La dimension nucléaire de la stratégie américaine au Moyen-Orient

Si le Golfe représente un « système de sécurité régional faiblement intégré » (1) dans le positionnement stratégique des États-Unis au Moyen-Orient, on peut considérer que toute la région correspond à cette définition. Elle est fragmentée entre plusieurs joueurs qui entretiennent des relations coopératives, concurrentes ou conflictuelles. S’y détachent deux puissances mondiales détenant une capacité nucléaire militaire qui interviennent par des actions directes et indirectes (États-Unis et Russie) ; deux puissances régionales alliées de Washington (Arabie saoudite et Israël), dont l’une nucléaire ; une puissance régionale opposée aux intérêts américains (Iran) disposant d’une influence auprès de deux puissances locales (Syrie et Irak) ; et enfin, un groupe d’acteurs autrefois solidaires, mais à présent divisés (le Golfe).

Les États-Unis demeurent, du point de vue stratégique, le plus prépondérant des « équilibreurs distants » («  offshore balancers  ») de la zone. C’est particulièrement vrai du point de vue nucléaire, dans la mesure où Washington semble tacitement offrir à certains acteurs moyen-orientaux ce que l’on appelle une « dissuasion élargie », laquelle peut inclure – ou plus exactement ne pas exclure – une dimension nucléaire. « Si le protecteur est une puissance nucléaire, écrit l’analyste français Bruno Tertrais, la dissuasion élargie peut devenir, explicitement ou non, une dissuasion élargie nucléaire. Mais le protecteur peut avoir intérêt à maintenir une ambiguïté sur ce point. Tout État agresseur assez fou pour affronter un protecteur équipé d’armes nucléaires le ferait à son propre péril » (2). Plusieurs pays moyen-orientaux sont de nos jours concernés par ce parapluie nucléaire américain.

De la crédibilité de la dissuasion élargie américaine

Avant d’étudier leur positionnement, et la politique des États-Unis à leur égard en matière nucléaire, il est au préalable nécessaire de rappeler que depuis cinquante ans, le Moyen-Orient est le cadre d’une prolifération qui a revêtu des aspects divers. Israël, puissance nucléaire bien qu’elle ne le reconnaisse pas officiellement, a pour objectif de maintenir son monopole atomique dans la région, en utilisant la force s’il le faut. Face à cette prétention, l’Égypte et l’Irak ont autrefois tenté d’obtenir la bombe. Le Caire abandonne cette quête dès 1973, en inaugurant une alliance formelle avec les États-Unis. Le programme irakien, plus avancé, reçoit deux coups fatals : le premier avec la destruction préventive de la centrale Osirak d’Al-Tuwaitha, près de Bagdad, par Israël en 1981 et le second avec la guerre du Golfe en 1991 (l’invasion de 2003, lancée au nom d’une croisade contre les « armes de destruction massive » irakiennes, mit bruyamment en avant un danger qui avait en réalité disparu). Quant à la Syrie, son embryon de programme, lancé avec une aide nord-coréenne, subit un coup d’arrêt à la suite d’un nouveau raid aérien préventif israélien en septembre 2007.

Reste le cas iranien. Le programme atomique de l’Iran, mis en place dans les années 1970 au moment où Téhéran était encore le meilleur allié des États-Unis et d’Israël dans la région, a été repris après la révolution islamique de 1979 avec une aide russe décisive dans la décennie 1990. Les Iraniens approchent du seuil nucléaire et sont, de ce point de vue, considérés comme un danger mortel par un nombre respectable de leurs voisins : Israël et l’Arabie saoudite, mais aussi la Jordanie ou les Émirats arabes unis, et dans une moindre mesure peut-être l’Égypte. Ces progrès de l’Iran en font le pivot d’une reconfiguration systémique régionale que les États-Unis semblent avoir plus de mal à contrôler que par le passé.

La question essentielle est ici celle de la crédibilité de la dissuasion élargie américaine. Cette dimension psychologique forme le cœur de la logique cognitive de toute fonction dissuasive, a fortiori nucléaire. C’est aussi pour n’avoir pas cru aux garanties américaines, et pas seulement pour des raisons de « grandeur », que les Français, instruits par le lâchage stratégique de leurs alliés anglo-saxons dans les années 1920-1930, et par l’expérience de Suez, ont développé leur propre arsenal nucléaire dans les années 1960. Dans le Moyen-Orient actuel, dont la fragmentation n’a rien à envier à celle de l’Europe au XXe siècle, une question lancinante s’impose : à partir de quel moment les États-Unis seraient-ils prêts à actionner le levier nucléaire militaire, en dehors du cas limite que représente la survie d’Israël en tant qu’État ?

Bien entendu, la présence militaire américaine reste massive dans la zone, particulièrement dans le Golfe, mais ces bases, ces soldats et ces systèmes de défense (y compris les systèmes antimissiles Patriot ou THAAD) n’ont pas empêché l’attaque – sans doute par drones – de la raffinerie pétrolière saoudienne d’Abqaïq en septembre 2019. Ce point névralgique de la production nationale saoudienne était en théorie extrêmement bien protégé. Revendiquée par le mouvement houthiste que Riyad combat au Yémen, l’attaque est attribuée à l’Iran par les États-Unis. Si c’est le cas (ce qui apparaît probable), Téhéran a démontré sa liberté d’action stratégique et renforcé sa propre crédibilité. En six ans, la guerre en Syrie a par ailleurs vu le régime de Bachar al-Assad (depuis 2000) « sauvé » par la Russie et l’Iran, ce dernier surtout en ayant tiré des bénéfices stratégiques certains, malgré des critiques internes sur le coût de cette expansion militaro-diplomatique régionale.

