Le Japon de l’ère Reiwa, une puissance militaire indo-pacifique de premier plan

Les chiffres du nouveau programme d’équipement de défense, le MTDP, sont à la hauteur des ambitions affichées, avec un montant de 226 milliards d’euros sur cinq ans, ce qui représente une augmentation de 11 % par rapport au programme précédent, datant de 2013. Concrètement, cette somme devrait notamment être employée à renforcer les capacités spatiales de l’archipel et les communications de commandement et contrôle des forces japonaises. Le pays entend ainsi mettre en place un commandement de la défense spatiale qui devrait être opérationnel en 2022 et qui travaillera en étroite coordination avec l’US Space Command américain nouvellement créé. De la même façon, une unité de défense cyber devrait être établie et placée sous le commandement direct du ministre de la Défense.

Une attention particulière est apportée au renforcement des capacités de défense japonaises susceptibles de dissuader et, le cas échéant, repousser toute tentative d’intrusion aérienne, ainsi que les menaces de débarquement et d’invasion par la mer, notamment des îles éloignées. La présence de chasseurs F35 à décollage et atterrissage courts, à bord des unités de type Izumo, renforcera la flexibilité opérationnelle des FAD en multipliant des bases aériennes mobiles dans les approches maritimes de l’archipel et dans l’espace Indo-Pacifique. Le Japon est particulièrement mobilisé par le recours chinois à des situations de « zones grises » et une stratégie de guerre hybride, c’est-à-dire brouillant les frontières entre situation de paix et situation de guerre, recours à des moyens militaires et non militaires, comme l’appel à des flottes de pêche et des milices maritimes pour créer des incidents dans les parages des îles Senkaku. Les incursions dans le domaine maritime et l’espace aérien japonais se multiplient autour des îles disputées, afin de pousser la défense nippone à la faute.

Tokyo envisage également l’acquisition de missiles de croisière de grande précision de type JASSM (Joint Air to Surface Standoff Missiles), ou antinavires comme les LRASM, (Long Range Anti Ship Missiles). Enfin, le Japon entend procéder à l’introduction et au déploiement de la défense antimissile à terre avec le système E-2 D tout en modernisant sa composante maritime à travers les équipements de ses destroyers Aegis.

Par ailleurs, au-delà des États-Unis, les FAD entendent accroître leur coopération opérationnelle et les entraînements multilatéraux avec l’ensemble de leurs partenaires de l’Indo-Pacifique, l’Australie, l’Inde, la France et de nombreux pays d’Asie du Sud-Est. Ainsi, le Japon participe régulièrement à l’exercice trilatéral « Malabar » avec les forces américaines et indiennes depuis 2015. L’Australie et Singapour y prennent part occasionnellement. Shinzo Abe a essayé, sans grand succès « d’opérationnaliser » le Quad, dialogue de sécurité entretenu depuis 2007 entre le Japon, les États-Unis, l’Australie et l’Inde (10). Il a également pris l’habitude d’envoyer des bâtiments de guerre pour des déploiements de longue durée en Asie. En octobre 2018, le porte- hélicoptères Kaga a effectué une mission de présence de deux mois en mer de Chine du Sud et dans l’océan Indien, effectuant de nombreux arrêts dans la région, dont l’Inde et une escale remarquée au Sri Lanka, suivant de peu une visite du ministre de la Défense japonais. Tokyo s’est en effet montré soucieux de ne pas laisser le Sri Lanka basculer dans l’orbite de la Chine après l’obtention du port de Hambantota pour 99 ans par cette dernière en remboursement d’un prêt (11). Les unités gardes-côtes japonaises entretiennent une coopération suivie et des missions de renforcement des capacités maritimes ou « Coast-Guard Diplomacy » au profit de beaucoup de leurs homologues de l’ASEAN, notamment vietnamiennes et philippines.

Les obstacles et les défis nationaux à surmonter

En dehors d’un environnement régional déstabilisant, la défense japonaise doit composer avec un certain nombre de facteurs domestiques qui pèsent sur son efficacité. L’un des plus connus est le déclin démographique et le vieillissement de la population [voir p. 8]. Selon des statistiques du ministère des Affaires intérieures et de la Communication de l’archipel, en 2025, le Japon comptera une population de 122,5 millions, puis à partir de 2045, ce chiffre devrait tomber à 106,4 millions, pour s’établir autour de 100 millions à compter de 2055. Cette chute de la natalité affecte directement les forces armées du pays et ses capacités de recrutement, alors que la défense chinoise apparaît pléthorique avec un effectif d’environ deux millions de soldats. Pour l’heure, le format japonais comprend 255 000 hommes et femmes. L’une des réponses les plus évidentes à mettre en œuvre serait d’augmenter le recrutement des femmes au sein des forces armées, ce qui correspond par ailleurs à la politique volontariste de Shinzo Abe en faveur de l’emploi féminin au sein de la société japonaise. Pour autant, si le ministère de la Défense a jusqu’à présent été dirigé par deux femmes — Noriko Koike, actuelle gouverneure de Tokyo et Tomomi Inada —, le milieu de la défense est au moins aussi traditionnel que le reste de la société japonaise. Le ministère a cependant pris des mesures permettant de mieux concilier vie professionnelle et familiale avec la mise en place de crèches au sein de certaines de ses unités, tandis qu’il incite son personnel masculin à prendre des congés parentaux. Enfin, il a relevé l’âge moyen de recrutement des FAD de 26 à 36 ans, ainsi que l’âge de départ à la retraite.

