Indonésie-Malaisie-Singapour : les limites d’un modèle en l’absence de gouvernance transfrontalière

Face à la concurrence de Johor, l’administration maritime et portuaire de l’État, la Maritime and Port Authority (MPA), a décidé de poursuivre cette expansion portuaire en relocalisant la totalité des terminaux (Tanjong Pagar, Keppel, Brani et Pasir Panjang) dans la zone de Tuas. La capacité portuaire du port de Singapour, actuellement de 35 millions d’EVP, devrait être de 55 millions une fois que les terminaux de la phase 3 et 4 du programme d’extension de Pasir Panjang seront opérationnels, et même atteindre 65 millions d’EVP à l’horizon 2030, après l’ouverture de la zone de Tuas.

Enfin, compte tenu du succès des ports du détroit de Malacca et du pari gagnant du port de Tanjung Pelepas, le gouvernement indonésien ambitionne à son tour de construire un hub de transbordement indonésien au large de l’ile de Sumatra. Dans le cadre de la « nouvelle route maritime de la soie » proposée par le président chinois Xi en octobre 2013, lors d’une visite officielle en Indonésie, des investisseurs chinois participent à la construction d’un nouveau port en eaux profondes à Tanjung Sauh, une petite ile située entre Batam et Bintan. Avec 2 km de quais, la capacité initiale du port devrait être de 4 millions d’EVP. Des protestations émanent cependant des entreprises indonésiennes, qui craignent une invasion des produits chinois sur le marché intérieur : une des pratiques fréquentes dans le port de Batam est en effet de changer les étiquettes des chargements «  made in China » par « made in Indonesia ». Est-ce ce type de pratiques qui incite à créer un hub de transbordement à Tanjung Sauh ?

Croissance de la population et de la main-d'œuvre à Batam entre 1978-2012

La version off du triangle : migration illégale, prostitution et activité illicite

Les flux transnationaux n’existent pas seulement lorsque le pouvoir politique les favorise, ils se développent également dans le cadre d’une stratégie de contournement des États. Or, le manque de gouvernance transfrontalière a favorisé l’émergence de migrations illégales, d’activités informelles, voire illicites, et un fonctionnement « off » du triangle de croissance. L’impact des délocalisations singapouriennes sur les iles Riau, et notamment sur l’ile de Batam, peuplée de moins de 40 000 habitants en 1980, n’a ainsi jamais fait l’objet d’études prospectives. Ces délocalisations dépendent pourtant directement d’un important transfert de main-d’œuvre venant du reste du territoire indonésien. Or, très rapidement, deux types de flux de main-d’œuvre se sont juxtaposés, l’un officiel, l’autre spontané. Dans les zones industrielles, les gestionnaires se chargent du recrutement, de la formation, de l’acheminement et du logement d’une main-d’œuvre quasi exclusivement féminine, ayant un niveau d’études secondaires, et souvent originaire de Java. Dans la zone de Batamindo, où est implantée une centaine de multinationales, les employées javanaises sont ainsi logées dans des dortoirs et disposent sur place de toutes les infrastructures nécessaires : centres commerciaux et médicaux, restaurants, terrain de sport ou encore mosquée. Dissuadées par leur employeur mais aussi par le cout du transport sur l’ile, elles vivent majoritairement confinées durant la durée de leur contrat (deux ans renouvelables) dans les limites de la zone industrielle. À l’intérieur même de l’ile de Batam, les mobilités sont ainsi contrôlées et restreintes.

Parallèlement, de nombreux Indonésiens ont migré vers les iles Riau pour y tenter leur chance. Les salaires pratiqués à Batam étant nettement supérieurs à ceux du reste de l’Indonésie, l’ile est devenue un nouvel eldorado qui suscite bien des espoirs d’emplois. Souvent sous-qualifiés, les migrants spontanés ont cependant peu de chances de correspondre aux exigences des entreprises et pour survivre, ils choisissent soit de verser dans le secteur informel, soit de tenter illégalement leur chance en Malaisie ou à Singapour. Les iles Riau sont tout à la fois un centre de migration illégale mais aussi de trafic d’êtres humains et un pôle régional de prostitution (4). Toutes ces filières sont liées : attirées par la promesse d’un emploi en Malaisie ou à Singapour, de jeunes filles indonésiennes se retrouvent finalement dans un des nombreux karaokés, salles de jeux, boites de nuit ou hôtels de passe qui fleurissent un peu partout dans les iles Riau depuis le milieu des années 1980. D’après les rapports d’ONG, le nombre de prostituées travaillant sur les iles principales de Batam, Bintan et Karimun serait de 6500. Ces trois iles fonctionneraient même en réseau, puisque non seulement les jeunes filles prostituées effectuent un roulement entre ces trois lieux, mais elles seraient également envoyées dans les plantations isolées de Johor où travaillent uniquement des travailleurs indonésiens, souvent aussi en situation irrégulière. Par ailleurs, des femmes travaillant légalement comme employées de maison pour des familles à Singapour ou en Malaisie, mais contraintes de quitter leur emploi, pour des raisons de mésentente, de santé ou d’abus de leur employeur, se retrouvent prostituées à Batam afin de rembourser leur dette auprès du recruteur.

