La dimension nucléaire de la stratégie américaine au Moyen-Orient

Ce chemin nucléaire, par essence clandestin puisque Riyad a signé le Traité de non-prolifération (TNP) en 1972, serait particulièrement dangereux pour un pays aussi stratégiquement dépendant que l’est l’Arabie saoudite. Néanmoins, le Pakistan représente de ce point de vue une éventuelle possibilité de transfert de savoir-faire. Islamabad est dans une situation de dépendance accrue vis-à-vis des investissements chinois, qui ont ciblé le corridor économique Chine-Pakistan comme l’un des plus importants tronçons de leur gigantesque schéma géostratégique « Une route, une ceinture ». Dans ce cadre, les Pakistanais, qui craignent une mainmise trop importante de Pékin, cherchent des alternatives. En négociant, à l’automne 2019, une assistance d’une dizaine de milliards de dollars au profit de la principale puissance sunnite d’Asie du Sud, les Saoudiens et les Émiratis répondent à cette demande (6).

D’autres options existent pour les États arabes du Golfe, à travers le nucléaire civil. Cette dimension est problématique pour les États-Unis dans le cadre plus large de leur stratégie nucléaire au Moyen-Orient. L’une des voies pour accéder au nucléaire militaire est le détournement de capacités militaires civiles, et le Moyen-Orient est en train de s’équiper assez massivement en la matière. Les Russes et les Chinois convoitent ce marché. Quelles garanties offriraient-ils du point de vue de l’enrichissement, voie possible vers la capacité nucléaire militaire ?

Les conséquences d’une telle évolution remettraient en question l’ensemble des équilibres de plus en plus fragiles qui continuent de structurer le sous-système nucléaire régional moyen-­oriental. Pour les États-Unis, il s’agit de préserver leurs perspectives sur ce marché économiquement majeur du nucléaire civil, tout en conservant un droit de regard direct sur les possibilités qui s’offriraient à leurs protégés de céder à la tentation de l’enrichissement, et par conséquent à l’atteinte de la parité nucléaire avec l’Iran, en tant qu’États du seuil. On peut poser ici l’hypothèse que ce contrôle restera fort tant que les États-Unis apparaîtront militairement non substituables comme source de dissuasion nucléaire élargie au Moyen-Orient. Mais les perceptions évoluent rapidement en la matière. Et en dehors du champ clos du Golfe, les prises de position de certaines nations moyen-orientales officiellement alliées des États-Unis, mais qui s’en distancient de plus en plus, comme l’Égypte et la Turquie, laissent supposer que cette non-­substituabilité a tendance à décroître.

Entre équilibre à distance et intervention militaire directe

Du point de vue de la stratégie nucléaire américaine au Moyen-Orient, une dimension plus délicate concerne également l’attitude à adopter face aux scénarios d’intervention israéliens en Iran. La planification aérienne est prête à Tel-Aviv, et les Israéliens ne semblent pas considérer la mission comme « impossible » (7), même si cette dernière ne pourrait vraisemblablement que retarder le programme iranien, sans le détruire. En cas de décision d’attaque, les Américains ont-ils encore la possibilité de dissuader les Israéliens ? Pour atteindre Natanz, Ispahan et Arak, ces derniers devraient utiliser les espaces aériens turc, syrien, jordanien, irakien ou saoudien. Chacune de ces options entraîne des conséquences dommageables en matière diplomatique et stratégique. La position d’Israël est extrêmement spécifique : sa dépendance envers le parrainage stratégique américain est réelle, mais sa qualité de puissance nucléaire non déclarée lui confère également une liberté d’action dont Tel-Aviv tend ces dernières années à user unilatéralement. La manière dont l’administration Trump a acquiescé à l’ensemble des exigences israéliennes dans la zone ne semble pas indiquer une volonté de s’opposer aux décisions d’un allié qui a, jusque-là, à peu près tout obtenu de son parrain stratégique sans rien lui céder.

