Qui a vaincu l’État islamique ?

La nouvelle formule de DSI nous a permis de mettre en place de nouvelles rubriques, dont “La question qui fait débat”. Voici le texte publié dans DSI n°147 (mai-juin 2020, pp. 8-9)

La question revient parfois dans l’actualité, en France comme ailleurs, et trouve souvent une réponse unilatérale : tel acteur aurait « gagné la guerre » contre Daech. Mais il faut recadrer la question. D’une part, l’État islamique (EI) n’est pas anéanti : la guerre n’est donc pas terminée. D’autre part, la plupart des gens le situent au Levant, alors que des groupes lui ayant fait allégeance sont présents ailleurs, du Sinaï à l’Afrique ou encore en Asie orientale. In fine, au seul Levant, s’il a perdu l’emprise territoriale qu’il avait, il reste actif, avec à la clé des attentats, et une remontée en puissance ne peut être écartée.

Il faut ensuite tenir compte de tous les acteurs impliqués. Si l’on se focalise sur le seul Levant, c’est d’abord l’Irak qui a fait face à l’EI et a reçu l’appui d’une coalition emmenée par les Américains (juin 2014), qui s’étoffera ensuite avec d’autres États (France, Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Australie, Royaume-Uni, Canada). Dès septembre 2014, l’opération « Inherent Resolve » (OIR) intervient par voie aérienne en Syrie. S’y ajouteront des déploiements d’artillerie et de forces spéciales. Les Kurdes, de Syrie ou d’Irak, sont également très rapidement en première ligne, Mossoul étant perdue début juin 2014. Dans le cadre d’un combat couplé, ils pourront être formés ou recevoir un appui aérien ou d’artillerie de la part de l’OIR. Les Kurdes irakiens forment un quasi-État disposant de forces. En Syrie, les Kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) et des unités de protection des femmes (YPJ) se regrouperont au sein des Forces démocratiques syriennes (FDS), avec d’autres factions.

La Syrie est elle aussi en première ligne, mais la priorité de Damas est d’abord la rébellion qu’elle combat depuis 2011 : en fait, le gouvernement a instrumentalisé l’EI, obligeant les divers groupes rebelles – la branche locale d’Al-Qaïda (qui deviendra Hayat Tahrir al-Cham) comprise – à combattre deux ennemis… sachant que ces mêmes groupes peuvent aussi se battre entre eux. Fin août 2015, la Russie commence à déployer des forces en Syrie, où la situation est compromise. La priorité de Moscou n’est pas la lutte contre l’État islamique, mais le soutien à son allié, ce qui n’exclut pas des actions contre l’EI, uniquement en Syrie, avec notamment la reprise de Palmyre (mars 2016). L’intervention russe prend la forme de frappes aériennes, d’un déploiement d’éléments de police militaire et surtout d’une aide logistique à Damas. Cette dernière peut également compter sur l’aide du Hezbollah et de l’Iran et de diverses milices.

On comprend qu’avec une telle diversité d’acteurs – tous sont loin d’avoir été cités ici – il est douteux qu’un seul d’entre eux soit responsable de la fin de la mainmise territoriale de l’EI. Toute guerre est un sport d’équipe, en particulier ici, où les forces au sol (loyalistes syriennes, irakiennes, kurdes, etc.) ont été soutenues à distance par l’artillerie ou l’aviation. La question est d’autant plus délicate que, de 2014 à la chute de Baghouz en mars 2019, les implications des uns et des autres, tout comme les alliances et recompositions entre groupes, ont varié.

