Demain, une nouvelle guerre entre Inde et Pakistan est-elle possible ?

Face à celle-ci, le Pakistan aura une carte à jouer pour se protéger d’une attaque conventionnelle massive : son arsenal nucléaire. Dans ce domaine, les capacités d’Islamabad ne sont pas à sous-estimer : aujourd’hui, on considère que le pays a au moins 110 à 130 bombes nucléaires, et qu’il aurait la capacité de devenir la troisième puissance nucléaire par son nombre de bombes dans un avenir proche (18). Pour se protéger d’une invasion, l’armée pakistanaise a été claire : elle pourrait utiliser l’arme nucléaire en premier. Surtout des missiles nucléaires de courte portée, pensés pour frapper l’armée de l’ennemi. Mais ce qu’on apprend des simulations nucléaires, c’est qu’on en reste rarement à cet emploi limité de l’arme nucléaire, avec les conséquences terribles qu’on imagine.

En guise de conclusion : la diplomatie française et l’Asie du Sud

Quand on prend en compte la fragilité actuelle de la situation sud-asiatique, on comprend que la diplomatie française devrait considérer l’Asie du Sud comme une priorité. Et surtout qu’elle devrait donner la priorité à une stratégie visant au maintien de la paix. Mais à Paris, on sous-estime peut-être le danger encouru par cette partie du monde.

Après s’être pris d’une passion romantique pour l’Afghanistan, Paris a décidé de créer des liens forts avec l’Inde avant tout (19). Les diplomates français ont même été de diligents auxiliaires (20) pour les Indiens sur la question cachemirie, faisant fi de la situation des droits de l’homme dans le Cachemire indien. De fait, par ce choix, la France a aidé à décrédibiliser l’ONU (21) comme acteur potentiellement stabilisateur du conflit. On peut comprendre la politique de Paris sur le court terme : l’Inde représente un marché alléchant pour notre complexe militaro-industriel. Et il est diplomatiquement de bon sens de maintenir de bonnes relations avec New Delhi, pour des raisons évidentes. Mais nos diplomates devraient aussi penser la région comme un tout : réduire notre diplomatie à un seul acteur, aussi important soit-il, c’est limiter notre influence, et rendre moins crédible notre défense de certaines valeurs (22).

Une diplomatie plus réaliste, plus concentrée sur les intérêts français et européens, serait aussi, naturellement, fondée sur des valeurs autrement plus généreuses : préserver la paix entre Inde et Pakistan, et donc aider, avec l’aide de nos partenaires européens, à ce qu’un dialogue soit maintenu entre New Delhi et Islamabad ; mais aussi éviter que l’Afghanistan ne reste un champ de bataille pour la guerre froide sud-asiatique (23). Cela demanderait de maintenir de bonnes relations avec l’Inde, mais sans aller jusqu’à l’alignement sur le sujet épineux du Cachemire. Il faudrait, dans cette optique, préserver et renforcer la relation indo-française sur certains dossiers (militaire, maritime, etc.), tout en cultivant une relation diplomatique plus active avec le Pakistan. Un équilibre qui serait utile aux Français et aux Européens en général, non seulement pour aider à préserver la paix entre Inde et Pakistan, mais aussi pour aider à apporter la stabilisation de l’Afghanistan. Donner la priorité à la défense de la stabilité de l’ensemble de l’Asie du Sud éviterait les dangers géopolitiques, sécuritaires, humanitaires que pourrait provoquer une nouvelle guerre indo-pakistanaise pour la stabilité internationale. Et cela nous permettrait d’éviter une autre crise migratoire venant d’Asie du Sud : n’oublions pas que la crise de 2015 s’est en partie nourrie du chaos afghan (24).

Le Cachemire sous tension

Notes

(1) Jean-Luc Racine, Cachemire : au péril de la guerre, Paris, Autrement, 2002, p. 39.

