Death from above : quand les attaques de drones bouleversent les tactiques et les technologies

Acheter un drone dans le commerce, le charger d’explosif et le faire voler. La méthode est simple, peu coûteuse, mais efficace. Elle s’est d’ailleurs répandue sur les champs de bataille irakiens et syriens où elle est utilisée par Daech. Or cette tactique employée par le faible pour lutter contre le fort oblige l’US Army à rapidement chercher des moyens efficaces pour la contrer.

Pour la première fois depuis la guerre de Corée, des militaires américains sont obligés de regarder ce qui se passe au-dessus de leur tête », indique John Spencer, directeur de l’Urban Warfare Studies, au Modern War Institute, à West Point. Durant la bataille menée pour reprendre Mossoul, en Irak, en 2016 et 2017, « les drones représentaient des menaces quotidiennes et, si vous poussez des soldats à croire qu’ils sont vulnérables par les airs, vous êtes déjà efficaces », ajoute Spencer. Ces attaques lancées par un ou plusieurs drones ne sont que le début alors que, parallèlement, ce matériel est de plus présent sur le champ de bataille.

Le 14 septembre 2019, deux attaques menées par des drones et des missiles ont frappé le plus grand complexe de traitement de pétrole au monde en Arabie saoudite, ainsi qu’un champ de pétrole important. Ces frappes, menées par deux douzaines de drones, ont fait monter d’un cran les tensions dans la région.

Des membres du personnel de la défense aérienne russe ont indiqué avoir abattu 45 drones qui visaient leur base principale en Syrie. Parmi ces attaques, 13 drones ciblaient directement la base aérienne située dans la province de Lattaquié.

Les exemples de ce type se multiplient.

Transformer un simple outil en arme

« Aujourd’hui, il est très facile d’acheter un petit drone dans le commerce et de le transformer en arme », indique Paul Scharre, directeur du Technology and National Security Program au Center for a New American Security. Ces engins étant de petite taille, et ne pouvant transporter que des charges explosives légères, ils sont très efficaces contre des unités de fantassins.

Mais cette arme, comme toutes les autres, va rapidement se développer, se complexifier et devenir plus létale. Les attaques seront bientôt menées par des essaims de drones, ce qui va poser des défis plus complexes aux armées occidentales. Plusieurs drones qui attaquent leur cible en même temps obligent les défenseurs à identifier, suivre, cibler et détruire plusieurs objets volants vite et quasi simultanément.

Cela va être bien plus complexe encore avec des drones qui seront en mesure de communiquer entre eux au moment de l’attaque. Il ne s’agit plus dès lors d’expédier un UAV vers sa cible, mais de faire en sorte que ces drones coopèrent, s’adaptent aux mouvements et aux actions du défenseur. Nous n’en sommes pas encore là, mais des recherches dans ce domaine sont en cours un peu partout à travers le monde. Dès lors, pour les armées occidentales, le défi sera bien de trouver la parade à ces drones « intelligents » qui leur posent un nouveau problème tactique.

L’US Army a commencé à travailler sur des contre-mesures pour réduire les attaques de drones. Mais l’armée n’a pas encore les outils adéquats pour lutter contre ce type de menace. Les systèmes de défense aérienne, les radars par exemple, ne sont pas optimisés pour détecter les drones, car ces derniers ont une signature plus faible et peuvent voler au ras du sol. Une fois qu’ils sont repérés, il est possible de les neutraliser grâce à des missiles sol-air. Selon les termes des militaires américains, il s’agit d’une solution très coûteuse pour un problème « bon marché ».

En quête d’une solution

Ces défis poussent l’US Army à regarder du côté des solutions mobiles, portables et abordables, comme les lasers ou des munitions tirées à très haute cadence.

D’une manière générale, l’idée est de voir au-delà du coût de production qu’une telle arme peut représenter. Fabriquer un laser ou une arme à énergie dirigée (directed energy weapon) nécessite un investissement important, mais une fois cela réalisé, leur utilisation n’induit pas de surcoût supplémentaire. Les cartouches sont également peu chères à fabriquer. Ainsi, une mitrailleuse peut constituer un outil efficace.

Des systèmes de brouillage ou des micro-ondes à haute intensité peuvent « cuire » les composants électroniques d’un drone et sont de ce fait des outils très intéressants, surtout si l’attaque est menée par un essaim de drones.

Paul Scharre indique toutefois qu’il est trop tôt pour savoir exactement quelle va être la bonne solution. Cela va dépendre des menaces et des moyens à la disposition des armées.

