Les expériences récentes des forces terrestres russes

Le théâtre syrien

L’engagement en Syrie en septembre 2015 est intervenu quelques mois seulement après la fin des combats majeurs en Ukraine et perdure. Il a pris la forme d’un appui aux forces loyalistes syriennes par un corps expéditionnaire qui s’est trouvé, malgré un contexte très différent, finalement assez proche dans sa forme et ses méthodes de celui qui avait été déployé en Ukraine. Comme en Ukraine, la défense aérienne est un élément majeur du dispositif. Les autres acteurs extérieurs du conflit syrien, Turquie, Israël et surtout la coalition dirigée par les États-Unis, disposent de puissantes forces aériennes qu’ils ont été tentés d’utiliser pour attaquer directement le régime de Damas ou son armée.

Aussi, le corps expéditionnaire russe comporte-t‑il d’abord un solide dispositif de défense aérienne multicouches et interarmées dont les pièces maîtresses sont les missiles S‑300 puis S‑400 qui couvrent l’ensemble du théâtre d’opérations et même au-delà. Ce dispositif est avant tout dissuasif et, s’il n’a jamais été utilisé directement, il a fortement contribué à réduire la liberté d’action des intervenants extérieurs dont les actions contre les forces du régime sont restées limitées et ponctuelles. De leur côté, si elles ne disposent pas d’avions et de missiles de croisière, les organisations rebelles possèdent néanmoins des forces aériennes sous forme de roquettes et de petites flottes de drones. À la fin de 2017, les Pantsir S‑1 russes à courte portée avaient déjà abattu 16 drones et 53 roquettes. Le 5 janvier 2018, les forces russes stoppaient une flotte de 13 drones, moitié par tir et moitié par brouillage électronique (7)

Le cœur du corps expéditionnaire russe en Syrie est constitué par un nouveau complexe reconnaissance-­frappe piloté depuis l’état-­major de théâtre basé à Hmeimim. Comme en Ukraine, les forces au sol contribuent au renseignement d’objectifs par l’emploi des drones, dont 60 à 70 de tous types sont utilisés en permanence en Syrie, et les équipes de Spetsnaz-GRU. Contrairement à l’Ukraine en revanche, la force de frappe est surtout aérienne, avec un nombre d’aéronefs variant entre 50 et 70, les hélicoptères d’attaque occupant une place prépondérante. Parmi eux, les modèles les plus anciens, de type Mi‑24, ont cédé la place aux Mi‑35, aux Mi‑28N, aux Ka‑52 et aux polyvalents Mi‑8AMTSh (8).

Cette diversité complique la logistique et la maintenance, mais permet de tester en conditions réelles tous les équipements, en particulier les plus récents. Cela contribue surtout à une complémentarité des effets en combinant chasseurs-­bombardiers, avions d’attaque, hélicoptères, mais aussi un groupe d’artillerie fort d’au moins une quinzaine d’obusiers de 152 mm et de lance-­roquettes multiples, y compris le TOS‑1 qui lance des roquettes thermobariques.

La Russie n’a déployé en Syrie qu’un GTIA lourd formé à partir de la 810e brigade d’infanterie de marine dotée de véhicules blindés d’infanterie BTR-82A et d’une compagnie de chars T‑90. Ce bataillon sert essentiellement à la protection des bases navale de Tartous et aérienne de Hmeimim. Il n’est engagé que ponctuellement au combat, par ses moyens de feux et sa compagnie de chars, la Russie hésitant toujours à y envoyer directement son infanterie motorisée. Les actions de combat sont en partie le fait de la brigade de Spetsnaz-­GRU présente en permanence sur le territoire et très certainement des forces spéciales d’autres services comme le détachement Zaslon du Service de renseignement extérieur (SVD). Le gros du contingent russe en Syrie est en réalité composé de 2 000 à 3 000 mercenaires, pour la plupart d’anciens soldats d’active et pour l’essentiel au sein du groupe Wagner.

Wagner est ainsi capable de former un groupement tactique motorisé agrégé à des forces syriennes pour former une brigade d’attaque. Ce sont donc les mercenaires russes qui prennent la majorité du combat rapproché à leur compte et, pour la première fois sans doute de l’histoire moderne, les pertes des nationaux membres de sociétés privées sont très supérieures à celles des membres de l’armée régulière. C’est plutôt dans la troisième phase de l’engagement russe, la conquête du désert en 2017, que le groupe Wagner a été engagé comme une unité régulière, jouant un rôle essentiel dans la reprise de Palmyre et le dégagement de Deir ez-Zor, mais se heurtant aussi en février 2018 à des forces américaines dans la région de Koucham, sur l’Euphrate. Wagner y aurait perdu de 13 à 200 hommes, selon les sources, dans ce qui constitue le plus grand affrontement direct entre Russes et Américains depuis la guerre froide. Il semble que le commandement russe n’ait pas été informé de cette opération, ce qui témoigne de l’autonomie dangereuse que peuvent avoir les mercenaires lorsqu’ils ne sont pas étroitement contrôlés (9).

