Le Caucase du Sud poursuit sa militarisation sur fond de conflits territoriaux non résolus

Lors du dernier sommet de l’OTAN, en juillet 2018, des menaces se sont encore fait entendre de la part de Moscou contre la Géorgie, si cette dernière rejoignait l’Alliance occidentale. Le Premier ministre géorgien de l’époque, Mamuka Bachtadze, et le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, ont réagi conjointement lors de leur rencontre du 18 juillet en réaffirmant la souveraineté de l’État géorgien. Stoltenberg a alors réitéré le soutien de l’OTAN à l’intégrité territoriale de la Géorgie et appelé la Russie à retirer ses troupes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud. Depuis, les relations entre l’Alliance et la Géorgie sont plus étroites que jamais. Cela dit, malgré les déclarations de solidarité en provenance de Bruxelles, la Géorgie n’a pas vu ses perspectives d’adhésion à l’Alliance transatlantique s’améliorer. Ainsi, le président américain Donald Trump a déclaré à la mi-juillet 2018 que le pays avait une chance d’y adhérer un jour, « mais pas pour le moment ». Lors du sommet de l’OTAN à Bucarest en avril 2008, l’Alliance militaire avait accepté son admission de principe, mais à la demande de l’Allemagne et de la France en particulier, elle s’était abstenue d’accorder au pays un ticket d’entrée sous la forme d’un plan d’action pour l’adhésion. Il en est toujours ainsi aujourd’hui, même si la Géorgie démontre de manière exemplaire sa coopération avec l’OTAN. En tout état de cause, bien que sa pleine admission à l’OTAN se fasse encore attendre, la Géorgie reçoit un appui international considérable grâce à ses relations privilégiées avec l’Alliance. Cet appui semble lui procurer la marge de manœuvre nécessaire pour tenter une nouvelle approche visant une résolution pacifique de ses conflits sécessionnistes, et ce malgré les interventions russes aggravant la situation, une stratégie qui n’a pas encore donné de résultat.

Le conflit du Haut-Karabagh, moteur de la militarisation régionale

Bien que le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ne soit pas autant le théâtre de tensions géopolitiques est-ouest que les conflits territoriaux non résolus en Géorgie ou les combats en Ukraine, le degré de militarisation qu’il a entraîné dans la région est alarmant. Il en est de même pour la rhétorique guerrière qui revient de façon cyclique dans les discours officiels des protagonistes. Le 24 juillet 2018, les porte-parole des deux parties se sont menacés mutuellement de représailles militaires. Des représentants du Haut-Karabagh ont mis en garde leurs voisins contre une « frappe militaire immédiate » en cas d’attaque. À son tour, le ministère de la Défense azerbaïdjanais a fait remarquer qu’il existait sur le territoire arménien des objets dont la destruction rendrait des zones entières inhabitables pendant des siècles, une allusion à peine voilée à la centrale nucléaire de Metsamor, qui produit près de la moitié de l’électricité du pays et qui, en raison de la vétusté de ses installations et de son établissement dans une zone d’activités sismiques, est déjà considérée comme la centrale nucléaire la moins sûre au monde. Au printemps 2019, réagissant aux habituelles menaces azerbaïdjanaises intervenues peu après le sommet des chefs d’État arménien et azerbaïdjanais du 29 mars, le ministre arménien de la Défense a indiqué qu’« en cas de reprise du conflit, l’Arménie ne se contenterait plus de défendre ses positions et celles de la République d’Artsakh [Haut-Karabagh] comme elle l’a fait jusqu’à présent mais qu’elle avancerait en territoire ennemi » (12). 

L’Azerbaïdjan présente de plus en plus « l’option militaire » comme la seule option qu’il lui reste pour restaurer son intégrité territoriale internationalement reconnue, étant donné l’incapacité du Groupe de Minsk (13), en place depuis 1992, de parvenir à une résolution du conflit. Lors des opérations militaires d’avril 2016 — qui avec un bilan de 200 morts comptent parmi les plus violentes depuis le cessez-le-feu de 1994 —, l’armée azerbaïdjanaise avait repris certains territoires occupés par l’Arménie. Cette dernière n’est pas en mesure de rivaliser avec la puissance militaire et économique de l’Azerbaïdjan, qui en dépit des embargos non contraignants de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) depuis 1992 et de l’ONU depuis 1993 (14), a importé des armes en provenance de Russie, d’Israël, de Turquie, de Biélorussie, d’Ukraine et d’autres pays. Pour la seule Russie, ses achats se sont élevés à hauteur de cinq milliards de dollars américains. Selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), 13 % de l’ensemble des importations d’armes en Europe aboutissent en Azerbaïdjan. En outre, ce pays développe sa propre industrie d’armement et s’impose désormais lui-même comme un exportateur dans ce domaine.

L’Arménie s’est largement appuyée sur la Russie, avec laquelle elle a convenu d’un « partenariat stratégique », pour ses efforts de réarmement. La Russie maintient environ 5000 soldats et des troupes à la frontière arménienne à proximité de la Turquie et de l’Iran, sur sa base militaire de Gyumri. En 2016, l’Arménie avait reçu de Moscou des missiles Iskander. Elle négocie actuellement avec le Kremlin pour l’achat d’avions de combat Su-30SM destinés à améliorer sa capacité de défense aérienne. Pour de tels projets, Erevan tire des avantages financiers de ses relations étroites avec Moscou, contrairement à l’Azerbaïdjan.

