Le Japon de retour sur la scène internationale ?

Ces démarches ont globalement porté leurs fruits sur le plan sécuritaire, Donald Trump ayant réaffirmé que le traité de sécurité bilatéral restait la pierre angulaire de la paix en Asie, et qu’il s’appliquait bien aux îles Senkaku, revendiquées par Pékin. Sur le plan commercial toutefois, Tokyo s’est trouvé davantage en difficulté. Au printemps 2018, Washington impose des taxes sur les exportations d’acier et aluminium, sans faire bénéficier le Japon du régime d’exemption accordé aux alliés. Tokyo finit, à contrecœur, par accepter l’ouverture de négociations pour un accord commercial bilatéral (un premier document centré sur l’agriculture a été signé en septembre 2019). Sur le dossier nord-coréen, Tokyo s’est également retrouvé en porte-à-faux avec Washington après la volte-face de Donald Trump en faveur d’un dialogue avec Pyongyang. Enfin, le président américain continue à critiquer le coût de ses alliances et pourrait accentuer la pression sur Tokyo lors des prochaines renégociations de la contribution financière nippone à la présence militaire américaine dans l’archipel.

Quel est le bilan de la visite de quatre jours du président américain au Japon en mai 2019 ?

La visite d’État de Donald Trump au Japon en mai 2019, durant laquelle il a notamment rencontré le nouvel empereur Naruhito, a été l’occasion d’aborder l’ensemble de ces sujets délicats entre alliés. Shinzo Abe a mis en avant la contribution du Japon à l’économie américaine (45 000 emplois dépendent des investissements directs nippons), quand Trump a minimisé la gravité des lancements de missiles à courte portée effectués par Pyongyang (et menaçant directement l’archipel).

En regard de cette stratégie « America First », le Japon est entré dans une stratégie de hedging [minimisation des risques] qui doit lui permettre de faire face à un éventuel retrait stratégique américain et en minimiser les risques : il multiplie les partenaires dans la région, et au-delà, notamment avec l’Europe. Sur le plan militaire, Tokyo est toutefois toujours dépendant de Washington [voir p. 87].

Parallèlement, la Corée du Nord fait figure pour le Japon de pire ennemi et réciproquement, alors que Pyongyang a qualifié le Japon « d’ennemi juré » à l’été 2019 dans un contexte de tension diplomatique entre Séoul et Tokyo. Pourtant, nous assistons à une marginalisation du Japon depuis l’offensive diplomatique initiée par Pyongyang en 2018, alors même que les intérêts de Tokyo dans le dossier nord-coréen sont directs. Comment expliquer cette situation ? Quelle est la position et la stratégie de Tokyo vis-à-vis de la Corée du Nord ?

Plutôt que comme « pire ennemi », le Japon considère la Corée du Nord comme la menace de sécurité la plus grave et la plus immédiate. L’archipel est en effet à la portée de l’ensemble des missiles nord-coréens (depuis 2016, plus de huit missiles nord-coréens sont tombés dans la zone économique exclusive du Japon et deux ont survolé l’archipel).

L’accalmie et le retour à la diplomatie dans la foulée des Jeux olympiques de Pyeongchang ont ouvert une période d’incertitude plutôt défavorable au Japon. Tokyo s’est retrouvé marginalisé quand le président Trump s’est tourné vers une diplomatie des sommets avec son homologue nord-coréen. De fait, le Japon n’est pas un acteur central du règlement de la question nord-coréenne. Tokyo reste attaché au démantèlement « complet, vérifiable et irréversible » de l’arsenal nucléaire nord-coréen et s’inquiète des implications d’une possible « dénucléarisation de la péninsule coréenne » pour l’alliance américano-coréenne.

Shinzo Abe cherche, a minima, à faire entendre les intérêts japonais pour un moratoire sur les tirs de missiles à courte et moyenne portée par exemple, mais surtout pour la réouverture du dossier des kidnappés (au moins 17 citoyens japonais ont été kidnappés par Pyongyang dans les années 1970 et 1980). Dans cette optique, il a cherché à entrer en contact avec Kim Jong-un, sans succès pour le moment.

Alors que Tokyo entretient des relations compliquées avec ses principaux voisins, le pays multiplie le développement de partenariats stratégiques, notamment dans le cadre de sa stratégie pour l’Indo-Pacifique. Quels sont aujourd’hui les principaux partenaires du Japon sur la scène internationale ?

Depuis le milieu des années 2000, le Japon se rapproche de pays aux vues similaires en mettant en place des partenariats stratégiques. Ces relations privilégiées lui permettent de renforcer sa légitimité à l’international, de contrebalancer la Chine et d’encourager son allié américain à rester engagé en Asie.

