De l’importance des opérations psychologiques

Un panel de techniques éprouvées par l’histoire

Historiquement, l’application d’opérations psychologiques sous une forme ou une autre s’est révélée presque aussi essentielle au succès de la guerre que l’utilisation des soldats et des armes. Cependant, ses effets plus abstraits ont souvent été dédaignés ou minimisés en Occident et la guerre psychologique n’a pas fait l’objet de la même théorisation que les autres domaines de la tactique.

Sun Tsu déjà, au cinquième siècle avant notre ère, préconisait clairement le recours à la guerre psychologique comme multiplicateur de force : « Dans la guerre, la meilleure politique consiste en règle générale à prendre l’État adverse intact, l’anéantir ne serait qu’un pis-­aller. Capturer l’armée ennemie vaut mieux que la détruire. Prendre intact un bataillon, une compagnie ou une escouade de cinq hommes vaut mieux que les détruire. En effet, le meilleur savoir-­faire n’est pas de gagner cent victoires dans cent batailles, mais plutôt de vaincre l’ennemi sans combattre. (5) » Il estimait que si l’occasion se présentait, un adversaire se rendrait devant un commandant supérieur avant de combattre. Pour cela, les opérations psychologiques doivent être coordonnées et incluses dans la planification initiale et activées avant le conflit. Si, malgré tout, les hostilités commencent, une mise en œuvre des leviers psychologiques appropriés peut y mettre fin plus rapidement.

Le chef mongol Gengis Khan et ses hordes de cavaliers étaient connus pour leur cruauté. Bien que l’image de la domination brutale et barbare des Mongols ne soit pas sans fondement, ses effets ont été décuplés par l’action dans le champ des perceptions : des « agents d’influence » étaient envoyés en avance pour diffuser des rumeurs sur la brutalité et la puissance de l’armée mongole. Gengis Khan a également utilisé la supercherie pour créer l’illusion du nombre en utilisant des manœuvres rapides, faisant paraître son armée plus imposante qu’elle ne l’était réellement. Il disposait d’un réseau de cavaliers légers pour communiquer avec ses subordonnés et ciblait les messagers ennemis pour empêcher leurs commandants de communiquer entre eux. Toutes ces actions ont provoqué une faiblesse dans la psyché des adversaires des Mongols et ont créé le mythe d’une armée invincible.

Plus récemment, les opérations psychologiques ont été largement utilisées par toutes les parties au cours de la Deuxième Guerre mondiale, avec des résultats probants. Des feuillets de reddition étaient largués par les Américains sur les lignes ennemies : 70 à 90 % des Allemands faits prisonniers entre le 1er mars et le 15 mai 1945 en avaient vu ou entendu parler et 75 à 90 % disaient avoir été influencés par ces tracts (6). Pendant la guerre du Golfe, 29 millions de tracts, 66 équipes de haut-­parleurs et une radio (« La voix du Golfe ») ont été mis en œuvre. Les troupes irakiennes furent régulièrement prévenues de l’imminence des attaques aériennes. On peut imaginer qu’elles furent de temps à autre prévenues d’attaques qui n’arrivèrent jamais. L’un des meilleurs exemples d’utilisation réussie des haut-­parleurs a eu lieu pendant cette campagne. La coalition avait isolé, physiquement et psychologiquement, un important élément des forces irakiennes sur l’île de Faylaka.

Plutôt que de réduire l’île par un assaut direct, une équipe du 9e bataillon d’opérations psychologiques à bord d’un hélicoptère UH‑1N a effectué des missions de haut-­parleurs aériens autour de l’île. Le message diffusé invitait l’adversaire à se rendre le lendemain à la tour radio.

Le jour dit, 1 405 Irakiens, dont un officier général, attendaient en formation au lieu dit pour se rendre sans qu’aucun coup de feu ait été tiré.

Concernant l’action sur les populations en Indochine, le Viet-Minh s’est efforcé d’encadrer la population de façon à lui faire jouer un rôle déterminant. Dès décembre 1944, un détachement de propagande fut créé au sein de son armée embryonnaire. Un certain nombre de mécanismes politico-­administratifs ont été mis sur pied et des techniques de manipulation des masses utilisées. Cette tactique a été matérialisée par le Dich Van, qui était une organisation politico-­militaire ayant pour mission d’agir sur le moral de l’adversaire, de la population et des troupes du Viet-Minh. À l’époque, le colonel Lacheroy a correctement analysé ce mode opératoire et mis en évidence l’existence de « hiérarchies parallèles » infiltrées au sein de la communauté autochtone. Malheureusement, avec la nécessité de tenir tout le pays, les effectifs et les moyens absorbés par une extension de la zone contrôlée ont augmenté et cette dispersion des efforts a rendu stérile l’action française sans résoudre correctement le problème posé. Dans la panoplie des outils pouvant être mis en œuvre dans le cadre des opérations psychologiques, la déception (à ne pas confondre avec la désinformation) consiste à permettre à l’adversaire de se procurer des informations sur une opération factice pour mieux le détourner d’une activité réelle. L’opération « Pélican » en novembre 1953 dans la région de Thanh Hoa, en Indochine, en est un exemple. L’opération réelle (« Mouette ») consistait en une attaque de la division 320. « Pélican » a retenu la division 304 que le Viet-Minh ne voulait pas engager en appui de la 320, car il était convaincu que l’action d’ampleur allait se dérouler dans le secteur de « Pélican ».

