Stratégie spatiale française : l’ascension vers la maîtrise de l’espace

Après le tir ASAT chinois, c’est au tour des Américains de détruire un de leurs satellites avec un missile, en février 2008. Puis, en février 2009, une collision se produit entre un satellite hors service russe et un satellite opérationnel américain, créant des centaines de débris. Le Livre blanc publié le 29 avril 2013 sous la présidence de François Hollande marque alors de nouveau la prise en compte des risques et des menaces dans l’espace. « Les possibilités d’agression dans l’espace augmentent avec les progrès des armes antisatellites, en particulier pour les satellites en orbite basse. […] La France et l’Allemagne disposent de moyens qui pourraient servir de socle au développement d’une capacité européenne de surveillance de l’espace. (28) » En 2017, la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale souligne la difficulté actuelle de détection et d’attribution des actions antisatellites, liée pour partie aux nouvelles technologies. « Le problème de l’arsenalisation de l’espace se pose donc dans des termes renouvelés. (29) » La même année, la médiatisation de la tentative présumée d’espionnage en orbite de la Russie à l’encontre de la France (30) marque bien un changement d’attitude de Paris qui n’hésite pas à mettre en cause publiquement un État (31). Le développement d’une stratégie spatiale de défense est le signe d’un passage d’une simple volonté de maîtrise de l’espace à une ambition de contrôle, à l’échelle de la France. Maîtriser l’espace signifie être en mesure d’y déployer des moyens spatiaux à son profit ; contrôler l’espace renvoie à la doctrine américaine du Space Control. Elle se caractérise par trois grandes catégories d’activités (32) : le renforcement des moyens de surveiller l’espace (33), la protection passive des satellites en orbite (34) et la mise au point d’armes spatiales. Concernant ce dernier point, la France n’envisage pas de se doter de moyens offensifs, mais n’exclut pas de détenir des capacités d’action dans l’espace (35). Cette volonté de contrôle est également démontrée par l’insistance à faire de la surveillance de l’espace un véritable enjeu (36). Bien qu’elle soit dotée d’un système de veille spatiale depuis 2005 (37), la France n’a pas multiplié les capteurs de surveillance de l’espace ou ne s’est pas adaptée au mieux aux évolutions du milieu. La mise en orbite d’objets de petite taille est pourtant en fort développement (mégaconstellations) et potentiellement à risque pour nos moyens (multiplication des risques de collision). La surveillance de l’espace permet de surveiller et de protéger ses biens, et de se donner les moyens de comprendre un arrêt de service d’un satellite (distinguer la panne de l’acte hostile de la part d’un tiers). Mais, au-delà, elle permet d’avoir un aperçu de ce qui se passe dans l’espace, des comportements, tels les tests en orbite par exemple (manœuvre de rendez-vous, « débris » manœuvrant…) des uns et des autres sans en être forcément directement la victime, du moins pour le moment. En permettant l’attribution d’un acte hostile dans l’espace, la surveillance de l’espace est le point de départ des actions défensives et la pierre angulaire d’un éventuel mécanisme de vérification lié à un traité ou à un code de conduite.

Les Livres blancs successifs ont su prendre la mesure des mutations du paysage spatial. Les années 1983, 2007 et 2018 ont été déterminantes. En se dotant d’un large spectre de capacités spatiales militaires, la France se rend dépendante de ces services et donc vulnérable. Afin de garantir l’avantage stratégique obtenu grâce à eux, elle souhaite aujourd’hui, plus qu’hier encore au regard de l’évolution du paysage spatial, protéger ses moyens. L’enjeu de la surveillance de l’espace est identifié très tôt et réaffirmé aujourd’hui. Il s’agit pour la France de saisir le bon moment pour agir, le kaïros, afin de pérenniser ses atouts et ses compétences, y compris industrielles, face aux autres nations spatiales. La stratégie spatiale de défense est le signe de ce saisissement. Ainsi, les moyens de protection et les capacités d’action dans l’espace devraient être l’objet des prochaines lois de programmation militaires. 

Notes

(1) Historiquement le troisième État à mettre en orbite un satellite en 1965.

(2) Avec l’Inde qui a détruit le 27 mars 2019 un de ses objets en orbite à 300 km d’altitude avec un missile.

(3) Mme Florence Parly, ministre des Armées, discours du 7 septembre 2018 sur la défense spatiale au CNES, Toulouse.

(4Revue stratégique de défense et de sécurité nationale, 2017, p. 45 (en ligne : www​.defense​.gouv​.fr/​d​g​r​i​s​/​p​r​e​s​e​n​t​a​t​i​o​n​/​e​v​e​n​e​m​e​n​t​s​/​r​e​v​u​e​-​s​t​r​a​t​e​g​i​q​u​e​-​d​e​-​d​e​f​e​n​s​e​-​e​t​-​d​e​-​s​e​c​u​r​i​t​e​-​n​a​t​i​o​n​a​l​e​-​2​017).

(5) Christian Malis, « L’espace extra-­atmosphérique, enjeu stratégique et conflictualité de demain », ISC-CFHM-IHCC, 2002, p. 14, (en ligne : http://​www​.stratisc​.org/​a​c​t​/​M​a​l​i​s​_​A​s​t​r​o​p​o​l​.​h​tml).

