La force spatiale russe

Un nouveau programme concernant plusieurs armes laser destinées à neutraliser les capteurs des avions de combat ou des satellites a été financé à la fin des années 2000. En 2009, l’A-60 équipé du nouveau laser solide 1LK222 Sokol Eshelon a pu illuminer un satellite japonais orbitant à 1 500 km d’altitude. Ce programme est en cours de modernisation par l’électronicien Kret depuis 2016 (8). Mais, en parallèle, un second programme aéroporté et terrestre a été annoncé par le groupe Almaz-Antei en février 2018 (9). Selon le communiqué de presse, ce dispositif serait en mesure de neutraliser les senseurs des plates-­formes ISR. Évoquons également le laser Peresvet, codéveloppé par l’Institut Bauman, et déployé en décembre dernier (10) dans les forces stratégiques pour protéger les lancements de missiles ICBM en aveuglant les plates-­formes ISR. Ce type d’armement à énergie dirigée, tout comme le projet de canon HPM Ranets‑E, pourrait équiper une plate-­forme spatiale pour neutraliser des missiles balistiques, des véhicules orbitaux ou d’autres satellites. Déjà en 1987, les Soviétiques avaient réalisé un satellite de 80 t, le Polyus (Skif‑DM). Pour générer la puissance nécessaire, les Russes pourront s’appuyer comme évoqué plus haut sur la plate-­forme Plasma 2010, dont une version civile, « le remorqueur TEM », a été présentée au dernier salon MAKS de Moscou (11). Mais d’autres techniques plus subtiles et moins coûteuses sont tout aussi redoutables. Ainsi, le principal fournisseur des systèmes de ciblage de satellites, NPK SPP, réalise actuellement un démonstrateur analogue aux projets Orion ou LightForce américains, destiné au nouveau site d’observation de Titov, pour désorbiter grâce à un laser solide (12) des débris spatiaux en orbite basse et les diriger contre des satellites d’intérêt.

La guerre électronique est également un autre moyen de neutraliser les liaisons descendantes avec les satellites. En Syrie, en Ukraine, mais aussi lors des manœuvres de l’OTAN en Scandinavie, les Russes ont déployé avec un certain succès le véhicule de brouillage R‑330ZH de Protek. Le GPS et les communications cellulaires par satellites (Inmarsat, Iridium) sont irrémédiablement neutralisés sur un rayon de 30 km. Deux autres systèmes sur véhicules se sont avérés tout aussi redoutables. Il s’agit du Krasukha‑20 qui brouille les satellites de reconnaissance tout temps SAR, et du Krasukha‑4S qui, lui, brouille les liaisons de données avec les satellites et les AWACS. Le futur système Tirada‑2S, pour sa part, brouillera les liaisons montantes vers les satellites de communication militaires. Quant aux armes de précision, depuis 2016, les 250 000 stations GSM situées sur le territoire russe accueillent un hôte discret : le brouilleur de GPS militaire Pole‑21, qui agit sur plus de 80 km.

Ciblage

Quel que soit le type d’armement employé, le ciblage est un axe prioritaire pour Moscou. C’est le 821e Centre de reconnaissance spatial (GtsRKO) de Noginsk, dans la banlieue de Moscou, qui fait office d’état-­major pour coordonner le réseau de surveillance spatial (SKPP). Il est également interconnecté au réseau des dix radars géants d’alerte avancée de la famille Voronezh rattaché au 820e Centre d’alerte missile (GTsPRN), dont chacun est capable de suivre 500 cibles simultanément à plus de 6 000 km. Le SKPP dispose de ressources considérables, pour surveiller les objectifs des satellites de reconnaissance ennemis, mais aussi pour fournir les paramètres orbitaux nécessaires aux armements ASAT. Celui-ci se compose d’un réseau de surveillance radar couplé à un réseau de surveillance optique. Pour répondre à la multiplication des satellites géostationnaires, un projet a vu le jour à la fin des années 1960, dans le but de créer un complexe de télescopes terrestres totalement automatisés pour l’identification et le ciblage des satellites. Le plus grand site de ce réseau, Okno, est situé à 2 200 m d’altitude, à Nurek, au Tadjikistan. Disposant d’un champ d’observation de 360° et de conditions d’observation exceptionnelles, il est composé de dix coupoles qui hébergent chacune un télescope de 1,10 m de diamètre. Six seraient destinés à la surveillance et quatre à la poursuite. Un autre site, baptisé Okno‑S, situé dans l’extrême-orient russe, à 180 km de Vladivostok, aurait pour vocation de se concentrer sur la surveillance des satellites placés entre 30 000 et 50 000 km d’altitude, selon les déclarations du commandant en second des Forces aérospatiales, le colonel Ivashina (13).

