La stratégie de l’Iran, la politique d’une puissance faible

Comment l’Iran tente-t‑il de remédier au mieux à ces faiblesses qui ne lui laisseraient que très peu de chances de résister en cas d’affrontement ? Les deux principales réponses sont de développer des moyens et capacités asymétriques d’une part, et de développer une stratégie régionale de revers d’autre part. Les moyens et capacités asymétriques constituent la réponse du faible au fort, destinés à faire en sorte que le coût d’une attaque contre l’Iran soit très coûteux humainement, matériellement et politiquement. Cela se rapproche ainsi d’une forme de dissuasion. Ces capacités asymétriques sont de plusieurs types et se combinent parfois.

Les forces armées iraniennes utilisent d’abord des forces spéciales destinées à intervenir à l’extérieur des frontières nationales. Ce sont avant tout celles relevant de la force Al-Qods (« de Jérusalem »), élite des Gardiens de la révolution. Ses membres agissent ainsi pour former, financer, armer les groupes et milices étrangères soutenus par l’Iran. Ils agissent également directement sur le terrain, au combat, comme en Syrie, et pourraient être impliqués dans des actions de sabotage. La force Al-Qods permet ainsi à l’Iran de disposer de moyens d’action peu onéreux, peu gourmands en hommes et dont les activités sont efficaces.

Autres capacités asymétriques, les moyens dits anti-­accès/déni d’accès. L’objectif est ici de repousser une attaque ennemie ou d’empêcher l’adversaire d’agir à sa guise. Ils sont essentiellement de deux types : les moyens antiaériens destinés à sanctuariser l’espace aérien iranien ainsi que les sites les plus sensibles (grâce à des systèmes essentiellement acquis auprès de la Russie, comme le S‑300), et les moyens antinavires, avant tout pour bloquer le détroit d’Ormuz par où transite un important flux pétrolier. Les moyens sont ici constitués de mines et de missiles antinavires, principalement livrés par la Chine.

Les forces balistiques constituent le troisième volet des capacités asymétriques iraniennes. L’industrie nationale a été en mesure, grâce à un remarquable travail de rétro-­ingénierie, de produire ses propres missiles balistiques puis de les perfectionner (portée, précision). L’Iran dispose ainsi d’un arsenal varié de vecteurs balistiques, pour l’instant dotés de charges conventionnelles, qui peuvent frapper un adversaire à plusieurs milliers de kilomètres. Cela lui permet de faire peser une menace sur l’ensemble de la région, à un coût moindre que s’il devait se doter, par exemple, de moyens aériens de bombardement. Il semble d’ailleurs fournir des vecteurs balistiques aux groupes qui lui sont liés, comme le Hezbollah libanais ou les milices houthistes au Yémen. Les attaques de ces derniers contre des cibles en Arabie saoudite grâce à des missiles tendent à confirmer ces allégations.

Enfin, il est nécessaire d’évoquer la question du programme nucléaire militaire iranien, ultime capacité asymétrique pour le régime. La question n’est peut-être toujours pas tranchée au sommet du régime, mais le message envoyé depuis 2001 par les États-Unis est interprété par Téhéran comme une incitation à se doter de l’arme suprême. Les États désignés comme faisant partie de l’Axe du mal par George W. Bush, à savoir l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord, sont alors clairement menacés par Washington. Le régime iranien a constaté que l’Irak, sans arme nucléaire, a été envahi par les États-Unis. La Corée du Nord, de son côté, était déjà soupçonnée de disposer de quelques bombes A et n’a pas été envahie. La conclusion logique est donc qu’un État doté de l’arme nucléaire n’est pas envahi, au contraire d’un pays non doté. Il est toutefois clair que l’Iran hésite toujours, étant signataire du Traité de non-­prolifération. Certes, il menace de s’en retirer, mais les conséquences seraient graves. Il est en revanche plus probable qu’il cherche à se doter des moyens de devenir une puissance nucléaire militaire en cas de nécessité, ce qui se rapproche de la notion de seuil nucléaire. L’Iran pourrait continuer ses efforts dans ce sens sauf si le prix à payer était trop fort, notamment en matière économique, ce qui menacerait la stabilité intérieure du pays.