(6) Livre blanc sur la défense, 1972 (en ligne : http://​www​.vie​-publique​.fr/​d​o​c​u​m​e​n​t​s​-​v​p​/​l​i​v​r​e​_​b​l​a​n​c​_​1​9​7​2​.​s​h​tml).

(7) Général Pascal Valentin (dir.), Espace & opérations, enseignements et perspectives, L’Harmattan, Paris, 2012, p. 24.

(8) D’où les mêmes craintes réactivées quand, en 2002, le président George W. Bush décide de se retirer de l’Anti-Ballistic Missile Treaty signé en 1972.

(9) Paul Chaput, « François Mitterrand et l’initiative de défense stratégique », Institut François Mitterrand, La Lettre n38, 5 décembre 2011 (en ligne : http://​www​.mitterrand​.org/​F​r​a​n​c​o​i​s​-​M​i​t​t​e​r​r​a​n​d​-​e​t​-​l​.​h​tml).

(10Ibid.

(11) Paul Chaput, La France face à l’Initiative de Défense Stratégique de Ronald Reagan (1983-1986), L’Harmattan, Paris, 2013, p. 134.

(12) La Conférence du désarmement devient, au début des années 1980, le lieu de discussions sur la question de la course aux armements dans l’espace au sein du groupe PAROS (Prevention of an Arms Race in Outer Space).

(13) Paul Chaput, « François Mitterrand… », op. cit.

(14) Cette initiative existe encore aujourd’hui : http://​www​.eurekanetwork​.org.

(15) Rapport sur les orientations de la politique spatiale française et européenne par M. Paul Loridant, sénateur, Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, 1991.

(16) Ibid., p. 172.

(17Ibid., p. 169.

(18) Livre blanc de 1994, p. 80.

(19) Livre blanc 1997, p. 47.

(20) Grand Réseau Adapté à la Veille Spatiale.

(21) Fissile Material Cut Off Treaty (FMCT).

(22) Treaty on the Prevention of the Placement of Weapons in Outer Space and the Threat or Use of Force against Outer Space Objects (PPWT).

(23) Groupe de travail sur les Orientations Stratégiques de Politique Spatiale de défense.

(24) « Donnons plus d’espace à notre défense. Orientations d’une politique spatiale de défense pour la France et l’Europe », Groupe de travail sur les orientations stratégiques de politique spatiale de défense, 2007.

(25Ibid., p. 17.

(26Défense et Sécurité nationale. Le Livre blanc, La Documentation française, Paris, juin 2008, p. 143.

(27) Ibid., p. 58.

(28Livre blanc. Défense et Sécurité nationale, 2013 (édition numérique, 29 avril 2013), p. 45.

(29Revue stratégique de défense et de sécurité nationale, 2017, p .45.

(30) Le satellite russe Olymp-Luch situé en orbite géostationnaire se serait approché du satellite français de communications militaires ATHENA-FIDUS. « […] ce n’est pas seulement inamical. C’est un acte d’espionnage  » : Mme Florence Parly, ministre des Armées, discours du 7 septembre 2018 sur la défense spatiale au CNES, Toulouse.

(31) Des rapprochements en orbite auraient déjà eu lieu par le passé, sans que ces derniers aient été médiatisés. Michel Cabirol, « Surveillance spatiale : La France modernise le système Graves… a minima », www​.latribune​.fr, 27 septembre 2016.

(32) Xavier Pasco, « De l’utilisation au contrôle de l’espace extra-­atmosphérique », in Grégory Boutherin et Camille Grand (dir.), Envol vers 2025. Réflexions prospectives sur la puissance aérospatiale, Coll. « Stratégie aérospatiale », Centre d’études stratégiques et aérospatiales/La documentation française, Paris, 2011, p. 87.

(33) À cet égard, la ministre des Armées note : « Nous allons promouvoir le lancement de satellites dédiés à l’observation des objets dans l’espace », discours du 7 septembre 2018 sur la défense spatiale au CNES, Toulouse.

(34) Selon la ministre des Armées, « nous allons placer des charges utiles secondaires d’observation de l’environnement de nos satellites, autrement dit des caméras de surveillance, par exemple sur les satellites SYRACUSE que nous lancerons », ibid.

(35) « Nous ne nous interdisons également pas de réfléchir aux moyens de nous défendre activement dans l’espace  », Défense, no 197, mars-avril 2019, p. 7.

(36) « Mais l’enjeu, et l’histoire de Luch-Olympe le démontre amplement, c’est surtout de surveiller l’espace » : Mme Florence Parly, ministre des armées, discours du 7 septembre 2018 sur la défense spatiale au CNES, Toulouse.

(37) La France utilise également des radars de trajectographie en orbite basse et des télescopes pour l’orbite géostationnaire.

Légende de la photo en première page : Représentation informatique du satellite de reconnaissance optique Helios 2B. Cette génération de deux satellites cède actuellement la place à la CSO (Composante Spatiale Optique), qui en compte trois. (© CNES)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°67, « Armées françaises : Quelles forces pour demain ?  », août-septembre 2019.

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