À cela s’ajoute le réseau optique/radar Krona qui a pour but de procéder à la classification des satellites observés. On dénombre plusieurs sites : Storojevaya, près de la ville de Perm, « Krona‑N » dans la baie de Nakhodka en Sibérie orientale, Stavropolye, Sari-­Kagan au Kazakhstan, et un dernier dans la banlieue de Moscou. Le premier se compose d’un radar AESA décimétrique pour désigner les cibles, et de cinq radars centimétriques pour la classification. Les paramètres obtenus par ce dispositif « 20J06 » sont ensuite transmis au système optique/laser 30J06 qui va illuminer la cible. Le site de Gora Chapal, dans le Caucase, près du grand télescope de 6 m de Zelenchuk, est doté d’un LIDAR qui permet grâce à des impulsions laser de déterminer à quelle distance se trouve une cible et sa localisation, mais aussi d’en réaliser une image en 3D. Son télescope de 1,3 m est doté d’une optique adaptative pour filmer en haute résolution les satellites en orbite basse, et surtout du système laser Kalina, réalisé par la société NPK SPP et l’Institut ITMO, destiné à aveugler les capteurs optiques des satellites. Un autre site comportant un dispositif analogue serait entré service l’année dernière : le centre optique laser de Titov, dans le massif de l’Altaï, qui, avec son télescope de 3,12 m et son laser associé, chercherait à aveugler les satellites d’alerte avancée américains de type SBIRS ou OPIR.

Fin 2017, le commandant des Forces aérospatiales, Alexandre Golovko, annonçait la planification d’une dizaine de centres d’observation et de ciblage laser supplémentaires. Un premier système embarqué a même été installé en 2018 sur un navire de renseignement, le Maréchal Krylov, par NPK SPP. Mais pour protéger son dispositif d’éventuelles attaques cyber par backdoor, Moscou a mis en place à la fin des années 1990 sa propre filière de microprocesseurs pour équiper ses systèmes militaires. Ainsi, l’intégralité des systèmes de surveillance spatiaux russes fonctionne désormais avec des supercalculateurs Elbrus, pour anticiper les trajectoires des milliers d’objets en orbite (et des débris). Le dernier en date, l’Elbrus‑16S, d’une capacité de 1,5 téraflop, a été déployé en 2019 au sein du SKPP. En outre, à l’image du réseau ISON, déployé dans plus de 16 pays et qui regroupe plus de 40 observatoires et une centaine de senseurs au sol (14), ou encore du réseau de télémétrie laser spatial intégré à l’association internationale ILRS, le dispositif de recherche scientifique russe est également utilisé de manière duale pour densifier le maillage, et est coordonné par l’Institut de mathématiques Keldysh de Moscou.

En somme, avec un PIB équivalent à celui de l’Espagne, la Russie n’entend pas seulement rattraper son retard dans le domaine des satellites ISR, elle se dote également d’un nouveau levier dans le cadre de sa doctrine de « guerre sans contact ». Son but : mener des opérations offensives sur les nœuds critiques de ciblage et de commandement du dispositif spatial américain. Ces atouts, qui ont assuré la supériorité militaire des États-Unis depuis plus de deux générations, sont peut-être en train de devenir leur plus grande faiblesse.