En parallèle des forces nationales régulières ou privées, le commandement russe a obtenu en novembre 2015 la création et le contrôle d’un corps d’armée syrien. Le 5e corps est désormais fort de 25 000 combattants équipés, formés et commandés au plus haut niveau par les Russes (10). Il sert de corps de manœuvre, mais aussi de corps de réintégration des rebelles ralliés. Il faut noter aussi, parmi les composantes les plus discrètes du corps expéditionnaire, le rôle primordial de l’unité de réparations qui sert au soutien des forces russes ou de celles sous leur contrôle et qui a remis en état plus de 4 000 véhicules de combat syriens.

Après la mise en place immédiate d’un réseau de déconfliction avec les acteurs extérieurs et du réseau de liaison avec les alliés syriens et iraniens, la dernière innovation organisationnelle du dispositif a été, en février 2016, la création du « Centre russe pour la réconciliation des parties belligérantes sur le territoire de la République arabe syrienne ». Ce centre est destiné aux négociations avec l’ennemi, à la surveillance des accords, à la protection des transferts de combattants et, en relation avec les autorités civiles, les ONG et les Nations unies, à l’aide à la population. Il est armé par la Police militaire, force de création récente, avec 500 recrues tchétchènes et ingouches, sunnites et souvent arabophones, et des Syriens qui assurent sur le terrain toutes les missions civilo-­militaires (11).

Comme en Ukraine, le théâtre d’opérations syrien a été conçu d’emblée aussi comme une zone d’apprentissage. À la fin du mois d’août 2018, plus de 69 000 soldats russes de tous grades, dont plus de 400 généraux, y avaient effectué un tour opérationnel de plusieurs mois, et de nombreux membres des sociétés industrielles étaient venus voir les équipements qu’ils ont conçus – plus de 230 testés à cette date, dans des conditions réelles d’emploi, comme le nouvel intranet de commandement ou les véhicules lourds d’appui et d’escorte BMP‑T sur châssis de T‑72 (12). La guerre en Syrie n’est pas terminée, mais elle ne peut plus désormais être perdue par Assad et cette évolution est largement le fait de l’intervention russe. Les forces terrestres y ont joué un rôle essentiel.

L’évolution rapide des forces terrestres russes à l’épreuve des combats témoigne d’une volonté réelle et organisée de progresser par l’apprentissage et d’innover par l’expérimentation. On est désormais loin du désastre de Grozny à l’hiver 1994-1995 et même des nombreux cafouillages lors de la guerre en août 2008. En l’espace de quelques années, les progrès ont été considérables, et s’il reste de nombreuses faiblesses à surmonter dans un contexte économique difficile, l’armée de terre a démontré qu’elle possédait plusieurs domaines d’excellence comme les forces infiltrées, les forces aéromobiles, les chars de bataille et, peut-être plus que tout, son artillerie, mais aussi, ce qui est passé plus inaperçu, une grande capacité à agréger pragmatiquement sous son commandement des forces extérieures très diverses : miliciens, mercenaires ou forces régulières locales. Autant de domaines où elle surclasse toutes les autres armées européennes et, ce qui est peut-être plus inquiétant, continue de progresser plus vite qu’elles.

Notes

(1) Voyska spetsialnovo naznacheniya, unités à vocation spéciale. Glavnoye Razvedyvatel’noye Upravleniye, Service de renseignement des forces armées.

(2) Tor Bukkvoll, « Russian Special Operations Forces in Crimea and Donbas », Parameters, vol. 46, no 2, été 2016.

(3Federalnaïa sloujba bezopasnosti Rossiyskoï Federatsii, service de sécurité intérieure de la Fédération de Russie.

(4) Michael Kofman, Katya Migacheva, Brian Nichiporuk, Andrew Radin, Olesya Tkacheva et Jenny Oberholtzer, Lessons from Russia’s Operations in Crimea and Eastern Ukraine, RAND Corporation, Santa Monica, 2017.

(5) Igor Sutyagin et Justin Bronk, Russia’s New Ground Forces : Capabilities, Limitations and Implications for International Security, Routledge, Londres, 2017.

(6) Pavel Baev, « Ukraine : A Test for Russian Military Reforms », Focus stratégique n° 56, IFRI, mai 2015.

(7) Michael Kofman et Matthew Rojansky, « What Kind of Victory for Russia in Syria ? », Military Review, mars-avril 2018.

(8) Douglas Barrie et Joseph Dempsey, « Something old, something new-Russian air-delivered weapons in Syria », Manama Voices, 1er novembre 2015.

(9) Sarah Fainberg et Viktor Eichner, « Russia’s Army in Syria : Testing a New Concept of Warfare », Strategic Assessment, vol. 20, no 2, juillet 2017.

(10) Bassel Oudat, « Russia’s Syrian Army », Ahram online, 19 juillet 2018.

(11) Igor Delanoë, « What Russian Gained From its Military Intervention in Syria », Orient XXI​.info, 9 octobre 2018.

(12) Dmitry Adamasky, « Moscow’s Syria Campaign : Russian Lessons for the Art of Strategy », Russie.Nei.Visions, no 109, IFRI, juillet 2018.

Légende de la photo en première page : Soldats russes devant la garnison ukrainienne capturée de Perevalne, en 2014. (© Photos UA/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°71, « Russie : quelle puissance militaire ? », avril-mai 2020.

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