Par ailleurs, le Japon ne peut consacrer que 1 % de son produit intérieur brut à ses dépenses de défense, ce qui limite considérablement les ambitions de son plan de programmation militaire. Cette restriction résulte d’une décision politique prise par le gouvernement Takeo en 1976 pour refléter l’esprit pacifiste de la Constitution et rassurer les voisins de l’archipel toujours prompts à évoquer le spectre d’une « remilitarisation » du Japon. Si, jusqu’à présent, elle a permis de faire face aux dépenses militaires japonaises, elle apparaît désormais comme un frein à la modernisation et à l’acquisition de capacités majeures dont la défense antimissile ou le coûteux programme des chasseurs F35. Cette question devrait bientôt s’imposer, à l’heure où Donald Trump n’a de cesse de fustiger la faiblesse de l’effort budgétaire militaire de ses alliés transatlantiques et où la Chine semble ne connaître aucune limite dans la mise en œuvre de projets d’équipements dispendieux comme les nouveaux armements à haute valeur technologique, tels les canons électromagnétiques ou les armes lasers de forte puissance.

Les faiblesses de l’interarmisation constituent un autre élément pouvant peser sur l’efficacité des FAD. Nouvellement mise sur pied, la Brigade amphibie de déploiement rapide de l’armée de terre en constitue un exemple. Une opération amphibie d’ampleur nécessiterait de s’appuyer sur les trois composantes des armées japonaises et leur capacité à opérer ensemble. La culture stratégique développée au sein des FAD ne se prête pas pour l’instant à un entraînement commun, au développement de doctrines et concepts interarmées tandis que la connectivité des systèmes de communication permettant une meilleure intégration opérationnelle des trois armées n’apparaît pas suffisamment prise en compte.

Cette vision traditionnelle du fonctionnement des forces armées constitue un handicap à l’heure où le Japon s’est lancé dans l’acquisition de capacités innovantes dans des domaines technologiquement complexes comme le spatial et le cyberespace. Ceux-ci demandent non seulement un travail où l’interarmées doit trouver sa place, mais aussi une étroite coordination interministérielle et interagences tant pour une question d’efficacité que de partage des coûts.

Évolution du budget de la défense japonais sur les quinze dernières années

(Source : Defense of Japan 2019)

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Notes

(1) Marianne Péron-Doise, « La défense japonaise : une posture opérationnelle et capacitaire en expansion », in Guibourg Delamotte (dir), Le Japon et le monde, Paris, CNRS éditions, mars 2019.

(2) Satoshi Sugiyama, « In political speech, Abe vows to establish new era of japanese diplomacy », The Japan Times, 20 janvier 2020 (https://​bit​.ly/​2​W​J​4​xvT).

(3) Le budget du ministère des Armées français pour 2020 est estimé à 37,6 milliards d’euros (+4,5 %), conformément à la loi de programmation militaire 2019-2025 (LPM). Il représente ainsi 1,86 % du PIB, pourcentage devant être progressivement porté à 2 % en 2025.

(4) Article 9 de la Constitution de 1947 : « Aspirant sincèrement à la paix internationale fondée sur la justice et l’ordre, le peuple japonais renonce pour toujours à la guerre en tant que droit souverain de l’État et à la menace de la force comme instrument pour résoudre les conflits internationaux. En vue d’accomplir le but de l’alinéa précédent, il ne sera jamais maintenu de forces de terre, de mer et de l’air, ainsi que tout autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance ne sera pas reconnu ».

(5) « Abe calls for debate on constitutional amendments », Nippon​.com, 7 juillet 2019 (https://​bit​.ly/​3​d​y​9​SvM).

(6) Hiroyuki Akita, « Trump demands Japan and South Korea pay for nuclear umbrella » Nikkei Asian Review, 4 février 2020 (https://s.nikkei.com/2QQmp41).

(7) Taux de change arrêté à la date du 25 Mars 2020, Eu/Yen = 0, 0083

(8) « Japanese defense budget hits new high », Japan Times, 20 décembre 2019 (https://​bit​.ly/​2​U​m​4​9S9).

(9) Ministère de la Défense du Japon, « Defense of Japan 2019 » (https://​www​.mod​.go​.jp/​e​/​p​u​b​l​/​w​_​p​a​p​e​r​/​2​0​1​9​.​h​tml).

(10) Jean-Luc Racine, « Quid du Quad ? Un dialogue de sécurité bien ambigû », Grands Dossiers de Diplomatie n°53 « L’Indo-Pacifique, nouveau théâtre d’influence », automne 2019.

(11) Ankit Panda, « First : Japan’s largest warship visits Sri Lanka on Indo-Pacific deployment », The Diplomat, 20 octobre 2018 (https://​bit​.ly/​3​3​Q​a​NDr).

Légende de la photo en première page : Le destroyer japonais JS Takanami navigue de concert avec le JS Inazuma et deux navires américains. Le 27 décembre 2019, le gouvernement japonais annonçait l’envoi du JS Takanami et de deux avions de patrouille au Moyen-Orient, dans le but de garantir la paix et la stabilité dans une région qui assure 90 % des importations de pétrole brut pour le Japon. Il s’agit de la première décision japonaise de ce type depuis l’adoption de nouvelles lois de défense en 2016. (© US Navy/Michael Russell)

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