L’Église orthodoxe d’Ukraine : les enjeux d’une indépendance ecclésiale

L’Église russe ne voit donc pas d’un bon œil son affaiblissement démographique dans la région. L’un des effets directs sur la pratique religieuse locale se manifeste par l’usage de l’ukrainien dans les célébrations religieuses, alors que les paroisses du Patriarcat de Moscou utilisent le slavon d’église, sorte de vieux russe, comme c’est d’ailleurs généralement le cas en Russie. Cette distinction linguistique, qui peut paraître accessoire, ne l’est pas dans la mesure où elle s’enracine dans une revendication identitaire locale, liée au processus d’ukrainisation déjà mentionné.

Plus qu’un simple défi purement spirituel pour le Patriarcat de Moscou et politique pour le Kremlin, l’Ukraine constitue aussi un enjeu démographique. D’après le Pew Research Center, la population orthodoxe d’Ukraine représentait, en 2010, 34,87 millions de personnes, c’est-à-dire près d’un tiers du nombre total des orthodoxes en Russie. L’Ukraine est le deuxième pays au monde pour l’importance de sa population orthodoxe, juste après la Russie et avant la Roumanie, la Grèce, la Serbie, etc. (3). Il convient de comprendre que la force de l’Église russe aujourd’hui ne dépend pas seulement de sa proximité avec l’État, elle est en grande partie dépendante de son poids démographique à l’échelle mondiale. Avec l’Ukraine, le Patriarcat de Moscou peut se prévaloir de représenter près de la moitié du monde orthodoxe à lui seul, tout en ayant le contrôle du berceau symbolique de la foi chrétienne reçue de Byzance au Xe siècle. Jean-François Colosimo, historien des religions, synthétise de la manière suivante les enjeux opposant le Patriarcat œcuménique à celui de Moscou : « Moscou se revendique de l’histoire politique pour perpétuer un lien de dépendance que les Ukrainiens refusent dorénavant en grande majorité, y compris une partie notable des orthodoxes qui composent la première confession du pays. Constantinople argue, de son côté, de l’histoire religieuse : en tant qu’“Église mère”, évangélisatrice de la Kiev médiévale, elle n’a jamais concédé formellement ce territoire au Patriarcat de Moscou, qui lui doit par ailleurs son existence et, en répondant aux aspirations du peuple ukrainien, elle déclare accomplir sa fonction d’arbitrage. (4) »

L’Église russe, dans ce contexte, invoque les persécutions dont elle ferait l’objet, voire des restrictions à la liberté religieuse, en contactant les principaux acteurs de la communauté internationale et responsables religieux, dont le pape François. En mai 2019, par exemple, le patriarche Kirill a pris la parole au Conseil de l’Europe, à Strasbourg, pour dénoncer la conduite « illégale » du patriarche œcuménique Bartholomée et les discriminations dont les fidèles de son Église faisaient les frais. Il ressort de cet affrontement une impression de guerre froide qui se serait déplacée dans le champ religieux. En effet, d’un côté, l’appui du Kremlin aux positions de l’Église russe ne fait guère de doute ; de l’autre, la diplomatie américaine multiplie les déclarations en faveur du projet du Patriarcat œcuménique. Mike Pompeo, ministre américain des Affaires étrangères, n’a jamais cessé d’affirmer son soutien à l’Église orthodoxe d’Ukraine comme une forme de validation des principes de démocratie et de souveraineté. De plus, à l’opposition viscérale de la diplomatie américaine à tout ce qui touche aux intérêts et à l’influence de la Russie, il faut aussi ajouter les puissants relais du Patriarcat œcuménique à Washington se fondant sur une importante diaspora aux États-Unis. Mais l’administration ecclésiale du Patriarcat de Moscou a su s’emparer de ces positions pour faire valoir la dimension purement politique de la création d’une Église indépendante, notamment lorsque le métropolite Hilarion, chef du Département des relations ecclésiastiques extérieures de l’Église russe, déclarait, selon le portail d’information catholique suisse, qu’il s’agissait d’un « grand projet géopolitique, un projet visant à affaiblir davantage la Russie, à créer un fossé entre les peuples de Russie et d’Ukraine (5) ».

Une géopolitique de l’orthodoxie en mutation

L’heure est aujourd’hui à la reconnaissance de l’Église orthodoxe d’Ukraine par les autres Églises locales. À ce jour, il n’y a pas d’unanimité sur la question. Certains primats, comme l’archevêque Anastasios d’Albanie, demandent au patriarche œcuménique Bartholomée la convocation d’un nouveau concile panorthodoxe. Ce dernier ne peut s’y résoudre tant il craint un détournement du processus conciliaire au profit des desseins politiques d’une Église aussi influente que le Patriarcat de Moscou. L’Église russe a fait part de sa désapprobation en rompant la communion eucharistique avec le siège de Constantinople, ce qui revient à couper toute relation canonique et ecclésiale avec cette dernière. Rappelons que les deux patriarches Bartholomée et Kirill s’étaient retrouvés à Istanbul en août 2018 pour discuter de la question ukrainienne. Même si le communiqué publié à l’issue de la rencontre était particulièrement irénique, les positions des deux primats n’en étaient pas moins diamétralement opposées. Le patriarcat de Roumanie appelle quant à lui à une médiation panorthodoxe. Il fait aussi dépendre sa décision de l’étude approfondie quant à la réception de ceux issus notamment du Patriarcat de Kiev, qui étaient encore il y a peu de temps considérés comme des schismatiques. Alors que les Patriarcats d’Antioche, de Jérusalem, de Moscou et de Serbie sont farouchement opposés à la reconnaissance de cette nouvelle Église autocéphale, d’autres jouent la carte de l’indécision. Cette procrastination apparente est la manifestation de tensions au sein même de leurs Saints-Synodes, comme en Grèce où l’épiscopat semble plus que divisé sur la question. En avril 2019, le métropolite Hiérothéos de Naupacte, figure particulièrement influente et souvent opposée à certaines positions du Patriarcat œcuménique, s’est publiquement et de manière inattendue prononcé afin qu’Athènes ne s’oppose pas à la reconnaissance de l’autocéphalie en Ukraine. L’Église de Grèce a dernièrement envoyé plusieurs signaux favorables, notamment au cours de la rencontre entre l’archevêque d’Athènes Jérôme et le métropolite Épiphane, en juin 2019 à Istanbul.

