Féminicides : en Europe, le machisme tue encore

La mort de Salomé le 30 août 2019 a porté à 100 le nombre de femmes tombées, depuis le début de l’année 2019 en France, sous les coups de leur compagnon ou ex-conjoint. Cette statistique macabre a coïncidé avec l’ouverture du Grenelle des violences conjugales, destiné à renforcer la protection des victimes d’un phénomène que l’on retrouve dans tout le continent européen.

Longtemps invisibles car perpétrées majoritairement dans un cadre domestique et débouchant rarement sur des dénonciations (en France, moins de 20 % des victimes portent plainte), les violences faites aux femmes sont de mieux en mieux comptabilisées. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu’une femme sur trois est victime de violences physiques ou sexuelles dans le monde au cours de sa vie. L’Europe n’est pas épargnée. Selon l’OCDE, le pourcentage de femmes en ayant subi s’échelonne entre 13 % en Autriche et 42 % en Lettonie, des chiffres approximatifs en raison de la sous-déclaration de ces crimes.

La France, un pays violent

Cela va parfois jusqu’au meurtre. En France, un homicide sur six est la conséquence de violences conjugales, qui touchent majoritairement les femmes, selon le ministère de l’Intérieur. En l’absence de décompte officiel, on estime à 130 le nombre de femmes succombant aux violences en 2017, à 121 en 2018, à 125 en 2019 (entre le 1er janvier et le 28 octobre), une comptabilité tenue par des associations comme le collectif « Féminicides par compagnon ou ex ». La France est ainsi en valeur absolue l’un des pays les plus violents d’Europe, avec 173 meurtres en 2017, aux côtés de l’Allemagne (231) et du Royaume-Uni (108), selon Eurostat. Quand l’auteur est le compagnon, c’est la Finlande qui détient le triste record avec 0,61 féminicide pour 100 000 habitants (0,31 en France).

Néologisme formé au XIXe siècle, le terme a été popularisé depuis la parution, en 1992, de Femicide : The Politics of Woman Killing, un ouvrage dans lequel deux sociologues britanniques, Jill Radford et Diana Russell, mettent l’accent sur la spécificité genrée de ces violences. Les militants féministes insistent sur le fait que les victimes sont tuées en raison de leur sexe, le féminicide s’inscrivant dès lors dans la continuité des inégalités de genre et dans le cadre de sociétés patriarcales fondées sur des rapports de domination entre hommes et femmes. Dans la logique de ces travaux, les violences sexistes sont de mieux en mieux reconnues. L’OMS emploie le mot « fémicide » et distingue, au sein des « homicides volontaires de femmes », les féminicides « intimes » (commis par un conjoint ou ex-conjoint), les « non intimes » (lorsque la victime n’était pas en relation avec son meurtrier) et les crimes « au nom de l’honneur », généralement par un membre masculin de la famille au prétexte d’en protéger la réputation dans des cas de viol, de grossesse, de relation hors mariage.

Quelle protection ?

Manifestation extrême de l’inégalité hommes-femmes, la violence sexiste a fait l’objet d’une Déclaration des Nations unies dès 1993. Le Conseil de l’Europe a adopté en 2011 une Convention sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (convention d’Istanbul). Le Parlement européen encourage la reconnaissance par les États membres des meurtres fondés sur le genre. L’Espagne a été pionnière dans la lutte contre les violences machistes ; une grande cause nationale pour laquelle elle a engagé un vaste programme d’action depuis 2003, instaurant des bureaux d’aide aux victimes et des tribunaux spécialisés qui doivent instruire chaque affaire dans un délai maximal de 72 heures. Une politique payante : « seules » 47 femmes ont été tuées en 2018 (contre 71 en 2003). Le droit italien reconnaît le féminicide comme un crime depuis 2013, et en août 2019, une nouvelle loi, surnommée « Code rouge », durcit les peines punissant les violences de genre.

En France, la réponse pénale aux violences sexuées s’est progressivement renforcée : loi de 2006 faisant de la qualité de conjoint une circonstance aggravante, loi de 2010 créant un délit de harcèlement au sein du couple, loi de 2017 allongeant les délais de prescription ou loi de 2018 créant une infraction d’outrage sexiste, censée réprimer le harcèlement de rue. Organisé du 3 septembre au 25 novembre 2019, le Grenelle devrait renforcer la lutte contre les violences sexistes. Le gouvernement a annoncé la création de 250 places d’hébergement d’urgence supplémentaires et l’accélération du traitement judiciaire des affaires de violence conjugale, sans aller jusqu’à l’inscription du féminicide dans le Code pénal. L’éducation a aussi un rôle central à jouer, en luttant contre les stéréotypes dès le plus jeune âge.

Si l’Europe est l’une des régions du monde où les droits des femmes sont les mieux protégés, des inégalités persistent. Les disparités du droit à l’avortement sont ainsi fortes. L’Irlande, longtemps restée restrictive, autorise depuis 2019 l’IVG sans condition jusqu’à 12 semaines de grossesse, mais celle-ci est interdite, sauf cas particulier, en Pologne et totalement prohibée à Malte. Même dans les pays où il est permis, l’avortement n’est pas toujours bien remboursé ni facile d’accès, comme en Italie. De même, l’égalité hommes-femmes en matière de salaires ou de congé parental, ou la parité de la représentation politique sont encore un horizon lointain. 

1-Violence sur les femmes en France
2-Le féminicide en Europe

Cartographie de Laura Margueritte

Article paru dans la revue Carto n°56, « Plastique : L’autre « marée noire » , janvier-février 2020.

Dans notre boutique

ut vulputate, massa ipsum fringilla odio nec ut
Votre panier