Au niveau stratégique, le soutien à de nombreux groupes et milices liés à l’Iran (« proxys ») peut être considéré comme un moyen asymétrique qui lui permet de peser dans la région grâce à des actions de revers. Face à un concurrent régional comme l’Arabie saoudite, le soutien aux rebelles houthistes au Yémen est certainement à analyser dans ce sens, plus que comme une solidarité entre chiites. En effet, les Houthis sont chiites zaydites, théologiquement très proches des écoles sunnites, au contraire des Iraniens, chiites duodécimains. Les Houthis sont néanmoins un moyen très efficace pour perturber le concurrent saoudien. Le soutien de l’Iran aux rebelles est ainsi à analyser dans le cadre des affrontements régionaux. Le cas du Hezbollah et des milices irakiennes chiites est davantage lié à une connivence idéologique, mais procède ici encore des rapports de force régionaux. Le Hezbollah permet à l’Iran de faire peser une menace sur Israël, mais aussi d’intervenir en Syrie, où des membres du groupe politico-religieux libanais combattent aux côtés des forces loyalistes et de la force Al-Qods. Les milices irakiennes permettent à Téhéran de peser sur le jeu politique irakien tout en maintenant la pression sur les forces américaines présentes dans le pays. Il est donc possible de considérer cette politique iranienne de proxys comme un moyen d’allumer des contre-­feux face aux puissances perçues comme hostiles à l’Iran, tout en lui fournissant un moyen d’action et d’influence au Moyen-Orient.

À quoi peut-on s’attendre ?

L’analyse des perceptions que l’Iran a de lui-même et de son environnement régional, et des intentions qu’il prête aux puissances étrangères permet ainsi de mieux comprendre les impératifs et les choix du régime iranien. Obnubilé par sa survie, ce dernier se doit de tenir tête aux États-Unis qui ne cachent pas leur désir de regime change, ce qui ne facilite pas d’éventuelles négociations. Outre la survie, le régime souhaite, comme toute puissance, rayonner dans la région. Il a donc mis en place une stratégie double qui cumule ces deux objectifs. Le soutien aux proxys, par exemple, est à la fois un moyen de peser sur les adversaires et de renforcer l’influence iranienne. Un programme nucléaire militaire répondrait aussi à cette double exigence : protéger le pays grâce à une force de dissuasion, et montrer la puissance de l’Iran.

En conclusion prospective, il conviendrait de s’interroger succinctement sur ce qu’il pourrait se passer à court terme. Une guerre avec les États-Unis semble, pour l’instant, peu probable. Les élections américaines qui se préparent ne forment pas une période propice pour lancer une guerre en Iran, et l’échec irakien est encore dans les mémoires au Pentagone. Un retour à la situation d’avant 2018 est-il envisageable ? Difficile tant que la Maison-Blanche est occupée par Donald Trump. Un successeur démocrate pourrait peut-être relancer le dialogue, mais le régime iranien serait‑il enclin à accepter une nouvelle fois des pourparlers, alors qu’il n’a aucune confiance envers les Américains ? Peut-être cela sera-t‑il possible si le régime est exsangue économiquement et qu’il n’a pas le choix. L’issue pourrait provenir de l’Iran lui-même. Les probabilités d’effondrement du pouvoir actuel augmentent à mesure que la crise économique paupérise l’ensemble de la population, et le régime pourrait ne plus être en mesure de satisfaire ses derniers soutiens. Toutefois, une chute de la République islamique apaiserait-elle les tensions au Moyen-­Orient ? Si un régime nationaliste parvient au pouvoir, il est certain que les antagonismes avec l’Arabie saoudite perdureraient, ne serait-ce qu’en raison de la quête du leadership régional. De même, rien ne permet d’affirmer qu’un tel Iran ne chercherait pas à se doter d’un arsenal nucléaire s’il estimait en avoir besoin. Certes, les rapports avec Israël seraient bien meilleurs, mais un scénario de ce type n’est pas pour autant gage d’une nouvelle ère de paix et de stabilité au Moyen‑Orient.

Notes

(1) Le général Soleimani était le commandant de la force Al-Qods, branche chargée des opérations spéciales extérieures des Gardiens de la révolution (Pasdaran). Il était également considéré comme un pilier du régime.

(2) Chiffres 2018 fournis par le SIPRI.

(3) Anthony H. Cordesman et Martin Kleiber, Iran’s Military Forces and Warfighting Capabilities : The Threat in the Northern Gulf, CSIS Press, Washington, 2007.

(4) Pour un éclairage sur les forces armées iraniennes, voir Matthieu Anquez, « Les forces armées iraniennes : le tigre de papier du golfe Persique ? », Les Grands dossiers de Diplomatie, no 37, février-mars 2017.

Légende de la photo en première page : Disposer d’un arsenal balistique est un réel avantage comparatif pour l’Iran. (© aaediex/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI n°146, « Bombardiers russes : Quelle modernisation ? », janvier-février 2020.

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