Indonésie-Malaisie-Singapour : les limites d’un modèle en l’absence de gouvernance transfrontalière

En revanche, l’arrivée massive d’investissements chinois dans la région d’Iskandar s’avère déjà déstabilisante (6). Alors qu’en 2014, la Chine était le sixième plus important investisseur d’Iskandar, elle a détrôné Singapour de la première place en 2016. Or la quasi-totalité de ces investissements se concentre dans le secteur de la promotion immobilière. Les premiers investissements sont récents, ils datent de 2011 avec le lancement du projet Paradiso Nuova, à Nusajaya, par le groupe Zhuoda, originaire de Pékin. En mars 2015, on dénombre ainsi une dizaine de promoteurs chinois dans la région d’Iskandar. Celle-ci offre une disponibilité foncière permettant l’implantation de mégaprojets. Or, l’envergure des projets chinois dépasse largement celle des programmes malaisiens et même singapouriens. En septembre 2014, le promoteur chinois Country Garden a mis en vente 9400 logements, un lancement de cette taille était inédit en Malaisie et représente un nombre supérieur aux transactions immobilières annuelles de l’État de Johor en 2012. Le programme le plus ambitieux, celui de Forest City par Country Garden, prévoit de construire sur 30 ans quatre iles artificielles (la plus grande de 1000 hectares, la plus petite de 54 hectares) nécessitant le remblaiement de 1624 hectares afin de construire 39 000 logements. À titre de comparaison, les plus gros projets immobiliers singapouriens, ceux de Ascendas, de Capitaland avec Avira Medini et de Albedo s’étendent respectivement sur 202 ha, 105 ha et 308 ha. Ce changement d’échelle dans la taille des projets urbains déstabilise complètement les marchés de l’immobilier et déséquilibre l’aménagement de la région urbaine de Johor Bahru. Quant à la nature des projets chinois à Iskandar, ils sont tous similaires : ce sont des projets urbains intégrés et mixtes englobant des complexes résidentiels de luxe (condominiums de plus de 20 étages mais aussi d’immenses villas), des zones commerciales (malls et hôtels), des espaces de loisirs (marinas, plages artificielles, golfs, parcs d’attractions, etc.) et parfois des infrastructures médicales. Leurs programmes immobiliers sont de haut de gamme et de style international ; ils s’adressent à une clientèle aisée recherchant un cadre de vie agréable, moderne et sécurisé, mais qui en général ne dispose pas de moyens financiers suffisants pour investir à Singapour. En investissant à Iskandar, les promoteurs chinois espèrent attirer une classe moyenne et aisée chinoise qui cherche des espaces migratoires alternatifs aux grandes villes occidentales et aux villes asiatiques de Singapour et de Hong Kong, tout en étant rassurée par la présence de promoteurs chinois ayant pignon sur rue en Chine.

Jusqu’alors uniquement tributaire de l’évolution des relations diplomatiques et économiques entre les trois pays limitrophes, le devenir de SIJORI entre ainsi dans une nouvelle phase avec l’arrivée massive d’investissements chinois.

Notes

(1) Nathalie Fau, « Singapore’s strategy of regionalisation », in J. L. Margolin, K. Hack et K. Delaye (dir.), Singapore from Temasek to the 21st Century : Reinventing the Global City, Singapour, National University of Singapore Publishing, 2010, p. 75-98.

(2) Nathalie Fau, « Compétition portuaire en Asie du Sud-Est : les ports du détroit de Malacca sont-ils menacés par la multiplication des projets dans la région ? », in E. Frécon (dir.), « Économie, droit et diplomatie : la mer au cœur des enjeux sud-est-asiatiques », Étude de l’Observatoire Asie du Sud-Est, Asia Centre, 2014, p. 11-20 (http://​bit​.ly/​2​A​z​x​joS).

(3) Site du port de Tanjung Pelepas, Alphaliner et Review of Maritime Transport 2017 (http://​bit​.ly/​2​i​8​k​u8O).

(4) Johan A. Lindquist, The Anxieties of Mobility : Migration and Tourism in the Indonesian Borderlands, Hawaï, University of Hawai Press, 2008.

(5) Manu Bhaskaran, « The Political Economy of Closer Relations : A Perspective from Singapore », in Fr. E. Hutchinson et T. Chong, The SIJORI Cross-Border Region, Singapour, ISEAS, 2016, p. 125 à 153.

(6) Pour une analyse détaillée, cf. D. Delfolie, N. Fau et E. Lafaye de Micheaux, Malaisie-Chine, une « précieuse » relation, Carnet de l’Irasec no 7, 2016 (http://​bit​.ly/​2​A​S​C​CwE).

Légende de la photo en première page : Vue de la skyline de Johor Bahru, capitale de l’État de Johor, en Malaisie, à laquelle conduit la route-digue partant de Woodlands, dans le Nord de Singapour. Une nouvelle ligne ferrée rapide et de haute capacité (le RTS Link) devrait voir le jour en 2024 pour remplacer celle qui longe ce causeway. Connectée de part et d’autre au réseau de métro local et pouvant transporter jusqu’à 10 000 passagers par heure dans chaque direction, elle s’accompagnera, et c’est une première, de la mise en place d’un guichet unique pour le passage de la frontière, dans la gare de départ. (© IRDA)

Article paru dans la revue Diplomatie n°90, « Les nouvelles routes de la soie : forces et faiblesses d’un projet planétaire », janvier-février 2018.

• D. Delfolie, N. Fau et E. Lafaye de Micheaux, Malaisie-Chine, une « précieuse » relation, Carnet de l’Irasec no 7, 2016, 274 p. (http://​bit​.ly/​2​A​S​C​CwE).

• N. Fau, S. Khonthapane et C. Taillard, Transnational Dynamics and Territorial Redefinitions in Southeast Asia : the Greater Mekong Subregion and Malacca Strait Economic Corridors, Singapour, ISEAS, 2013, 517 p.

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