La stratégie saoudienne au Yémen : une impasse à toutes les échelles

Les Houthis entendent ainsi réconcilier les tribus avec l’identité zaïdite, mais aussi installer un esprit de vengeance contre l’envahisseur saoudien. En effet, selon l’auteur yéménite Mohamed-Mohsen al-Zahiri, la vengeance est l’un des quatre éléments fondamentaux du système tribal (avec l’arbitrage, la culture guerrière et l’ascendance) et les tribus ont précisément sacrifié beaucoup d’hommes dans ce conflit. Cet esprit de vengeance est nourri par les punitions collectives – destinées, en vain, à couper le lien entre les Houthis et la population – infligées par les Saoudiens aux Yéménites (notamment le blocus, les massacres de civils et la destruction d’infrastructures).

Un paysage politique défavorable aux intérêts saoudiens

En termes de contrôle territorial, les loyalistes soutenus par l’Arabie saoudite sont dans une situation délicate. Dans le nord, les Houthis poursuivent leur expansion (ils ont conquis, le 1er mars 2020, le gouvernorat d’Al-Jawf, frontalier de l’Arabie saoudite, et de l’Hadramaout, qui abrite d’importantes réserves de pétrole et de gaz), et menacent la province de Marib (dernier gouvernorat du nord qui échappe aux Houthis, contrôlé par les forces d’Al-Islah). Dans le sud, les séparatistes soutenus par Abou Dhabi contrôlent Aden et une partie des régions voisines.

Dans le nord comme dans le sud du pays, l’Arabie saoudite est confrontée à des « alliés » turbulents et difficilement compatibles : les forces d’Al-Islah, qui considèrent de moins en moins les Houthis comme la principale menace pour le pays ; les séparatistes du sud, qui, tout en affichant leur loyauté à la coalition antihouthie, veulent avant tout le rétablissement d’un Yémen du Sud indépendant. Ils sont utilisés par Abou Dhabi pour contrer Al-Islah, érigé en menace prioritaire au même titre que les divers groupes islamistes. Le discours des séparatistes est volontairement ambigu sur l’Arabie saoudite et le camp loyaliste : ils ne veulent pas de Hadi à Aden et invoquent l’autodétermination, mais ils ne souhaitent pas non plus rompre officiellement avec la coalition et dialoguer directement avec les Houthis. À ces groupes s’ajoutent la plupart des tribus de Shabwa et de l’Hadramaout qui rejettent le séparatisme sudiste tout en se méfiant du camp loyaliste.

Les deux partis politiques traditionnels sont dans une situation de relative fragmentation. Le Congrès général du peuple (CGP), parti du président Hadi, abrite trois grandes tendances : celle que l’on retrouve dans le gouvernement et qui est soutenue par l’Arabie saoudite ; celle qui participe au pouvoir exécutif des Houthis à Sanaa ; celle menée par le fils et le neveu de l’ancien président Saleh, dans le camp loyaliste mais parrainée par les Émirats arabes unis, au même titre que les séparatistes du sud.

Al-Islah connaît, quant à lui, deux sensibilités : une loyaliste (que l’on retrouve dans le gouvernement Hadi et dans le gouvernorat de Marib, menacé par les Houthis) et une plus « réaliste », soutenue par les principaux parrains des Frères musulmans (la Turquie et le Qatar). Elle est représentée par un certain nombre d’intellectuels indépendants (de la Prix Nobel de la paix 2011, Tawakkol Karman, à l’écrivain Marwan al-­Ghafouri), conscients de l’ampleur de la victoire houthie et hostiles à l’action de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis.

L’ancien président Saleh a un jour confié au journaliste palestinien Abdel Bari Atwan à propos du conflit de 1994 : « Quand j’ai su que les Saoudiens soutenaient mes adversaires sécessionnistes, j’ai compris que j’allais gagner parce que l’Arabie saoudite est toujours du côté des perdants. » Il faut bien reconnaître que c’est encore le cas.

Sur sa relation avec Al-Islah, Riyad est confrontée à des contradictions internes (diabolisation des Frères musulmans parallèlement à une alliance avec eux au Yémen), à l’existence d’une aile qui lui est hostile dans le parti et à la guerre menée contre lui (et incidemment contre le gouvernement Hadi auquel il participe) par les Émirats arabes unis et leurs protégés au nom de la lutte antiterroriste. Sur le plan territorial, elle doit faire face à un partage entre les Houthis (au nord) et les séparatistes (au sud). Malgré cette configuration et alors que le président Hadi qu’ils soutiennent est incapable de revenir sur le sol yéménite, les Saoudiens répètent à l’envi qu’ils ont libéré 85 % du territoire.

