Europe : industrie de défense souveraine et indépendance numérique

Dès son entrée en fonction, Thierry Breton a souligné l’importance de développer une « industrie européenne de défense » afin de posséder des technologies « souveraines ». Il a expliqué : « La défense va être un enjeu absolument essentiel pour les cinq ans qui viennent de cette Commission et ce sera ma responsabilité, avec pour la première fois la création d’une industrie européenne de défense coordonnée pour partie par la Commission européenne. »

Une défense pour et par l’Europe

Le nouveau commissaire a d’ailleurs rappelé la création récente d’un Fonds européen de défense pour développer des projets communs : « Ce sont 13 milliards d’euros qui vont être investis pour commencer à bâtir une industrie de défense européenne coordonnée sur l’ensemble du territoire européen sans laisser aucun membre de côté. Chacun doit à son niveau s’approprier une partie de sa défense. »

De là à parler d’armée européenne, il n’y a qu’un pas, que ne franchira pas Thierry Breton, indiquant qu’il est « bien trop tôt » pour la nommer ainsi, car « la sensibilité de l’Europe par rapport à la défense est différente dans chacun de nos pays ». Mais le commissaire, comme la ministre des Armées, Florence Parly, souhaite que les pays membres de l’Union fassent un « effort supplémentaire », notamment au Sahel, pour aider les Français. « Nous entrons dans un monde extraordinairement dangereux, un monde instable dans lequel l’Europe doit prendre de plus en plus son destin en mains, et son destin, c’est aussi son destin militaire. » Cette annonce a une résonance particulière alors que la France a rendu un hommage le 2 décembre 2019 aux 13 soldats français de la force Barkhane morts en opération, dans le nord-est du Mali, dans la collision de deux hélicoptères.

Si Thierry Breton reste prudent sur l’appellation d’« armée européenne », d’autres n’hésitent pas à affirmer que le terme est suffisamment clair pour faire en sorte que le projet passe à la vitesse supérieure. Entre la Chine et les États-Unis, l’Europe doit trouver sa place, jouer son rôle et proposer une autre voie que celles des deux pôles atlantique et asiatique. Elle ne pourra le faire que si elle est forte et indépendante, c’est-à-dire si elle dispose d’une puissance militaire organisée et efficace soutenue d’une part par un « Eurogroupe de défense » composé de nations volontaires et d’autre part par une industrie de défense souveraine.

Pour quelles menaces ? Pour l’heure, la menace la plus directe est celle que représente la Turquie, qui lorgne du côté des eaux territoriales chypriotes pour l’exploitation de forages gaziers. Les États membres de l’Union ont d’ailleurs sanctionné Ankara pour ses activités de forage illégales.

Mais pour les États membres de l’Est, la vraie menace est russe. Or, si l’on regarde de plus près, la Russie dépense cinq fois moins pour sa défense que les vingt-huit membres de l’Union. Le vrai problème est donc à chercher ailleurs, dans le manque d’intégration des outils militaires, de coordination, et peut-être et avant tout, de volonté politique.

L’OTAN moribonde

Le discours de Thierry Breton s’inscrit aussi dans un contexte très particulier alors que l’OTAN vient de souffler ses 70 bougies dans un climat tendu : les relations entre ses membres sont passablement acrimonieuses alors que, parallèlement, la France souhaite que les pays de l’Union trouvent leur autonomie stratégique.

Le président français, Emmanuel Macron, avait d’ailleurs tiré la première salve en indiquant que l’Alliance était en état de « mort cérébrale ». Dans les faits, il a raison. Le corps fonctionne avec ses états-majors, les réunions, les exercices et les manœuvres et son QG moderne. En revanche, la tête n’est plus vraiment là. L’OTAN traverse une véritable crise de leadership. Certes, les États-Unis sont toujours les maîtres, mais ils gèrent de moins en moins les grands dossiers et leurs alliés. Le cas de la Turquie qui, rappelons-le, est un membre historique et stratégique de l’Alliance, est à ce titre frappant. Elle fait partie du programme F-35, mais a décidé de s’équiper en systèmes de défense antiaérienne ultramodernes S-400 russes, créant un véritable malaise puis une crise majeure avec Washington et les autres membres. Elle s’est également engagée seule, sans prévenir ses partenaires, dans des opérations militaires en Syrie contre les alliés de l’OTAN. On voit bien l’incohérence du système qui n’est plus régulé ni contrôlé.

Cette crise en couve une autre, bien plus grave, d’ailleurs. Le général Vincent Desportes l’indique régulièrement : il y a un véritable découplage en cours entre les États-Unis et l’Europe. Le président Donald Trump l’avait dit, « l’Amérique ne doit pas investir dans l’OTAN, cette alliance est obsolète ». Exiger des membres de l’Alliance qu’ils portent leurs budgets de défense à 2 % du PIB est un moyen de désengager financièrement les États-Unis et, en même temps, de permettre à ces mêmes pays d’acheter du matériel américain. En imaginant que l’OTAN, menée par les États-Unis, viendra les défendre en vertu de l’article 5 du Traité, les membres orientaux de l’Alliance se bercent d’illusions. De Gaulle, il y a plus de 50 ans, l’avait déjà prédit.