Le réseau des lasers de désignation

Notes

(1) Les capacités mutimissions de la navette automatique américaine X‑37A en sont notamment à l’origine.

(2) L’interconnexion entre le Space Tracking and Surveillance System (STSS) et le Command, Batttle Management, and Communications (C2BMC), qui constituent les deux principaux systèmes du l’US Missile Defense, serait désormais gérée par un algorithme d’intelligence artificielle pour permettre des frappes multiples et instantanées (https://​riafan​.ru/​6​8​6​2​3​2​-​a​h​i​l​l​e​s​o​v​a​-​p​y​a​t​a​-​p​r​o​-​s​s​h​a​-​c​h​e​m​-​o​t​v​e​t​i​t​-​r​o​s​s​i​y​a​-​n​a​-​a​m​e​r​i​k​a​n​s​k​u​y​u​-​u​g​r​ozu).

(3https://​www​.kommersant​.ru/​d​o​c​/​3​0​4​9​019.

(4) Interview de l’ancien pilote d’essai du programme, Valery Menitsky (https://​www​.buran​.ru/​s​o​u​n​d​/​men 31d.mp3).

(5) « New Russian missile likely to be part of anti-satellite system », Jane’s Intelligence Review (https://​www​.janes​.com/​i​m​a​g​e​s​/​a​s​s​e​t​s​/​5​5​4​/​8​4​5​5​4​/​N​e​w​_​R​u​s​s​i​a​n​_​m​i​s​s​i​l​e​_​l​i​k​e​l​y​_​t​o​_​b​e​_​p​a​r​t​_​o​f​_​a​n​t​i​-​s​a​t​e​l​l​i​t​e​_​s​y​s​t​e​m​.​pdf).

(6) Office of the Director of National Intelligence, « Statement for the Record : Worldwide Threat Assessment of the US Intelligence Community », 13 février 2018.

(7https://​lenta​.ru/​n​e​w​s​/​2​0​1​0​/​0​8​/​1​9​/​l​a​ser.

(8) « Russia’s new combat aircraft A-60 to be armed with high accuracy laser — KRET », Tass, 26 septembre 2016 (https://​tass​.com/​d​e​f​e​n​s​e​/​9​0​2​173).

(9) National Air and Space Intelligence Center, « Competing in Space », décembre 2018.

(10https://​ria​.ru/​2​0​1​9​1​2​2​4​/​1​5​6​2​7​7​4​7​1​0​.​h​tml.

(11) « Le retour de la Russie », Air&Cosmos, 13 septembre 2019.

(12) Un laser réalisé par Alexei Kornev de l’institut de Saint-Pétersbourg, ITMO.

(13https://​news​.rambler​.ru/​s​c​i​e​n​c​e​/​3​5​3​9​3​6​4​2​-​o​k​n​o​-​v​-​t​a​d​z​h​i​k​i​s​t​a​n​e​-​u​v​i​d​i​t​-​o​b​e​k​t​y​-​v​-​k​o​s​m​o​s​e​-​n​a​-​r​a​s​s​t​o​y​a​n​i​i​-​5​0​-​t​y​s​y​a​c​h​-​km/.

(14) Ainsi, selon l’Agence spatiale européenne, le télescope civil K‑800 installé dans le nord du Caucase est capable, grâce à une optique adaptative, de détecter des débris de magnitude 19 en orbite géostationnaire.

Légende de la photo en première page : Huit des dix radars Voronezh-M sont opérationnels. Ils peuvent détecter chacun près de 500 cibles simultanément à plus de 6 000 km. (© D.R.)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°71, « Russie : quelle puissance militaire ? », avril-mai 2020.

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