La reconnaissance de l’Église orthodoxe d’Ukraine pèse puissamment aujourd’hui encore sur les relations à l’intérieur du monde orthodoxe. La question de la reconnaissance de cette quinzième Église autocéphale orthodoxe par les quatorze autres constitue une étape cruciale de sa légitimation à la fois sur la scène locale et sur la scène internationale.

L’autocéphalie de l’Église orthodoxe d’Ukraine doit aussi être comprise à l’aune des enjeux soulevés au cours du saint et grand concile de l’Église orthodoxe, réuni en Crète en juin 2016. Le Patriarcat de Moscou avait joué alors la carte du suivisme en s’alignant sur les positions de trois autres Églises (Géorgie, Bulgarie et Antioche) qui avaient fait savoir qu’elles n’y assisteraient pas, malgré des préparatifs de plus de cinquante ans. Ce retrait de l’Église russe était un confortable moyen de dire au Patriarcat de Constantinople son désaccord, tout en minimisant l’autorité de ce dernier en tant que première dans la communion des Églises orthodoxes. Notons aussi certains effets insoupçonnés sur le travail inter-orthodoxe, notamment dans la diaspora. L’Église russe a cessé, par exemple, en raison de la rupture de communion avec Constantinople, de participer aux assemblées épiscopales, en se coupant de facto du témoignage unifié qu’entend rendre l’orthodoxie en tant que christianisme oriental.

Après seulement quelques mois d’existence, l’Église orthodoxe d’Ukraine peine à faire l’unanimité dans le monde orthodoxe. Il s’agit là d’un travail de longue haleine tant les moyens déployés par l’Église russe empêchent sa reconnaissance. De plus, les récentes velléités du patriarche Philarète de reprendre sa « liberté » pour des raisons de contrôle du pouvoir remettent d’autant plus en question le projet initial d’une unification des orthodoxes d’Ukraine. Les déclarations du président nouvellement élu, Volodymyr Zelensky, au sujet de sa non-intervention dans les affaires de l’Église, rompant avec les positions de son prédécesseur, laisseront peut-être le champ libre à cette Église indépendante pour asseoir son autorité en Ukraine et se transformer en véritable Église locale, indépendante à la fois de l’influence russe et, plus généralement, de l’influence du politique. Comme le fait remarquer Stéphane Siohan, « dans les mois ou les années qui suivront, la séparation de l’Ukraine du monde spirituel russe pourrait être une des plus grandes avancées pour l’indépendance du pays (6) ».

Notes

(1) Le Monde, « Ukraine : un concile orthodoxe crée une Église indépendante de Moscou », 15 décembre 2018.

(2) Voir Antoine Arjakovsky, Russie/Ukraine : de la guerre à la paix ?, Paris, Parole et Silence éditions, 2014, 352 p.

(3) « Orthodox Christianity in the 21st Century », Pew Research Center, 8 novembre 2017, p. 22.

(4) Jean-François Colosimo, La crise orthodoxe (2) Les convulsions, du XIXe siècle à nos jours, Fondation pour l’innovation politique, décembre 2018, p. 29.

(5) Jacques Berset, « Le patriarche Cyrille s’en prend violemment au patriarche Bartholomée », cath​.ch, 28 décembre 2018 (https://​www​.cath​.ch/​n​e​w​s​f​/​l​e​-​p​a​t​r​i​a​r​c​h​e​-​c​y​r​i​l​l​e​-​s​e​n​-​p​r​e​n​d​-​v​i​o​l​e​m​m​e​n​t​-​a​u​-​p​a​t​r​i​a​r​c​h​e​-​b​a​r​t​h​o​l​o​m​ee/).

(6) Stéphane Siohan, « L’Ukraine à la recherche du berceau national », dans Olivier Da Lage (dir.), L’essor des nationalismes religieux, Paris, Demopolis, 2018, p. 341.

Légende de la photo en première page : Le métropolite Épiphane, élu chef de l’Église orthodoxe autocéphale d’Ukraine en décembre 2018, dirige l’office de Noël en la cathédrale Sainte-Sophie à Kiev, capitale de l’Ukraine, le 7 janvier 2019 (25 décembre dans le calendrier julien). Sur le chevalet derrière lui, le Tomos, acte instituant l’Église orthodoxe d’Ukraine comme quinzième Église orthodoxe autocéphale, à laquelle s’étaient rattachées deux des trois principales branches de l’orthodoxie dans le pays. (© Shutterstock/Drop of Light)

Article paru dans la revue Diplomatie n°100, « Le monde en 2050 », septembre-octobre 2019.

Jean-François Colosimo, La crise orthodoxe (2) Les convulsions, du XIXe siècle à nos jours, Paris, Fondation pour l’innovation politique, décembre 2018, 48 p.

Nicolas Kazarian, L’orthodoxie, Paris, Eyrolles Pratiques, novembre 2018, 176 p.

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