La diplomatie navale : un outil de soft power ?

À ces missions navales ponctuelles plus ou moins régulières peut en outre s’ajouter une présence permanente à l’étranger, se faisant le relais des chancelleries. La France dispose ainsi de forces navales prépositionnées sur tous les océans grâce à ses territoires ultra-marins, et participe à ce titre à de nombreux forums internationaux (5). De façon diffuse, les forces navales de souveraineté participent au renforcement des relations régionales dans leur zone de compétence, à l’image des frégates de surveillance de classe Floréal ou du récent programme de patrouilleurs Antilles-Guyane (classe La Confiance). Ces bâtiments forment le maillage plus discret mais bien réel d’une diplomatie navale qui s’écarte de la traditionnelle diplomatie de prestige appuyée sur les très grandes unités. Le réseau des attachés navals permet quant à lui de maintenir des canaux de communication permanents, de mieux connaître les cultures et réalités locales, facilitant les coopérations sur la longue durée. Certaines missions quasi permanentes suivent la même logique : la mission française « Corymbe » dans le golfe de Guinée offre entre autres un soutien opérationnel aux marines locales. Depuis les années 1990, des effectifs sont détachés auprès des autorités et des instances militaires des pays riverains à des fins de formation des forces, pour favoriser une coopération régionale qui s’illustre annuellement dans l’exercice multilatéral « Grand African Nemo  ».

Parmi les formes de diplomatie navale fréquemment mises en lumière figure également la « diplomatie économique ». Cet aspect est fondamental dans l’autonomie stratégique d’un État : conserver des capacités industrielles autonomes, en particulier dans le domaine militaire, requiert des investissements conséquents que la commande nationale ne suffit généralement pas à rentabiliser. Les nombreux salons d’armement (Euronaval en France, NAVDEX à Abu Dhabi…) permettent bien sûr d’exposer savoir-faire et technologies auprès de potentiels clients étrangers, mais les démonstrations en opération offrent une publicité incomparable. Le porte-hélicoptères d’assaut USS America, déployé en 2019 dans l’Indo-Pacifique, a embarqué pour la première fois une flottille de chasseurs F-35B Lightning, version navale du F-35B à décollage court et atterrissage vertical. Tandis que Tokyo envisage d’acquérir plusieurs de ces appareils pour en équiper son porte-hélicoptères Izumo, le groupe aéronaval américain a profité d’un exercice conjoint avec la force navale d’autodéfense japonaise pour réaliser une démonstration de vol de ses chasseurs embarqués.

Une stratégie navale d’influence pour s’affirmer sur la scène internationale

Les moyens maritimes participent ainsi de la politique extérieure globale des États en favorisant notamment les rapprochements interétatiques. Mais la forte symbolique attachée à la présence d’un navire sert également une politique d’influence plus souple, plus proche d’un soft power théorisé par le politologue américain Joseph Nye comme une méthode de « persuasion ». La question d’un soft power militaire, a fortiori naval, est encore très peu étudiée ; pourtant l’aspect psychologique attaché à l’emploi et au déploiement de flottes n’est pas négligeable dans la posture et la crédibilité d’un État à l’international.

Le simple fait de disposer d’une marine confère un certain prestige, en particulier à l’ère de la communication instantanée. Les photos publiées par l’US Navy de ses bâtiments en formation, alignant plusieurs porte-avions de plus de 100 000 tonnes, font nécessairement forte impression. Il en va de même avec la multiplication des photographies de chantiers navals chinois diffusées sur les réseaux sociaux : en décembre 2019, un site de Shanghaï affichait la construction simultanée de pas moins de neuf bâtiments de premier rang (destroyers type 052D et 055, et le nouveau porte-avions Type 003), ne laissant pas d’impressionner la communauté numérique. Sous un angle plus proprement naval, la mobilité favorisée par la liberté de navigation offre une capacité d’affirmation incomparable sur la scène internationale.

Depuis plusieurs années, la marine chinoise est présente en mer Rouge lors de missions anti-piraterie, déploiements qui se prolongent parfois jusqu’en Méditerranée. Si ces visites avaient déjà été remarquées, une certaine émotion avait accompagné les escales méditerranéennes de deux frégates de type 054A en avril 2013. La présence de deux navires de construction récente dans cette mer, considérée comme « otanienne » depuis deux décennies, avait marqué la montée en puissance des forces chinoises et leurs nouvelles capacités hauturières. Aujourd’hui, les escales chinoises en Méditerranée se font toujours remarquer, mais ont pris un caractère plus familier, preuve que ces déploiements ont permis à Pékin de s’affirmer comme un acteur régulier et crédible.