Un échec à l’échelle régionale

À l’échelle de la géopolitique régionale, les Saoudiens se retrouvent laminés par leurs ennemis iraniens qui auront réussi une victoire à peu de frais (investissements limités et pas d’intervention directe) et floués par leurs alliés émiratis. Sa grande coalition internationale, lancée en 2015, s’est réduite comme une peau de chagrin : du retrait de plusieurs membres de la coalition au départ des alliés émiratis. Réactiver l’alliance antihouthie semble difficile : pour les Émirats arabes unis et le CTS, Al-Islah (et le gouvernement Hadi en général) est une menace plus urgente que les Houthis ; pour Al-Islah et une partie du CGP, le séparatisme sudiste est aussi plus dangereux que les Houthis.

Dans ces conditions, les hypothèses plausibles ne vont pas dans le sens des intérêts saoudiens. Dans les négociations futures, les Houthis arriveront probablement en position de force. Une convergence entre les Houthis et les séparatistes du sud est possible (des canaux existent déjà grâce au Hezbollah et à d’anciens dirigeants du Yémen du Sud), notamment en cas de rapprochement irano-émirati. A priori, les Houthis n’ont pas intérêt à s’attaquer au sud, où ils ne disposent pas d’une base populaire et les Émirats arabes unis n’ont pas intérêt à provoquer une escalade avec l’Iran. La Russie, qui entretient de bonnes relations avec les Houthis comme avec le CTS, avec Téhéran comme avec Abou Dhabi, pourrait offrir ses services de puissance médiatrice.

Un conflit entre les Houthis et les séparatistes, moins probable, n’est toutefois pas à exclure. Dans ce cas, une convergence entre les Houthis et Al-Islah serait envisageable, et l’Arabie saoudite aurait une occasion de convaincre ses alliés émiratis de reprendre la guerre. D’autres questions se posent : elles concernent l’avenir politique (quel partage du pouvoir ?) et territorial (un découpage fédéral ? Une séparation ? Une confédération pour ­consoler les séparatistes sans leur offrir la sécession ?).

L’Arabie saoudite de Mohamed ben Salman aura finalement perdu au Yémen, comme à peu près partout dans la région, en dépit de moyens démesurés. En Irak, son poids est désormais négligeable. En Syrie, les groupes islamistes qu’elle a soutenus ont été vaincus. Au Liban, sa campagne anti-Hezbollah a échoué. À l’échelle du Conseil de coopération du Golfe (CCG), sa tentative de « domestication » du Qatar n’a rien donné. Entre la guerre contre l’Iran et celle contre les Frères musulmans, contrairement à l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ont choisi leur priorité : lutter contre l’islam politique avant tout, et dans le cadre d’une politique étrangère distincte (normalisation avec le pouvoir en Syrie, ambitions maritimes au Yémen). À l’échelle mondiale, le bilan catastrophique de cette guerre – sur le plan politique comme sur le plan humanitaire – et son impopularité dissuaderont probablement Washington (alors que l’élection présidentielle est en novembre 2020) et ses alliés européens de la soutenir indéfiniment.

Guerre au Yemen

Notes

(1) Jean-Paul Burdy, « Socotra, centre d’un “collier de perles” de l’impérialisme des Émirats arabes unis ? », in Moyen-Orient no 42, avril-juin 2019, p. 80-85.

(2) Ce document a été publié par quelques médias hostiles aux Houthis, comme sur le site du journal saoudien Al-Riyadh : www​.alriyadh​.com/​1​7​4​2​913#

(3) Laurent Bonnefoy, « Les identités religieuses contemporaines au Yémen : convergence, résistance et instrumentalisations », in Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée no 121-122, 2008, p. 201-213 ; Laurent Bonnefoy, « Retour des chiites sur la scène yéménite », in Le Monde diplomatique, novembre 2014, p. 4.

Légende de la photo en première page : Image de destruction dans une rue de Taez : le Yémen traverse une guerre sans précédent depuis 2015. © Shutterstock/Anasalhajj

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°46, « Yémen : Vivre dans la guerre », avril-juin 2020.

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