Les nouvelles routes de la soie : rêve chinois, cauchemar indien

Compte tenu de l’emplacement géostratégique de l’Asie du Sud-Est, où près de 40 % du commerce transocéanique mondial transite, celle-ci devient aussi une région centrale pour toute intégration économique et géostratégique. Et cette centralité n’est pas que commerciale, car la région englobe plusieurs pays qui siègent au sein d’organisations régionales dont l’Inde fait partie. Outre l’ASEAN, les organisations régionales comme la Bay of Bengal Initiative for Multi Sectoral Technical and Economic Cooperation (BIMSTEC), la Mekong River Commission (MRC) et la South Asian Association of Regional Cooperation (SAARC) seront toutes sous influence chinoise croissante. Il va de soi que l’affaiblissement de l’Inde dans ces organisations nuit à la puissance indienne et dicte davantage un agenda sino-centré.

Inquiétudes sécuritaires

La construction des routes de la soie va renforcer les positions pakistanaises sur une partie du Cachemire, appuyées par la Chine et toujours contestées par l’Inde. De plus, elle privera l’Inde d’une connectivité avec l’Afghanistan, allié essentiel pour pressurer le Pakistan sur deux fronts militaires. Il va de soi que le Pakistan et la Chine constituent la plus grave menace à la sécurité nationale de l’Inde. La guerre sino-indienne de 1962 et les guerres indo-pakistanaises ont laissé des séquelles et des infrastructures, comme les routes, qui ne visent pas l’intégration mais bien la défense. Tant que la frontière sino-indienne demeurera un sujet de contentieux, générant des conflits transfrontaliers de basse intensité, il sera impossible pour les deux pays d’établir le niveau minimum de confiance mutuelle nécessaire à toute construction transfrontalière.

Les routes de la soie risquent en outre de satelliser davantage les républiques centrasiatiques et d’accroitre le sino-centrisme au sein de l’Organisation de Coopération de Shanghaï (OCS), puisque les pays centrasiatiques aux prises avec des problèmes sécuritaires devront collaborer davantage avec la Chine afin de garantir la protection des ressortissants chinois sur leur territoire. L’influence de la Chine poussera ces pays limitrophes à coopérer pour transmettre les renseignements sensibles qui garantissent sa sécurité nationale, notamment au Xinjiang. Certes, grâce à son adhésion complète à l’OCS à l’été 2017, l’Inde met en place une passerelle vers l’Asie centrale. Mais la prépondérance chinoise au sein de l’organisation limitera la portée multilatérale qu’elle souhaite acquérir en devenant membre. Cependant, la stabilité et la sécurité indiennes sont elles aussi étroitement liées à celles de l’Asie centrale et l’intégration de l’Inde dans l’OCS lui permettra de participer activement à toutes les initiatives qui émergent pour traiter efficacement menaces terroristes, radicalisation et extrémisme dans la région.

L’un des aspects les plus inquiétants pour New Delhi demeure la présence chinoise dans l’océan Indien. À tout moment, la Chine pourra ainsi contourner un blocus qui serait décrété par l’Inde. Ses installations portuaires et militaires pourraient permettre à la Chine d’implanter un système de radar l’avertissant de tout mouvement de la marine indienne. Le collier de perles chinois se veut ainsi une garantie contre toute tentative indienne de couper le ravitaillement vers la Chine en hydrocarbures comme en minerais.

Le pessimisme indien est symptomatique de la méfiance grandissante de l’Inde envers la Chine. Les projets de connectivité entre la Chine et l’Inde apparaissent en tout état de cause comme les plus infaisables. Le TransAsian Railway reliant Shanghaï à Istanbul via Delhi est loin d’être entamé et le projet d’autoroutes Bangladesh-Chine-Inde-Birmanie ne pourra voir le jour dans une région fortement éprouvée et instable. Ce manque de connectivité entre l’Inde et la Chine n’est pas dramatique, puisque plus de 90 % du commerce international se fait par les mers. En revanche, en faisant des pays limitrophes de l’Inde ainsi que du Sud-Est, partenaires économiques et stratégiques de New Delhi, des satellites de Pékin, les routes de la soie fragilisent sans conteste la position indienne.

Chine vs Inde : lutte d’influence autour de l’océan Indien

Notes

(1) Voir Jean-François Huchet, Marlène Laruelle, Sébastien Peyrouse et Bayram Balci, China and India in Central Asia : A New « Great Game » ? (2010) et Tom Miller, China’s Asian Dream : Empire Building along the New Silk Road (2017).

(2) Commentaire sur le livre de Chris Devonshire-Ellis, China’s New Economic Silk Road : The Great Eurasian Game & The String of Pearls (2015).

(3) Il n’est pas surprenant que le Pakistan ait offert à l’Inde de se joindre à une renégociation d’un traité tarifaire avec l’Afghanistan, quelques jours avant l’ouverture de Chabahar.

Légende de la photo en première page : Le Premier ministre japonais, Shinzo Abe (à gauche), rencontre son homologue indien Narendra Modi, en marge d’un sommet de l’ASEAN, en septembre 2016. Les deux pays ont annoncé, en mai 2017, le lancement d’un « corridor de croissance Asie-Afrique », l’Asia Africa Growth Corridor (AAGC). Si cette initiative est considérée comme un contrepoids au projet chinois de nouvelles routes de la soie, elle illustre également la valeur économique et stratégique croissante de l’Afrique. (© Narendra Modi)

Article paru dans la revue Diplomatie n°90, « Les nouvelles routes de la soie : forces et faiblesses d’un projet planétaire », janvier-février 2018.

• Tom Miller, China’s Asian Dream : Empire Building Along the New Silk Road, Londres, Zed Books, 2017.

• Cuiping Zhu, India’s Ocean : Can China and India Coexist ? Berlin, Springer, 2017.

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