Évolution du nombre de demandeurs d'emploi à Batam de 1998 à 2012

Les clients sont non seulement des travailleurs indonésiens, mais aussi des touristes singapouriens qui, le temps d’un weekend, traversent la frontière pour faire, sans risque et à moindre cout, ce qui est interdit chez eux. Après la crise économique asiatique de 1997 et le décrochage de la monnaie indonésienne vis-à-vis du dollar singapourien, le tourisme sexuel a été multiplié par cinq dans les iles Riau ; au début des années 2000, Tanjun Balai, sur l’ile de Karimum, construisit ainsi 15 nouveaux hôtels afin de satisfaire la demande. Comme pour les autres secteurs économiques, les flux oscillent en fonction de la santé économique de Singapour et de l’évolution des législations locales. Les différences de niveau de vie de part et d’autre de la frontière sont également à l’origine de mariages transfrontaliers entre des femmes indonésiennes, le plus souvent d’anciennes prostituées, et des Singapouriens issus des classes les plus modestes de la cité-État. Ces derniers portent leur dévolu sur une femme résidant dans les iles Riau car ils n’ont guère les moyens de fonder une famille à Singapour : non seulement leur faible salaire et le cout de la vie ne leur permettent pas de financer une cérémonie et d’entretenir une famille mais, de plus, les Singapouriennes se marient presque systématiquement avec des hommes au statut économiquement supérieur. En traversant simplement la frontière, ils peuvent vivre maritalement, accéder à un mode de vie de la classe moyenne et sortir de leur marginalité sociale. Même si, pour des raisons économiques et législatives, les mariés continuent de résider chacun dans leur pays et ne se retrouvent que de façon intermittente, ces mariages transfrontaliers favorisent leurs mobilités sociales.

Les iles Riau offrent ainsi les deux visages du triangle de croissance. D’un côté, la croissance économique qui se mesure par la multiplication de zones industrielles, de marinas et de resorts (complexes de vacances) de luxe : le Nord de l’ile de Bintan est entièrement recouvert de complexes touristiques comme le Bintan Beach International Resort ou le Club Méditerranée, regroupant au sein d’un espace clos des hôtels de haut standing, des chalets de vacances, des piscines, des golfs, etc. De l’autre côté, la confrontation des inégalités et la croissance des situations précaires. En dehors des enclaves de richesse, par-delà les murs de protection gardés par des hommes en arme, les paysages changent : nombreux petits ports de contrebande (pelabuan tikus ou « port-souris ») qui sont autant de points de départ de migrants clandestins, de trafiquants ou encore de pirates, fragiles logements sauvages (rumah liar) situés le long des routes et dans les zones insalubres qui pallient l’insuffisance des logements sociaux ou encore camps de détention et de transit pour les migrants illégaux expulsés depuis la Malaisie au gré des changements économiques et des politiques migratoires. Tanjung Pinang, Tanjung Uban et la côte nord de Batam sont les portes d’entrée privilégiées des migrations illégales vers l’État de Johor. Les circuits sont bien rodés et des filières associant des habitants de part et d’autre du détroit de Malacca acheminent des migrants illégaux. Ces mêmes filières se chargent des retours temporaires des migrants à l’occasion des cérémonies de mariage ou d’enterrement et des fêtes religieuses comme le Lebaran, qui marque la fin du Ramadan.

Le nouveau poids de la Chine : un facteur déstabilisant ?

Une approche prospective sur l’avenir du triangle de croissance doit désormais intégrer le nouveau poids économique de la Chine, non seulement en tant que territoire attirant les investissements étrangers mais aussi en tant que pays engagé dans une stratégie d’investissements massifs à l’étranger. Entre 2003 et 2012, la part de la Chine dans les investissements directs étrangers (IDE) de Singapour est passée de 12,9 % à 19,6 %, alors que celles de la Malaisie et de l’Indonésie se sont stabilisées respectivement autour de 7 % et 8 % (5). Cette réorientation des IDE vers la Chine n’est certes pas spécifique à Singapour, mais elle pourrait être un sérieux frein à la poursuite du programme « Iskandar ». Entre 2006 et 2014, le montant cumulé des investissements singapouriens a été en effet de près de 2 milliards de dollars US, faisant de la cité-État le premier investisseur étranger du programme. Le climat de confiance actuel entre Singapour et la Malaisie devrait néanmoins favoriser la poursuite des investissements croisés entre les deux territoires.

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