité du prochain gouvernant.

La première fut celle de l’élection présidentielle fixée (et en effet organisée) au 12 décembre 2019 par le chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah. Ce dernier ainsi que l’establishment politico-­militaire ne semblent pas saisir la teneur des événements et la force du mouvement populaire : il se bat pacifiquement, à la force de sa plume et de ses pancartes, de ses chants et de son humour, faisant preuve d’une créativité qui force l’admiration. Il a su résister au temps et à la manipulation, car il représente les Algériens dans leur ensemble. Jeunes et vieux, hommes et femmes, fonctionnaires et chômeurs, diplômés et sans éducation, riches et classes populaires sont sortis pour briser le statu quo et dire non au « recyclage du système » par une parodie démocratique qui passerait par les urnes.

Il est difficile de faire des prédictions. Du côté de l’armée, on ne saurait supporter un revers à l’élection présidentielle. Du côté de la contestation, les manifestants, bien qu’ils restent pacifiques et organisés, ne sont guère à l’abri de la déception, de l’abattement et de la violence. Ils peuvent se dire qu’il n’y a pas eu de changements concrets sur les plans politique et économique, et que seule la voie de la violence est efficace. Tout semble possible, sauf une chose : le retour à la situation ante.

Légende de la photo en première page : Des manifestants appellent au départ du chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah, le 12 juillet 2019, à Alger. © AFP/Shutterstock/Xinhua

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°44, « Tunisie : un destin démocratique ? », novembre-décembre 2019.

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