En janvier 2017, le Department of Defense américain (DoD) a annoncé avoir testé avec succès le déploiement d’un des plus grands essaims de microdrones au monde, en Californie. Le test a eu lieu en octobre 2016 avec 103 drones « Perdrix » largués à partir de trois F/A-18 Super Hornet. Les engins ont « montré des comportements d’essaim, comme la prise de décision collective, ou encore des formations de vol adaptées » a alors indiqué le DoD.

C’est la première fois que le Pentagone a utilisé des systèmes autonomes, petits et peu coûteux, pour remplir des missions autrefois confiées à des systèmes plus gros et très onéreux.

Durant l’été 2019, la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) a lancé le deuxième volet (sur six) de son programme Offensive Swarm-Enabled Tactics (OFFSET), à Fort Benning, en Géorgie : de petites unités d’infanterie utilisent des essaims (jusqu’à 250 unités) de drones ou de robots pour mener des missions difficiles et complexes dans des environnements urbains.

La DARPA indique que le programme OFFSET « doit permettre à de larges systèmes autonomes et collaboratifs en essaims de fournir un éclairage complet à de petites unités au sol évoluant dans des zones urbaines, où les structures verticales, les espaces confinés et obstrués et la ligne d’horizon limitée constituent autant de blocages à la mobilité et aux communications ».

Des menaces en nombre croissant

Alors que les États-Unis travaillent sur des projets capables de neutraliser cette nouvelle menace, d’autres pays, dont la Chine et la Russie, investissent massivement dans la recherche et le développement de drones nouvelle génération. En 2018, la dépense militaire mondiale dans la robotique et l’intelligence artificielle a atteint le chiffre record de 39,2 milliards de dollars US. Selon un rapport publié par l’Office of the Deputy Assistant Secretary of the Army (Resarch and Technology) en mars 2019, ce chiffre devrait monter à 60 milliards de dollars US en 2027.

De nombreux pays investissent dans les drones et l’IA, car ces deux outils combinés peuvent constituer une force aérienne à moindre coût. Or l’US Army ne semble pas prête à affronter ces nouvelles armes en cours de développement en Russie, mais surtout en Chine.

L’autre problème que relèvent les analystes est d’ordre endogène, c’est-à-dire qu’il existe un décalage entre les différentes branches de l’US Army dans leur approche culturelle de ces innovations technologiques. L’US Air Force, par exemple, dispose d’un bagage doctrinal et culturel qui facilite la recherche, le développement et l’utilisation des UAV (unmanned aerial vehicles). Pour l’Air Force, il est capital que les drones soient dirigés par les pilotes eux-mêmes. L’armée a une approche différente qui insiste sur l’automatisation et l’autonomie de ses drones grâce à l’IA. Les soldats utilisent des drones miniatures, certains pouvant tenir dans le creux de la main. Les parachutistes de la 82e Airborne ont été les premiers à utiliser le petit Black Hornet Personnal Reconnaisance System en Afghanistan. Cet engin peut voler durant 25 minutes et fournir des vidéos et des images du champ de bataille en temps réel. Les aviateurs, de leur côté, travaillent sur la création d’« équipes mixtes », composées de pilotes d’hélicoptères Apache AH-64 et de drones.

Le futur

John Spencer est clair : le futur de la guerre est urbain, mais ce futur, c’est maintenant (voir DefTech no 06). Dans ce contexte, l’US Army teste un nouveau système de drone dit autonome pour une navigation intérieure, c’est-à-dire dans des bâtiments, car jusqu’aujourd’hui, elle utilisait exclusivement des drones se déplaçant au-delà des reliefs pour permettre aux soldats de voir loin en s’affranchissant des obstacles naturels. L’objectif est donc de concevoir des drones capables d’évoluer en milieu fermé pour voir dans ou sous les bâtiments.

La technologie est bien un moyen, mais pas une fin en soi. Que les esprits chagrins se rassurent. Malgré les énormes et très rapides avancées technologiques et le développement constant de l’IA, le soldat sur le champ de bataille aura toujours un rôle à jouer. L’humain ne sera jamais remplacé par ces systèmes, car il continuera de prendre des décisions tactiques en réaction à celles de l’ennemi, en temps réel, avec la liberté d’action et l’imagination qui lui sont propres.

Article paru dans la revue DefTech n°07, « Guerre du futur. Les nouveaux enjeux du cyberespace », janvier-mars 2020.

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