La diplomatie navale est souvent associée aux porte-aéronefs pour l’image de puissance qu’ils inspirent, ne serait-ce que par leur tonnage, selon la formule bien connue de Kissinger : « 100 000 tonnes de diplomatie ». Néanmoins, le navire amphibie sert aussi un véritable soft power par sa capacité à poursuivre des missions civilo-militaires en apportant une aide aux victimes de catastrophes naturelles, sanitaires ou alimentaires… Cette diplomatie navale « humanitaire » permet à un État de conforter sa présence dans une zone, et de se présenter de surcroît sous un jour particulièrement positif. À cet égard, le lancement de la tête de série de la classe de navires d’assaut amphibies de type 075 pourra servir la stratégie d’influence chinoise déjà perceptible par le déploiement de navires-hôpitaux, en Amérique du Sud notamment.

Parmi les types de diplomatie d’influence, on oublie par ailleurs trop souvent les missions scientifiques, qui participent pourtant de la crédibilité d’un acteur par la connaissance qu’il acquiert d’un milieu. Dans l’océan Arctique notamment, l’environnement demeure méconnu et le changement climatique complique encore les prévisions nécessaires à la sécurité de navigation. Disposer d’un outil de connaissance autonome représente alors un avantage stratégique concurrentiel en facilitant la prise de décisions, permettant d’influer sur l’élaboration des normes de navigation de ces voies maritimes, qui seront peut-être appelées à prendre une importance croissante dans le commerce mondial. Les États riverains investissent alors fortement dans ce domaine, à l’image de la Russie qui dispose de plusieurs brise-glaces spécifiquement construits pour les missions de recherche, l’activité scientifique constituant en outre un critère sélectif aux yeux des membres du Conseil de l’Arctique dans l’intégration de nouveaux observateurs permanents.

Quel est l’intérêt d’un soft power naval dans l’environnement stratégique contemporain ?

Autrefois réservée à quelques grandes puissances, la diplomatie navale s’est « banalisée » ces dernières décennies, du fait notamment de l’affirmation des marines asiatiques. Visites et entraînements offrent un tableau concret des relations régionales, matérialisant un positionnement stratégique plus sûrement que tout discours. Les nouvelles capacités hauturières du Japon ou de la Chine illustrent d’ailleurs leurs postures respectives sur la scène internationale. Si Tokyo, membre du Quadrilateral Security Dialogue, multiplie les exercices conjoints en vue de défendre un ordre multilatéral, les missions navales décidées par Pékin révèlent quant à elle une préférence pour les coopérations bilatérales.

Dans un contexte de renouveau de la compétition stratégique, le risque de conflit de haute intensité refait surface, mais ne doit pas occulter toute la gamme de missions confiées aux marines. L’environnement contemporain se caractérise par une frontière souvent poreuse entre guerre et paix, mettant les forces navales aux prises avec une multitude de crises à intensité variable et de « zones grises ». Lors, l’opposition entre hard et soft power n’est elle-même pas toujours pertinente, au point que certains politologues lui préfèrent le concept de « smart power  », qui désigne la capacité d’évoluer sur l’ensemble du spectre d’intervention en alliant les deux formes de puissance.

À cet égard, les forces navales constituent un outil utile à toute « politique d’influence » (6) globale, par leurs capacités à évoluer selon une gradation d’intervention particulièrement souple. Le think tank britannique Royal United Services Institute insiste d’ailleurs sur ce point dans un rapport de novembre 2019 sur l’évolution des moyens amphibies : la formation navale préconisée y intègre des unités allant du navire de recherche océanographique, discret mais propre à mener des missions civilo-militaires avec d’autres nations, au porte-hélicoptères d’assaut prêt à fournir un soutien logistique ainsi qu’à engager des frappes en cas d’escalade. La polyvalence des missions aujourd’hui assurées par les marines, des interventions humanitaires aux opérations de dissuasion par démonstration de puissance, répond ainsi à l’évolution contemporaine de la notion de puissance.

Notes

(1) Hervé Coutau-Bégarie, Le meilleur des ambassadeurs, Paris, Economica, 2010, p. 54.

(2) Ancien colonel d’infanterie de marine, Michel Goya note sur son blog (La voie de l’épée, 12 septembre 2017) l’avantage « démonstratif » des tirs de missiles Kalibr en Syrie depuis la mer Caspienne, au regard de leur faible intérêt tactique.

(3) Hervé Coutau-Bégarie, op. cit., p. 89.

(4) Réunion annuelle des responsables sécuritaires de l’Indo-Pacifique.

(5) Tels que l’Indian Ocean Naval Symposium qui se tiendra sur l’île de la Réunion à l’été 2020.

(6) L’expression est utilisée par l’ancien ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, dans une interview donnée à la revue Stratégique, pour son numéro no 83 (2013).

Légende de la photo en première page : Le 2 mars 2017, quelques semaine après sa prise de fonction, le président américain Donald Trump vient saluer les marins du nouveau porte-avions américain, l’USS Gerald R. Ford. Quelques semaines plus tard, sur fond de tensions entre les États-Unis et la Corée du Nord, Donald Trump annonçait l’envoi d’une « armada très puissante » au large de la péninsule Coréenne comme mesure dissuasive face à la menace nucléaire nord-coréenne. (© US Navy/Cathrine Mae O. Campbell)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°55, « Géopolitique des mers et des océans », Février-Mars 2020.

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