Une retenue stratégique

Face à cette croissance systémique des forces comme de l’influence iraniennes, la question d’un niveau de protection militaire minimal devient obsédante en Arabie saoudite, et sous-tend également la prospective stratégique des Émirats arabes unis. Au début de l’été 2019, l’administration Donald Trump (depuis 2017) a ainsi renoncé à une réponse « cinétique » vis-à-vis de l’Iran (soit un bombardement de représailles en bonne et due forme) à la suite de la destruction par Téhéran d’un drone américain RQ-4A Global Hawk en mer d’Oman. Certains, aux États-Unis, apprécient cette décision comme un signe bienvenu de retenue stratégique. Analyste militaire américain respecté, Anthony H. Cordesman souligne ainsi le fait que l’Iran ne peut être systématiquement considéré comme l’agresseur, et que les États-Unis ont besoin d’une vision de long terme dans la région : « Les États-Unis sont déjà engagés dans des guerres trop nombreuses qui n’ont pas d’objectifs suffisamment clairs, et il y a d’autres options que nous pouvons poursuivre en dehors d’une action militaire majeure » (3).

Anthony H. Cordesman va jusqu’à suggérer que l’Iran n’a pas enclenché la spirale d’insécurité qui bloque tout apaisement politique dans le système régional moyen-oriental : « La focalisation américaine sur les missiles et le programme nucléaire iraniens renvoie à des risques extrêmement réels, mais elle ignore aussi les basculements de puissance en matière militaire dans le Golfe, tout autant que les motifs iraniens. L’Iran a été victime de la guerre Iran-Irak, durant laquelle les gaz et des armes de destruction massive ont été employés contre lui. […] Une course aux armements massive existe depuis des décennies, durant laquelle les États arabes se sont concentrés sur les capacités aériennes et de frappe de précision, appuyés sur une puissance américaine croissante et techniquement avancée en matière maritime, aérienne et balistique. Les États arabes (et les États-Unis) ont “gagné” la course en matière d’importation d’armements majeurs et de capacités de frappes conventionnelles de précision. Néanmoins, l’effet direct a été de pousser l’Iran à développer de nouveaux missiles et des forces d’intervention asymétriques, tout en s’efforçant d’atteindre les limites de la création d’une option nucléaire. »

La force des États-Unis au Moyen-Orient

D’autres analystes considèrent au contraire cette « retenue » et ce type d’argumentaires réalistes comme une faiblesse coupable, annonciatrice d’une capitulation stratégique. Ils s’alarment qu’à Washington même, certains défendent l’option des sanctions économiques comme une arme plus efficace que les actions guerrières ou la menace nucléaire. Pour l’Arabie saoudite en particulier, cette décorrélation ne tient pas : les sanctions ont des aspects certes positifs, mais aussi des externalités négatives, car elles poussent l’Iran à renforcer son autonomie stratégique sur le plan technologique et industriel, ainsi que sa capacité à développer ses propres systèmes de défense, fussent-ils rustiques et asymétriques. Il faut donc exercer une pression plus forte sur Téhéran tant du point de vue militaire que du point de vue économique.

Ce maximalisme doit être interprété en le reliant à l’évolution récente de la politique interne américaine. L’administration Trump avait été accueillie avec soulagement par les États arabes du Golfe, en raison de la politique précédente de l’administration Barack Obama (2009-2017), promotrice avec les Européens de l’accord sur le nucléaire iranien de 2015. Le même Barack Obama n’allait-il pas d’ailleurs jusqu’à évoquer l’éventualité de reconnaître un équilibre de puissance coopératif dans la région entre le bloc sous influence iranienne et celui emmené par Riyad ? « La compétition entre les Saoudiens et les Iraniens, qui a contribué à nourrir le chaos et des guerres par procuration en Syrie, en Irak et au Yémen, nous pousse à dire à nos amis, tout comme aux Iraniens, qu’ils doivent trouver une manière efficace de partager leur voisinage et d’instituer une sorte de paix froide » (4). Une perspective réaliste pour les uns, irénique pour les autres, et qui avait été entendue comme une capitulation par les Saoudiens ou les Émiratis. Dans ce cadre, si les démocrates revenaient au pouvoir à Washington après l’élection présidentielle de novembre 2020, la situation actuelle, qui apparaît déjà sous-optimale aux Saoudiens du point de vue stratégique, pourrait devenir critique, avec par exemple un retour éventuel de Washington dans un accord sur le nucléaire maintenu sous assistance respiratoire par les Européens.

Les ambitions nucléaires de l’Arabie saoudite

Pour Riyad, la dimension désormais erratique de la politique étrangère américaine est une donnée nouvelle qui fausse le jeu des poids et des contrepoids militaires au Moyen-Orient. Peut-être les États-Unis sont-ils « fatigués du monde » (5). De là un intérêt renouvelé pour la dialectique nucléaire militaire chez des acteurs régionaux dont on pouvait penser qu’ils ne pouvaient « raisonnablement » l’envisager avant les années 2010. Pour l’Arabie saoudite, si les garanties militaires américaines deviennent moins crédibles, l’une des solutions les plus évidentes pourrait être, en effet, d’acquérir l’arme nucléaire, ou du moins de parvenir au même statut ambigu que celui de l’Iran (un État capable d’atteindre le seuil nucléaire, avec une possibilité de « break out »). Cette alternative nucléaire est largement prospective. Est-elle pour autant improbable ? Pour les États-Unis, le retrait de l’accord de 2015 en mai 2018, le renforcement des sanctions vis-à-vis de l’Iran, doublé de livraisons d’armes conventionnelles à Riyad, doit suffire à apaiser les craintes saoudiennes. Il paraît raisonnable de supposer que ce n’est nullement le cas.

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