Cette équation nucléaire militaire qui se pose aux États-Unis au Moyen-Orient ne peut être décorrélée d’une autre équation proche, quoique différenciée, en l’occurrence celle de la prolifération régionale des systèmes antimissiles. En 2019, la liste des clients potentiels du système russe de défense anti-aérienne S-400 (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Égypte, Bahreïn, Irak, Syrie, Iran) donne la mesure tant de la densification que de la fragmentation possible de la problématique antimissile dans la région. Et sur ce front antimissile moyen-oriental, la Russie apparaît, aux côtés des États-Unis, comme un arbitre offshore de plus en plus structurant. Le fait que Moscou soit le principal fournisseur des centrales nucléaires civiles iraniennes ne suffit pas à invalider ses contacts avec la rive opposée du golfe Persique. Un signe supplémentaire de la tentation pour les acteurs régionaux de s’appuyer sur d’autres garanties que la simple dissuasion élargie américaine.

Reste enfin l’option de la création d’une Zone exempte d’armes nucléaires (ZEAN) au Moyen-Orient. Plusieurs de ces zones couvrent une partie significative du globe. Les États-Unis soutiennent ce processus au Moyen-Orient « à condition que cet effort soit poursuivi par tous les États de la région d’une manière inclusive, coopérative et consensuelle, qui prenne en compte leurs intérêts de sécurité respectifs » (8). En d’autres termes, Washington ne soutiendra le processus que si Israël y participe volontairement et activement, ce qui n’est ­aucunement le cas.

La dimension nucléaire de la stratégie américaine au Moyen-Orient apparaît en conclusion marquée par une série d’hésitations récentes entre un équilibrage stratégique à distance et le renouvellement d’un investissement militaire direct. Cet entre-deux a tendance à augmenter les doutes des alliés les plus dépendants stratégiquement de Washington. Variable dépendante de cette configuration, la crédibilité de la dissuasion nucléaire élargie américaine, tout au moins au Moyen-Orient, fait par conséquent l’objet d’interrogations qui, si elles ne sont pas toujours exprimées publiquement, n’en sont pas moins profondes. La publication de la Nuclear Posture Review 2018, particulièrement critique envers l’Iran, la Russie et la Chine, n’a pas réussi à inverser cette tendance.

Notes

(1) Jean-Loup Samaan, « L’offshore balancing américain dans le golfe Persique : Vertus et limites d’une stratégie », in Études internationales, vol. 47, no 2-3, 2016, p. 182.

(2) Bruno Tertrais, « Security Guarantees and Extended Deterrence in the Gulf Region : A European Perspective », in Strategic Insights, vol. VIII, no 5, décembre 2009, p. 1.

(3) Anthony H. Cordesman, « Iran : More War(s) In the Middle East ? There Still May Be Options », CSIS Commentary, 20 juin 2019.

(4) Jeffrey Goldberg, « The Obama Doctrine », in The Atlantic, avril 2016.

(5) Benoît Bréville, « Les États-Unis sont fatigués du monde », in Le Monde diplomatique, mai 2016, p. 6-7.

(6) Peter A. Wilson, « Will the Saudis Go Nuclear ? », in The National Interest, 16 octobre 2019.

(7) Bruce Riedel et Gary Samore, « Managing Nuclear Proliferation in the Middle East », Brookings Report, 17 décembre 2008.

(8) ONU, « Despite Opposing Views on Middle East Nuclear-Weapon-Free Zone, First Committee Delegates Say ‘We Are in the Same Boat’, Must Join Forces to Reach Safe Shores », 30 octobre 2019.

Légende de la photo en première page : Le président américain Donald Trump pose, à Riyad en mai 2017, avec le roi Salman d’Arabie saoudite, alliée des États-Unis depuis 1945. © The White House from Washington, DC / Public domain

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°45, « « Guerre » nucléaire au Moyen-Orient », janvier-mars 2020.

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