Enfin, les opérations psychologiques ont aussi été utilisées pour promouvoir la coopération, l’unité et le moral au sein des unités et des peuples amis ainsi que des forces de résistance derrière les lignes ennemies. En 1941, pour mobiliser l’armée et la population face à l’invasion allemande, Staline a accepté de mettre de côté le discours communiste classique et, dans l’un des retournements politiques les plus osés de l’histoire moderne, ses services de propagande se sont systématiquement attachés à identifier le régime communiste avec la « mère Russie », son héritage antique et les symboles qui l’accompagnaient, allant jusqu’à parler de « Grande Guerre patriotique ». Les deux institutions russes ayant les racines les plus profondes dans le passé, l’armée et l’Église ont été réhabilitées. La hiérarchie de l’Église et les distinctions de classe sont revenues aux normes d’avant la révolution jusqu’à ce que la menace ait été définitivement écartée. La diabolisation de l’adversaire est un procédé largement répandu et systématiquement utilisé par les Américains sans aucune nuance, ce qui peut paraître simpliste aux Européens qui ont une représentation moins biblique et plus machiavélienne du monde et des affaires internationales. Ce procédé a l’avantage de souder la population contre un ennemi commun et de justifier toutes les actions entreprises contre lui. Le revers de la médaille est qu’il rendra difficile tout dialogue et, à plus forte raison, tout retournement d’alliance.

Critiques et perspectives

Pourquoi cette arme si ancienne et qui a prouvé son efficacité était-­elle encore, il y a peu, si confidentielle ? Plusieurs réponses peuvent être apportées. D’abord, si la ruse n’est pas totalement étrangère à la culture militaire occidentale, celle-ci, héritière de la chevalerie et de Clausewitz, conçoit mieux l’affrontement réglé de deux armées sur un champ de bataille et a tendance à dédaigner les options non cinétiques. Ensuite, même si divers chefs militaires ont utilisé des opérations psychologiques au cours des siècles, ils l’ont fait, le plus souvent, de manière instinctive, sans que leur travail se soit appuyé sur une théorie ou des données scientifiques. C’est seulement à partir de la fin du XIXe siècle, avec notamment les travaux des docteurs Gustave Le Bon et Sigmund Freud sur la psychologie des foules, puis avec les avancées majeures en sciences du comportement (études statistiques, sondages, etc.) et en communication de masse, que les opérations psychologiques ont été considérées comme un système d’armes crédible permettant d’atteindre les objectifs tactiques sans effusion de sang inutile, ce qui rejoint d’ailleurs les valeurs éthiques des sociétés démocratiques.

Une autre partie de la réponse à cette question réside dans la confusion entre guerre psychologique et propagande. Or, « propagande est un des mots les plus décriés de la langue française. L’usage qu’en ont fait les nazis a habitué à considérer la propagande comme une méthode de perversion et de mensonge (7) ». Aujourd’hui encore, la simple mention d’opérations ou de guerres « psychologiques » évoque le contrôle mental pratiqué par les régimes totalitaires tel que décrit dans le roman 1984 de George Orwell. En France spécifiquement, l’utilisation intensive de cette arme lors de la guerre d’Algérie, avec la création des 5es bureaux de 1954 à 1960, bien qu’elle ait eu des résultats probants (par exemple avec le cas emblématique de la « bleuite ») et ait été théorisée, notamment dans le TTA 117 de 1957, renvoie inexorablement à une expérience traumatisante.

Pourtant, les opérations psychologiques mises en œuvre aujourd’hui par les armées des pays démocratiques répondent obligatoirement à une certaine éthique. Tout flagrant délit de mensonge ou d’utilisation à des fins non avouables serait immédiatement dénoncé par les médias ou sur les réseaux sociaux, discréditerait la source et exposerait les commanditaires à des demandes d’explication du pouvoir politique. Certes, «  la grande erreur du “spécialiste de la guerre psychologique” est de suggérer qu’il possède des moyens mystérieux susceptibles de remplacer l’action militaire… la guerre psychologique n’est pas une arme indépendante… et ne peut réussir que si elle est l’avant-garde d’une politique bien définie… (8) ». Il n’est pas question ici de faire des opérations psychologiques une arme miracle qui permettrait à elle seule de venir à bout de toutes les situations. Elles ne sont qu’un multiplicateur de forces et un économiseur de ressources et leur efficacité dépend largement des liaisons avec le commandement et de l’aide apportée par les troupes de contact.

Mais, si la maîtrise du champ des perceptions (cet espace abstrait où se mêlent compréhension de l’autre, dimension psychologique, recherche de renseignements, prise d’ascendant et conservation de l’initiative) ne suffit pas à remporter la victoire, ne pas le maîtriser alors que les guerres modernes se font au milieu des populations dans un contexte d’hypermédiatisation, d’instantanéité et de globalisation de l’information conduira immanquablement à la défaite. Dans ce domaine, comme dans d’autres, il est important de ne pas se trouver distancé.

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