Agissant à la fois comme le principal médiateur et comme le principal fournisseur d’armes des deux parties, le Kremlin joue un rôle ambivalent dans le conflit du Haut-Karabagh. L’Arménie ne peut pas non plus compter sur la solidarité des autres membres de l’organisation de sécurité régionale dominée par la Russie, l’organisation du Traité de sécurité collective (OTSC), à laquelle l’Azerbaïdjan n’a pas adhéré. En effet, la Biélorussie, pourtant un pays membre de l’OTSC, a récemment livré des missiles Polonez, de fabrication biélorusse, à l’Azerbaïdjan (15). Dans un effort de moderniser davantage les forces armées de l’Arménie, le ministère arménien de la Défense a lancé un « programme de modernisation 2018-2024 » axé sur l’innovation technologique. Le chef populaire de la « révolution de velours » du printemps 2018 et nouveau chef du gouvernement, Nikol Pachinian, s’efforce cependant de rassurer Moscou et une large fraction de la population arménienne que son arrivée au pouvoir n’affectera pas les relations de l’Arménie avec son « partenaire de sécurité » russe. Même si l’Azerbaïdjan est resté neutre par rapport au changement de pouvoir en Arménie, cela ne signifie pas qu’un rapprochement se dessine entre les deux. Lorsque Pachinian a demandé la réadmission du Haut-Karabagh dans les négociations de paix menées par l’OSCE, dont il est exclu depuis 1998, et que son fils a effectué son service militaire de façon ostentatoire au Haut-Karabagh, Bakou a répondu par de nouvelles menaces.

Quels risques de déflagration ?

Même si les experts régionaux jugent peu probable une reprise des hostilités armées dans le Caucase du Sud, un tel scénario ne peut être complètement écarté. Alors qu’en Géorgie, on observe des tendances vers une limitation de l’armement et la recherche d’une alternative à la confrontation militaire pour résoudre les conflits gelés au sein de ce pays, le contraire semble se produire dans le cas du conflit du Haut-Karabagh. La communauté internationale doit prendre au sérieux la récente rhétorique agressive alimentée par le réarmement massif résultant de ce conflit. Cette rhétorique guerrière constitue en fait le principal obstacle à tout règlement pacifique du conflit. Prenons l’exemple du retrait des troupes arméniennes des provinces occupées situées à proximité du Haut-Karabagh, réclamé depuis longtemps par plusieurs acteurs internationaux comme premier pas vers un règlement pacifique. Certains politiciens arméniens avaient effectivement envisagé un tel retrait, du moins partiel. Il est cependant peu probable que ce geste de rapprochement voie le jour dans un avenir proche tant que « l’option militaire » restera sur la table comme une solution viable. À moins d’une avancée dans le développement des processus de paix en Géorgie — ce qui est peu susceptible de se produire tant que la Russie soutiendra ses protectorats en Ossétie du Sud et en Abkhazie —, il y a peu de chances que la nouvelle approche adoptée par Tbilissi puisse servir d’exemple pour l’autre conflit gelé du Caucase du Sud, le Haut-Karabagh.

Les conflits « gelés » du Sud-Caucase
Le Caucase, une région au cœur d’enjeux stratégiques

Notes

(1) Voir Tigrane Yégavian, « Arménie, an II de la révolution de velours », Diplomatie no 99, juillet-août 2019.

(2) L’Azerbaïdjan dispose des 20es réserves mondiales prouvées de pétrole (0,4 % du total) et des 25es réserves mondiales prouvées de gaz (0,5 % du total), avec un potentiel offshore non exploré encore substantiel. Voir DG Trésor, « Le secteur des hydrocarbures en Azerbaïdjan : une lente transition du pétrole vers le gaz », DG Trésor, 12 avril 2019 (https://​www​.tresor​.economie​.gouv​.fr/​A​r​t​i​c​l​e​s​/​2​0​1​7​/​1​2​/​1​3​/​l​e​-​s​e​c​t​e​u​r​-​d​e​s​-​h​y​d​r​o​c​a​r​b​u​r​e​s​-​e​n​-​a​z​e​r​b​a​i​d​j​a​n​-​u​n​e​-​l​e​n​t​e​-​t​r​a​n​s​i​t​i​o​n​-​d​u​-​p​e​t​r​o​l​e​-​v​e​r​s​-​l​e​-​gaz).

(3) D’après les données du SIPRI : « Military expenditure by country, in constant (2017) US$ m., 1988-2018 », Stockholm International Peace Research Institute, 2019, p. 20 (https://​bit​.ly/​2​I​S​o​nhR).

(4) « Azerbaijan to increase spending on defense, national security », Aznews, 23 octobre 2018 (https://​www​.azernews​.az/​n​a​t​i​o​n​/​1​3​9​6​4​8​.​h​tml).

(5) Pour une représentation graphique de l’Indice global de militarisation, voir le site du BICC (https://​bit​.ly/​2​G​4​U​IPL).

(6) « Ilham Aliyev : Azerbaijan’s Military Expenditures Grow 15 Times », Turan News Agency, 26 juin 2018 (https://​bit​.ly/​2​l​C​0​gXo).

(7) SIPRI, op. cit., p. 20. Étant donné les tensions avec son puissant voisin, l’Arménie est entraînée par les dépenses militaires de l’Azerbaïdjan et a ainsi augmenté son budget militaire de 33 % entre 2017 et 2018, une tendance qui se poursuit. Voir Nan Tian et al., « Trends in World Military Expenditure, 2018 », SIPRI Fact Sheet, avril 2019, p. 8 (https://​bit​.ly/​2​W​a​4​PbU).

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Aliquam diam facilisis Sed ante. dolor ultricies
Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR