Chine-Russie : quel partenariat stratégique et naval ?

Ce fait est mis en avant par ceux qui ne croient pas à la durabilité d’un partenariat sino-­russe. Comme Washington, mais plus rarement, Moscou se plaint des atteintes chinoises à la propriété intellectuelle. Le 14 décembre 2018, Yevgeny Livadny, le chef du service de protection de la propriété intellectuelle du conglomérat de défense de l’État, Rostec, accuse la Chine de copier illégalement un large éventail d’armements russes et autres matériels militaires. « La copie non autorisée de nos équipements à l’étranger est un énorme problème. Il y a eu 500 cas au cours des 17 dernières années… à elle seule, la Chine a copié des moteurs d’avion, des chasseurs Sukhoi, dont les chasseurs embarqués sur porte-­avions, des systèmes de défense aérienne, dont un analogue au système Pantsir à moyenne portée. (12) »

Signification politique des exercices

La Chine et la Russie se retrouvent d’abord dans des exercices militaires aéroterrestres de l’Organisation de sécurité de Shanghai, fondée en 2001. Le premier a eu lieu en 2003, au Kazakhstan et en Chine. À partir de 2005, la Chine et la Russie s’associent pour les grands exercices sino-­russes « Mission de paix » (13). En 2018, Moscou invite pour la première fois Pékin au grand exercice annuel « Vostok », jusque-là orienté contre la Chine.

Les exercices navals bilatéraux entre les deux pays débutent en avril 2012 près de Qingdao, un an après l’intervention de 10 puis de 19 pays occidentaux et arabes en Libye. Pour Moscou et Pékin, l’intervention outrepasse la résolution des Nations unies. Ces joutes sino-­russes se répètent annuellement depuis, en juillet 2013 devant Vladivostok, en mai 2014 à l’embouchure du fleuve Yangtsé, en mai 2015 en Méditerranée, en août 2015 devant Vladivostok, en septembre 2016 devant Zhanjiang, en juillet et en août 2017 en Baltique et dans la mer d’Okhotsk, en avril 2018 et 2019 au large de Qingdao. Parallèlement, depuis mai 2016, les armées russes et chinoises engagent des coopérations dans les domaines de la sécurité aérospatiale, de la défense antimissile et des exercices d’état-­major.

La Chine et la Russie utilisent ces exercices pour signaler leur volonté de coopérer dans des domaines stratégiques ou politiques sensibles. En septembre 2013, conformément à la décision de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, les deux marines participent à l’élimination des armes chimiques syriennes en application de la résolution 2181 du Conseil de sécurité des Nations unies. La frégate chinoise Yancheng (relevée par le Huangshan) se joint aux navires danois, norvégien et russe qui escortent ces armes de la Syrie vers un navire américain, pour leur destruction. En mai 2015, les deux marines effectuent leur exercice naval annuel en mer Méditerranée, montrant un tandem sino-­russe inattendu sur la question syrienne. En septembre 2016, l’exercice se tient dans la partie nord de la mer de Chine méridionale, près de Hainan, marquant une solidarité russe après la décision du tribunal international de La Haye en juillet 2016 qui avait rejeté plusieurs revendications chinoises en mer de Chine du Sud.

Cette solidarité a pourtant ses limites. Moscou ne reconnaît pas la revendication de Pékin sur cet espace. Elle critique seulement le fait que la décision a été imposée à la Chine. Société d’État russe, le groupe gazier Rosneft est d’ailleurs engagé dans deux forages vietnamiens à l’intérieur du tracé en neuf traits qui marque les revendications de Pékin. Rosneft coopère également avec Manille, Moscou ne paraissant pas céder à la demande chinoise de suspendre ses activités. Affirmant un multilatéralisme dissuasif en novembre et en décembre 2019, la Chine et la Russie mènent pour la première fois des exercices avec l’Afrique du Sud, au cap de Bonne-Espérance, et avec l’Iran, dans la mer d’Arabie, suggérant une capacité à former des coalitions contre des initiatives occidentales. L’exercice avec l’Afrique du Sud permet de travailler avec une marine très proche des standards OTAN. Celui avec l’Iran fait suite à l’attaque mystérieuse d’un champ pétrolier saoudien et aux tensions entre Téhéran, Washington et Londres à propos de la liberté de navigation après l’attaque d’un pétrolier japonais et la saisie d’un tanker britannique. Moscou et Pékin semblent signifier qu’ils s’opposeraient à une attaque contre l’Iran et que la sécurité du golfe Arabo-Persique est assurée (14).

Une coopération opérationnelle sans précédent

En 2016, l’Université de défense américaine calcule que la Russie est le partenaire le plus assidu de la Chine pour des exercices militaires (4,8 %) devant les États-Unis (4,4 %) et le Pakistan (3,9 %). L’Armée populaire de libération (APL) participe à davantage d’entraînements et de compétitions liés à la préparation au combat avec la Russie et les pays d’Asie centrale qu’avec n’importe quel autre pays. Cette particularité n’est pas surprenante si l’on considère que les pays occidentaux ne veulent pas partager leur expertise. Depuis 2005, les exercices « Peace Mission » de l’Organisation de co-opération de Shanghai se focalisent sur le contre-­terrorisme et le combat (défense aérienne, bombardement, ravitaillement en vol), permettant à l’APL de progresser dans ces domaines cruciaux. Depuis leurs débuts en 2012, les exercices navals bilatéraux de la Chine avec la Russie sont axés sur le combat et les activités de soutien au combat. Depuis 2014, l’armée de terre et les forces aériennes de l’APL participent à des opérations militaires multilatérales et à des compétitions organisées par la Russie, qui lui permettent d’accéder à des normes plus élevées de l’art militaire.

Il en est de même pour les exercices navals. Comme l’écrivent deux chercheurs chinois, « la série des exercices bilatéraux Joint Sea a eu lieu huit fois consécutivement… [et elle va] devenir un “modèle” d’exercices militaires entre la Chine et la Russie. Les thèmes concernent… le contre-terrorisme, l’escorte, le sauvetage, la défense aérienne, les luttes antinavire, anti-sous-marine, le sauvetage des sous-marins, et l’entraînement au combat… (15) ». Les deux auteurs ajoutent que ces exercices de « commandement conjoint » voient la participation d’un grand nombre de personnels, sur une durée très longue. Selon les auteurs, « le niveau de confiance mutuelle et de coopération militaire atteint un seuil inégalé (16) ».

Quels bénéfices tactiques et stratégiques pour la Chine ?

Les experts chinois notent que « dans l’ensemble, la coopération navale entre la Chine et la Russie est ancienne, couvre un large éventail de sujets, à des degrés poussés… impliquant des échanges de haut niveau, une coopération technico-­militaire, la formation de personnels, l’entraînement conjoint, les échanges culturels selon une dynamique positive, stable, durable et plurielle (17) ». Ils reconnaissent que les exercices bilatéraux les plus complexes de la marine de l’APL sont ceux effectués avec la marine russe. Ils comprennent des lancements d’armes longuement préparés. L’édition d’avril 2012 de « Joint Sea » près de Qingdao inaugure des séquences de défense aérienne, de ravitaillement à la mer, de lutte anti-­sous-marine, de recherche et sauvetage, de libération d’otages, ainsi que des tirs réels mer-mer, contre des buts sous-­marins et aériens. Le navire-­hôpital chinois Peace Ark qui visite Vladivostok y participe. L’édition 2013 en mer du Japon concerne 18 bâtiments. La marine chinoise dépêche 4 destroyers, 2 frégates, 1 pétrolier ravitailleur d’escadre, 3 hélicoptères et 1 détachement de commandos. Le déploiement chinois est le plus important jamais effectué pour des exercices avec une autre nation. L’édition 2014 concerne des interceptions dans la zone d’identification aérienne chinoise. Elle comprend aussi des exercices de combat sans scénario préétabli. Pour la première fois, des bâtiments des deux marines opèrent dans des formations communes contre un adversaire commun en partageant les données tactiques de leurs systèmes de combat. En 2016, l’exercice en mer de Chine méridionale comporte un volet anti-­sous-­marin et le débarquement de 90 fusiliers marins russes et 160 chinois. Les deux marines partagent de nouveau les données tactiques pour les phases anti-­sous-­marines et antiaériennes.

De juillet à septembre 2017, les exercices en mers Baltique, du Japon et d’Okhotsk concernent encore le sauvetage de sous-­marins, la défense aérienne, les opérations anti-­sous-marines. Leur sophistication implique que les deux flottes partagent des tactiques et des procédures, facilitées par des systèmes communs : huit des 12 sous-­marins Kilo chinois achetés à la Russie sont équipés de missiles russes à changement de milieu SS‑N‑27b Sizzler/Club portant à 120 nautiques. Dans le domaine antiaérien, les deux destroyers classe 051C chinois sont armés de SA‑N‑6/S‑300, systèmes russes que l’on retrouve pour la défense aérienne de Pékin et sur le croiseur Varyag de la flotte russe du Pacifique.

Les deux marines partagent aussi des destroyers classe Sovremennyy équipés de missiles antiaériens SA‑N‑7 et antinavires SS‑N‑22 Sunburn et des mêmes systèmes de combat et de liaison de données. Destroyers et frégates des classes 052B/C/D et 054A chinois partagent avec les plates-­formes russes des senseurs communs ou proches. Les radars tridimensionnels Top Plate et les conduites de tir Band Stand russes vendus à la Chine puis copiés par celle-ci offrent des capacités proches de détection aérienne et transhorizon. Profitant des propagations particulières des ondes sur les couches de l’atmosphère, les Band Stand ont des portées de détection pour la lutte antinavire inédites en Occident.

L’intimité tactique laisse envisager des scénarios où une flotte sino-­russe pourrait intimider des Occidentaux par le rayon d’action supérieur de ses missiles antinavires et en particulier de ses missiles supersoniques. Les systèmes communs facilitent aussi la défense aérienne, aussi bien stratégique à terre que celle des forces navales : S‑400/SA‑21b (400 km) dans le prolongement des S‑300/SA‑20/SA‑N‑6 sont achetés par la Chine en Russie. Pékin développe les capacités antimissiles balistiques de son HQ‑19 qui se trouve aussi bien sur les nouveaux destroyers que dans les cercles de défense aérienne stratégique sur le continent. L’étroitesse des exercices sino-­russes a cependant des limites. Il ne semble pas que Moscou engage ses sous-­marins à propulsion nucléaire, domaine dans lequel l’avance sur la Chine doit être préservée.

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