Qui, alors, a fourni l’effort principal ? D’une part, les Kurdes. Si l’on ne mesure pas un succès militaire aux pertes subies, les FDS syriennes indiquaient en mars 2019 avoir perdu plus de 11 000 combattants, signe d’une grande implication. En 2017, les Kurdes irakiens évoquaient 1 760 morts. Mais, surtout, les Kurdes jouent un rôle déterminant dans la reconquête territoriale. En Irak, ils comptent ainsi disposer d’une autonomie plus large… En Syrie, dès la bataille de Kobané, ils sont en première ligne, jusqu’à la reprise de Raqaa, capitale de l’EI (octobre 2017), et de Baghouz (2019). Les forces irakiennes perdent quant à elles 26 000 membres. En décembre 2017, elles reprennent les dernières positions de l’EI sur leur sol, à la frontière avec la Syrie. Et les forces gouvernementales syriennes ? Elles ont également participé à la lutte contre l’EI, mais d’une manière plus limitée. Pratiquement, la victoire politique appartient à la Syrie comme à l’Irak : toutes deux ont fini par voir la fin de l’emprise territoriale de l’EI. En réalité cependant, les actions kurdes comme irakiennes n’ont été possibles que grâce à l’artillerie – aérienne ou au sol – fournie par les acteurs opérant en soutien.

La Russie a-t‑elle alors raison de dire qu’elle a vaincu l’EI ? En mai 2018, Jane’s publiait un rapport comportant des données chiffrées quant à l’engagement russe, sur la période allant de septembre 2015 à fin mars 2018 (1). Il montre que l’intervention russe a effectivement soutenu Damas, notamment en allégeant la pression dans des zones comme Alep. Ainsi, 6 833 frappes ont été conduites par la Russie et la Syrie, contre 2 735 avant l’intervention de Moscou, ce qui représente une augmentation de 149,8 %. Mais la Russie et la Syrie n’ont mené que 960 frappes (sur les 2 735) contre l’EI en tant que tel. Avant 2015, la Syrie n’en avait mené que 201. Dans l’absolu donc, l’intervention russe a permis d’accroître le nombre de frappes contre l’EI, du moins en Syrie.

Qu’en est-il d’« Inherent Resolve » ? Selon les statistiques de la task force combinée, pour la période de janvier 2015 à novembre 2019, la coalition revendique 34 229 sorties impliquant le tir d’au moins une munition ; compte non tenu de l’usage d’artillerie (2). De septembre 2015 à fin mars 2018, cela représente 83 602 munitions aériennes (3). La disparité avec les frappes russes est donc nette, même si les périodes considérées ne sont pas totalement comparables.

Notes

(1) Matthew Henmann, « Use of Airstrikes in Syrian Conflict Rose by 150 Percent after Russian Intervention », IHS Jane’s, 15 mai 2018 (https://​ihsmarkit​.com/​r​e​s​e​a​r​c​h​-​a​n​a​l​y​s​i​s​/​u​s​e​-​o​f​-​a​i​r​s​t​r​i​k​e​s​-​i​n​-​s​y​r​i​a​n​-​c​o​n​f​l​i​c​t​.​h​tml).

(2) « Combined Forces Air Component Commander 2015-2019 Airpower Statistics », 30 novembre 2019.

(3) Le total des sorties était (de janvier 2015 à novembre 2019) de 90 551 pour les appareils de combat, de 55 798 pour les appareils ISR et de 56 268 pour les ravitailleurs en vol.

Encadré.

Pour aller plus loin

Sur la montée en puissance de l’EI : Fawaz A. Gerges, ISIS. A History, Princeton University Press, Princeton, 2016 ; Wassim Nasr, État islamique, le fait accompli, Plon, Paris, 2016.

Sur les stratégies des acteurs régionaux, Golfe compris : Raymond Hinnebusch et Adham Saouli (dir.), The War for Syria : Regional and International Dimensions of the Syrian Uprising, Routledge, Londres, 2020.

Sur les opérations russes : Tim Ripley, Operation Aleppo : Russia’s War in Syria, Telic-Herrick Publications, Lancaster, 2018.

Sur les opérations américaines et de la coalition : Seth G. Jones, James Dobbins, Daniel Byman, Christopher S. Chivvis, Ben Connable, Jeffrey Martini, Eric Robinson et Nathan Chandler, Rolling Back the Islamic State, RAND Corp. Santa Monica, 2017.

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