(2) Christopher Snedden, Understanding Kashmir and Kashmiris, Londres, Hurst & Company, 2015, p. 264-265.

(3) David Devadas, The Generation of Rage in Kashmir, New Delhi, Oxford University Press, 2018, p. 33-34.

(4) Hafsa Kanjwal, « India’s settler-colonial project in Kashmir takes a disturbing turn », Washington Post, 6 août 2019.

(5) Meenakshi Ganguly, « Restrictions, Detentions Persist in Kashmir », Human Rights Watch, 7 octobre 2019.

(6) Anchal Vohra, « Inside Kashmir’s New Anti-India Resistance », Foreign Policy, 26 septembre 2019.

(7) Par exemple, voir Lieutenant General Syed Ata Hasnain, « A Counter-Proxy War Strategy for Jammu and Kashmir » in Gurmeet Kanwal (dir.), The New Arthashastra. A Security Strategy For India, New Delhi, HarperCollins India, 2016.

(8) Sify News, « Entire Kashmir is ours including Gilgit-Baltistan », 11 octobre 2016.

(9) Comme rappelé dans cette déclaration du ministre des Affaires extérieures du gouvernement indien : « India protests to Pakistan against so-called “Gilgit Baltistan Order 2018” », 27 mai 2018.

(10) Christophe Jaffrelot, L’Inde de Modi : national-populisme et démocratie ethnique, Paris, Fayard/CERI, 2019.

(11) Terme désignant la frontière indo-pakistanaise.

(12) AFP, « PM Khan warns Pakistanis against jihad in Kashmir », Asia Times, 19 septembre 2019.

(13) Didier Chaudet, « Crise au Cachemire : quelles conséquences pour l’Asie du Sud ? », The Conversation, 28 août 2019.

(14) Sajjad Qayyum, « Pakistan’s militant challenge in Kashmir », Asia Times, 25 août 2019.

(15) David Devadas, « New terror in Kashmir : Kashmiri militants now prefer pan-Islamist groups over Pakistani outfits », Daily O, 2 août 2019.

(16) Par son instabilité, le territoire afghan reste un refuge pour des terroristes en guerre contre Islamabad (talibans anti-Pakistan du TTP, la section régionale de Daech).

(17) Sébastien Roblin, « Armed to the Teeth : India and Pakistan’s Nukes Are Trained on Each Other (And Ready to Go) », The National Interest, 12 octobre 2019.

(18) Kyle Mizokami, « A Nuclear War Between India and Pakistan Could Happen (And Would Change the World) », The National Interest, 11 octobre 2019.

(19) Rajeswari Pillai Rajagopalan, « A New India-France Alliance ? », The Diplomat, 3 septembre 2019.

(20) Dipanjan Roy Chaudhury, « Kashmir a bilateral issue : France to Pakistan », The Economic Times, 22 août 2019.

(21) Editorial Board of the NYT, « The UN Can’t Ignore Kashmir Anymore », New York Times, 2 octobre 2019.

(22) Nous ne pouvons pas défendre à la fois le caractère bilatéral, indo-pakistanais, de la question cachemirie, donc refuser que le sujet soit pris en main par la communauté internationale, et en même temps nous permettre de nous immiscer sur ce dossier en évoquant les droits de l’homme. C’est pourtant ce que Paris a fait, sans que cela soit considéré comme vraiment sérieux, vu d’Asie du Sud. Voir Radio Free Europe, « France’s Macron Urges Modi To Respect Rights in Kashmir, Avoid ‘Escalation’ », 23 août 2019.

(23) David Crossland, « India, Pakistan, Fighting ‘Proxy Cold War’ in Afghanistan », Der Spiegel, 8 juillet 2018.

(24) Didier Chaudet, « Migrants afghans : état des lieux et possible réaction européenne », Chroniques d’Asie du Sud-Ouest n˚32, Huffington Post, 18 janvier 2016.

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°54, « L’état des conflits dans le monde », Mai-Juin 2020.

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