Mais avant Trump, Barak Obama a déjà amorcé le pivot vers le Pacifique en affirmant : « Je suis un président du Pacifique ! » Ce découplage est inéluctable et l’Europe peut y gagner son autonomie stratégique, tout comme elle peut construire sa propre industrie de défense, avec un volet technologies de rupture indispensable pour concurrencer les deux poids lourds que sont la Chine et les États-Unis.

Mais elle doit agir vite. D’une certaine manière, la petite phrase du président français est un coup d’accélérateur. En créant la polémique, il tente de faire bouger les lignes et de faire comprendre aux membres de l’Alliance, notamment les « orientaux » focalisés sur « l’ours russe », qu’en cas de coup dur, il n’est vraiment pas certain que l’article 5 soit respecté par l’Oncle Sam. C’est la raison pour laquelle l’Europe doit gagner son autonomie politique, militaire, avec une industrie de défense qui lui est propre.

L’indépendance numérique de l’Europe

Le mouvement que souhaite amorcer la France est plus vaste encore. La souveraineté capacitaire et opérationnelle doit se doubler d’une souveraineté numérique garantissant à l’Europe la protection de ses données et son indépendance technologique dans les télécommunications. Le cyber, dans son acception la plus large, les données et le cloud sont devenus des priorités à la fois dans le monde civil et dans le domaine militaire. Alors que les États-Unis ont interdit leur territoire et leurs réseaux au géant chinois Huawei, l’Europe est très divisée sur cette question, chaque État membre jouant en solo. Or, avec l’arrivée de la 5G, cette situation risque de compliquer les relations entre les pays de l’Union et ainsi profiter aux opérateurs chinois.

Dans une récente interview accordée au journal britannique The Economist, le président français a critiqué le manque de réflexion et de coordination de l’Europe. La France a choisi d’imposer la validation par l’État des choix d’équipements effectués par les opérateurs télécoms. L’objectif est de garantir la protection et la sécurisation des systèmes et des données alors que la 5G permettra de connecter plus rapidement plus d’utilisateurs et d’objets, simultanément et sans perdre de vitesse. La France s’inquiète du monopole américain dans le traitement et le stockage de données, avec Google par exemple, et des choix technologiques qui seront faits pour la 5G, avec la présence d’opérateurs chinois. On voit la position fragile de l’Europe, prise en étau entre deux géants qui ont par ailleurs transformé le Vieux Continent en terrain de jeu commercial et stratégique.

Le discours présidentiel entre en résonance avec celui de plusieurs acteurs de l’écosystème technologique européen qui, depuis de nombreuses années, alertent les politiques sur le risque grandissant de vassalisation technologique de l’Europe vis-à-vis des États-Unis et de la Chine.

Parmi eux, la Joint European Disruptive Initiative (JEDI) veut faire de l’Europe l’égal des États-Unis et de la Chine dans les technologies de rupture. Elle s’inspire des méthodes de recherches de la DARPA américaine (Defense Advanced Research Projetcs Agency), basées sur la vitesse, de très hautes attentes et des prises de risques importantes pour apporter des solutions aux défis majeurs de notre société par l’innovation, dans les domaines des énergies renouvelables, de la santé, de l’espace, de l’intelligence artificielle et de la défense.

Pour autant, il ne s’agit pas de répliquer des éléments existants, comme une « 5G bis », ou un Facebook européen. L’Europe doit se projeter dans la prochaine génération technologique et non poursuivre ses concurrents.

Mais le temps presse, car la Chine vient de lancer la commercialisation de l’offre 5G, avec notamment Chine Mobile, China Unicom et China Telecom. Cinquante villes chinoises sont ainsi déjà couvertes, dont Pékin, Shanghai et Canton.

La nouvelle génération de téléphonie mobile n’est pas encore totalement déployée que les Chinois commencent déjà à travailler sur la sixième génération, la 6G. Pékin a encore décidé de prendre les devants et de distancer ses concurrents, la Corée du Sud et les États-Unis. Un groupe de travail composé de 37 personnes venant des universités, institutions et entreprises vient d’être formé. Huawei avait également indiqué qu’il travaillait sur la 6G depuis trois à cinq ans.

Avec la 6G, on entre dans le domaine du téraoctet par seconde en téléchargement. L’objectif est également d’accroître encore les capacités de l’intelligence artificielle, les communications dans l’espace, par exemple en unifiant les modes de transmission entre les satellites et les réseaux à terre, et de couvrir les océans. On voit déjà apparaître l’énorme potentiel dans les domaines de la défense et de la sécurité.

Et l’Europe ? Ericsson et Nokia commencent également à travailler sur la prochaine génération et ont signé des partenariats avec les coréens Samsung et SK Telecom. À un niveau stratégique, le but est bien de proposer des solutions technologiques, mais aussi des normes et non de suivre la tête du peloton.

Si la 4G et la 5G sont des générations de téléphonie standardisées pour le monde entier, la 6G pourrait voir apparaître un monde de télécommunication bipolaire, avec d’un côté la Chine et de l’autre les États-Unis. Comme pour les domaines politique, économique, diplomatique et militaire, l’Europe pourrait alors constituer une troisième voie. Mais pour cela, elle doit agir vite.

Légende de la photo ci-dessus : Thierry Breton, nouveau commissaire européen chargé notamment de la défense, du numérique et de l’espace.

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