Les opérations de drones russes en Syrie

Hard kill

Plus ambitieux est le drone Corsar réalisé par le bureau d’études Lutch de la holding Roselectronica de Roubinsk et directement inspiré du drone américain Shadow 200 qui a été massivement déployé en Irak et en Afghanistan. Après un développement qui a duré plus de six ans, ce drone a été présenté pour la première fois lors du défilé de la Victoire le 9 mai 2018, mais il était en déploiement dans les forces depuis 2016. Ce drone à double queue d’une masse de 200 kg au décollage et d’une envergure de 6,5 m disposerait d’une portée maximale de 250 km, d’une autonomie de 8 h et d’un plafond de 5 000 m, altitude à laquelle il serait inaccessible pour les MANPADS. Son moteur serait une fabrication sous licence de l’un des modèles proposés par la firme italienne Zanzoterra. En fait, ce drone serait armé de missiles Ataka d’une portée de 6 km comme le laissent penser les conteneurs exposés à côté du drone lors des salons d’armement (il arborait également le sigle KSh lors du défilé de mai 2018). Comme l’ont montré plusieurs vidéos issues des forces rebelles à Bachar al-Assad, le Corsar aurait été testé à plusieurs reprises lors des opérations en Syrie.

Le système Forpost, considéré comme étant le plus avancé des systèmes de drones tactiques déployés dans les forces russes, a également été massivement utilisé. Il s’agit en fait de la fabrication sous licence de la seconde génération du drone israélien Searcher réalisé par IAI en 1998. Il dispose d’une autonomie de 18 h, d’une portée de 250 km et d’une charge utile de 68 kg. La Russie aurait passé quatre commandes de 2009 à 2015 pour un total de 900 millions de dollars avant de développer deux versions locales. En raison de pressions de Washington, Moscou n’est pas parvenu à acquérir des drones plus évolués de type Hermes 450 ou Heron. Le Forpost‑M emporte des capteurs et une liaison de données de conception russe. Une autre version, le Forpost‑R, a volé pour la première fois l’été dernier. Présenté lors du salon Army 2019, il dispose d’une boule optronique gyrostabilisée GOES‑4 de 32 kg capable de détecter un blindé à 18 km, d’un télémètre et d’un désignateur laser. Mais surtout, comme l’indique le « R », il emporte également une charge SIGINT. Les versions M et R seraient non seulement capables de communiquer de manière sécurisée avec leurs stations au sol, mais aussi directement avec d’autres plates-formes aériennes. Contrairement aux autres drones déployés, le Forpost a été utilisé en Syrie à des distances souvent importantes des cibles. Car si les autres systèmes étaient déployés dans toute la Syrie, le Forpost n’opérait que depuis les bases de Hmeimim, d’Alep et de Palmyre. Les performances de ses capteurs optroniques le réservent à la surveillance, ou au contrôle des attaques sur les cibles prioritaires. Certains ont ainsi été employés en décembre 2015 pour désigner les coordonnés et assurer le suivi des objectifs traités par les quatre missiles de croisière Kalibr tirés depuis un sous-­marin à proximité de Rostov.

Mais une autre plate-­forme armée aurait également été testée en Syrie. Il s’agit du drone Orion, réalisé par le bureau Kronstadt et dont les performances sont assez proches de celles du Watchkeeper israélo-­britannique. Nous sommes ici en présence d’un drone « tactique plus » employé au niveau d’une brigade. Il est doté d’un train d’atterrissage rétractable, d’un système de dégivrage et d’un moteur Kolax 914 de 115 ch (avec un turbocompresseur pour lui permettre d’atteindre un plafond plus important). Il dispose à l’avant d’un système optronique gyrostabilisé baptisé MOES d’un poids de 56 kg, réalisé par la société moscovite NKP SPP. Le MOES se compose de deux caméras thermiques de champs angulaires différents, d’une caméra grand-angle et d’un télémètre laser. Sous le ventre de l’appareil, un autre emplacement peut accueillir des capteurs LIDAR, des caméras à très haute résolution ou un radar SAR/GMTI. Armable, ce drone est susceptible d’être équipé de trois types de bombes guidées (une de 25 kg et deux de 50 kg) produites par Avia Avtomatika, à Koursk.

D’autres plates-formes ont également été utilisées ponctuellement. Les crashs en Syrie de plusieurs modèles jusqu’à présent inconnus, destinés à la cartographie en 3D ou propulsés par des piles à combustible, pourraient avoir des origines russes, mais aucune information n’est actuellement disponible pour valider cette hypothèse. Mais on relève aussi la présence de plates-­formes totalement obsolètes comme le Stroi‑P, le Schmel‑1, ou le Tupolev Tu‑143.

Retour d’expérience

La campagne syrienne aura été l’occasion pour les militaires russes de systématiser le recours aux capacités ISR des drones et de tester des modèles qui seront prochainement déployés dans leurs rangs. Force est de constater que ce dispositif était particulièrement adapté aux opérations de contre-­insurrection et de guérilla urbaine, et que, même si aucun drone MALE n’a été déployé, chacun des segments tactiques aura été couvert. Pourtant, les Russes ne sont pas totalement satisfaits et cherchent à améliorer leur dispositif, en raison notamment du front ukrainien.

Pour eux, les redondances sont encore trop nombreuses entre les systèmes. Afin d’optimiser la chaîne logistique et la formation des opérateurs, il conviendrait de n’affecter qu’une seule plate-­forme à chacun des segments opérationnels. Il s’agirait également de disposer de capacités plus avancées dans le domaine des drones MALE, mais aussi de lancer le développement de microdrones de type Black Hornet, plébiscités pour les combats urbains au sein de l’OTAN. La miniaturisation des armements pour les intégrer sur des drones tactiques est également une priorité. Enfin, l’utilisation par les groupes islamistes de minidrones multirotors a fait l’objet de nombreuses études. Les militaires russes chercheraient désormais à y avoir recours, mais en essaim, pour des missions de surveillance ou de destruction. Ainsi, le Kremlin a publié cet automne un décret sur sa nouvelle stratégie d’intelligence artificielle. Il y est inscrit que le développement d’algorithmes destinés au contrôle des drones est une nécessité critique.

Notes

(1) Voir Yannick Genty-Boudry, « Guerre électronique, le multiplicateur de force russe », Défense & Sécurité Internationale, no 143, septembre-octobre 2019.

(2) High Value Target.

Légende de la photo en première page : Le Corsar. (© Coll. Y. Genty-Boudry)

Article paru dans la revue DSI n°145, « Bombardiers russes : Quelle modernisation ? », janvier-février 2020.

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