Le Japon poursuit la diversification de ses partenariats de sécurité et de défense dans le cadre de son approche indo-pacifique. L’Australie et l’Inde sont des partenaires prioritaires depuis le premier mandat d’Abe (2006-2007). Démocraties asiatiques, ces pays partagent les inquiétudes japonaises face à la Chine et un intérêt commun pour la promotion de la démocratie, de la liberté de navigation et du multilatéralisme. Tokyo a donc mis en place des consultations diplomatico-militaires fréquentes, des manœuvres militaires régulières en format bilatéral, ou trilatéral avec les États-Unis. En novembre 2017, Tokyo soutient la réactivation du Dialogue stratégique quadrilatéral, dit « Quad », qui réunit les quatre partenaires pour se coordonner sur les questions de sécurité maritime et de financement aux infrastructures. Une première version du Quad, en 2007, avait périclité après que Pékin l’ait dénoncé comme l’émergence d’une « OTAN asiatique ».

En Asie du Sud-Est, Tokyo renforce également ses liens en maintenant des niveaux importants d’investissements publics et privés. Le Japon contribue par ailleurs au renforcement des capacités maritimes des pays de la zone (notamment les Philippines, le Vietnam et l’Indonésie) par la formation de leurs gardes-côtes et le transfert de navires de patrouille. Il est aujourd’hui considéré par les pays d’Asie du Sud-Est comme un partenaire de confiance et un pourvoyeur de sécurité.

Tokyo se rapproche enfin des pays européens, notamment en approfondissant sa coopération de sécurité avec la France et le Royaume-Uni pour faire respecter l’État de droit et la liberté de navigation dans l’Indo-Pacifique. Le partenariat d’exception avec la France s’appuie notamment sur un dialogue annuel entre les ministres de la Défense et des Affaires étrangères qui se tient depuis 2014, un accord sur le développement et le transfert d’équipements et de technologies de défense (2016) et la mise en place d’exercices militaires communs de plus en plus ambitieux.

Alors que le Japon est fortement dépendant de son approvisionnement en ressources énergétiques, quid de la diplomatie japonaise à l’égard du Moyen-Orient ?

La sécurité énergétique du Japon dépend en très grande partie du Moyen-Orient [voir p. 48]. Il y a donc déployé, depuis les années 1970 et les chocs pétroliers, une « diplomatie des ressources » particulière, qui vise à sécuriser ses approvisionnements, malgré les fluctuations géopolitiques de la zone.

Ainsi, le Japon s’est distancé de la position américaine et s’est attaché à entretenir des relations cordiales avec les pays arabes et l’Iran. On peut même dire qu’il a entretenu une relation spéciale avec Téhéran, n’appliquant pas de sanctions après la révolution de 1979 par exemple, et appelant à maintenir le dialogue plutôt qu’une attitude de confrontation quand le régime a développé son programme nucléaire. 

C’est pourquoi Shinzo Abe a estimé que le Japon, allié des Américains et ami des Iraniens, avait une carte à jouer pour apaiser la crise entre les deux pays et a tenté une médiation en juin 2019. Le Japon a également un intérêt direct à apaiser les relations entre les États-Unis et l’Iran : en effet, un blocus du détroit d’Ormuz dans le cadre d’un potentiel conflit aurait des conséquences désastreuses pour son économie en stoppant ses approvisionnements d’hydrocarbures. Il a ainsi décidé fin 2019 de conduire une mission de surveillance maritime et de recueil d’information dans le golfe d’Oman, la mer d’Arabie et le golfe d’Aden. Il ménage ainsi ses deux partenaires : il répond aux demandes américaines d’accroître la présence de patrouilleurs dans la région sans pour autant rejoindre la coalition américaine, ni patrouiller dans le détroit d’Ormuz, au contact de l’Iran.

Au fil des années, la présence du Japon en Afrique se fait de plus en plus intense. Si la Chine et l’Inde sont nettement en avance, les richesses et la croissance de l’Afrique aiguisent les appétits. Quelle est concrètement la stratégie de Tokyo vis-à-vis de l’Afrique aujourd’hui ?

En Afrique, le Japon cherche à passer progressivement d’une politique centrée sur l’aide au développement à une approche basée sur les investissements privés. Le Japon consacre 15 % de son aide à l’Afrique. Si cette part reste stable, le budget d’aide au développement (APD) nippon est en diminution. Ainsi, si l’Agence japonaise de coopération internationale (JICA) est un acteur clé qui peut revendiquer un vaste réseau et un potentiel de financement important, Tokyo cherche ces dernières années à mobiliser le secteur privé nippon. La coopération Japon-Afrique est organisée autour de la TICAD (Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique). Organisé depuis 1993, le sommet s’est tenu pour la première fois en 2016 sur le continent africain, à Nairobi, marquant le fort intérêt politique du Japon pour y renforcer sa présence.

Pour autant, l’Afrique reste un continent lointain et mal connu des Japonais. En particulier, les entreprises nippones restent encore réticentes à s’y engager pleinement. Le nombre des entreprises japonaises sur le continent reste encore très modeste (moins de 700) et la perception négative qu’elles ont des conditions économiques et sécuritaires en Afrique pèse sur leur volonté de s’y engager. Pour surmonter ces hésitations, le Japon favorise les partenariats avec des entreprises indiennes (en Afrique de l’Est) ou françaises (en Afrique de l’Ouest).

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

id libero Phasellus sit massa ut diam
Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR