CAMO : sous le capot de la coopération de défense européenne la plus avancée

Derrière CAMO (Capacité Motorisée), il y a également un degré inédit d’intégration de capacités européennes : si les matériels seront identiques, la doctrine le sera également. L’interactivité entre unités belges et françaises sera également plus forte. Quels sont les domaines de coopération concernés par CAMO ? Comment tout cela va-t‑il se phaser ?

Le partenariat stratégique couvre bien plus que les seuls achats de matériel. Il englobe la totalité des volets du développement capacitaire (DOTMLPFI au sein de l’OTAN ou DORESE au sein de l’armée de Terre française). Vous évoquez le matériel (M) et la doctrine (D).

À travers le T de « training  » et le P/L de « personnel » et « leadership », les OR, la finalité du partenariat demeure opérationnelle (O). Pour être interopérables, il ne suffit pas de partager les mêmes matériels et les mêmes manuels. L’interopérabilité humaine par exemple, demeure un facteur essentiel. Les domaines de l’entraînement et de la formation au sens le plus large constituent donc les piliers de ce partenariat, les matériels restant un moyen et les opérations la finalité. C’est d’ailleurs dans les domaines de l’entraînement et de la formation que nous entrevoyons le plus gros potentiel du partenariat.

Sur la base des concepts nationaux existants, nos deux armées développent actuellement des concepts binationaux afin d’obtenir non seulement des chemins de formation/entraînement identiques ou cohérents, mais surtout des équivalences de certification ou de formation. Cela ouvre naturellement de très nombreuses pistes de coopération ! Matériels et doctrines identiques et/ou cohérents deviennent alors des conditions préalables. La clef de voûte de ce que nous avons appelé l’« interopérabilité native » réside donc bien plus dans le personnel que dans le matériel, pour lequel des solutions techniques existent. Si nous souhaitons bien sûr acquérir des systèmes d’armes que l’on puisse qualifier de « plug and fight » d’une nation vers l’autre, nous savons aussi tous que, dans le combat terrestre, c’est toujours l’homme qui constitue le cœur de ces systèmes.

En termes de phasage, nous appliquons la méthode des petits pas et le pragmatisme propre aux armées de terre. Ainsi, si l’analyse, la réflexion et la planification coordonnée restent de mise, il nous paraît important d’identifier les opportunités et de les exploiter au mieux pour concrétiser ce partenariat de manière tangible et concrète. Il en a été ainsi par exemple du premier exercice binational organisé en septembre 2019 par la Composante Terre, « Celtic Uprise ». À partir de 2021, cet exercice, mais aussi l’entraînement de SGTIA belges au CENTAC et au CENZUB feront partie d’échanges structurels entre nos armées. Nous avons également « inséré » du personnel belge dans les structures françaises. Les trois officiers belges présents en France en 2019 seront rejoints par trois autres en 2020, et ce n’est qu’un début…

Cet été, un premier officier de l’armée de Terre sera également inséré au sein de mon état-major. Il renforcera la cellule Programme SCORPION-CAMO. Très prochainement, des spécialistes des systèmes d’information et de communication belges suivront des cours sur les nouveaux systèmes SCORPION en France afin, de nouveau, de déterminer ce que nous pouvons mieux faire ensemble. Ce ne sont que des exemples parmi beaucoup d’autres.

Pour la Composante Terre, CAMO marque un changement fondamental, dans le matériel, mais aussi les logiques de commandement et de combat, numérisation faisant. Quel va être l’impact sur la doctrine de combat terrestre belge non seulement de CAMO, mais aussi de la numérisation ?

Attention, il ne faut pas sous-­estimer le niveau actuel de la Composante Terre. Le gouvernement belge a fait le choix pertinent de basculer vers du matériel terrestre de nouvelle génération plutôt que de moderniser le matériel actuel. Une telle modernisation, menée sans partenaire, aurait par ailleurs été fort coûteuse. Le matériel belge actuel est beaucoup plus récent que le matériel français qui sera remplacé par les systèmes de nouvelle génération. Le saut technologique sera donc moindre pour le soldat belge. De façon similaire, notre système d’information actuel ELIAS offre déjà par exemple la fonctionnalité « blue force tracking » en temps réel et est identique à celui du véhicule de la section d’infanterie ou de génie au PC du GTIA. Cela n’est en rien comparable aux systèmes d’information terminaux et aux systèmes d’information régimentaires qui coexistent au sein d’un GTIA français. À l’image des véhicules, pour nous, Belges, le saut technologique entre les systèmes d’information ELIAS et SICS V1.0 n’est pas significatif. Il en sera tout autrement de la version 2.0 de SICS, qui proposera les capacités protection et combat collaboratif. Cette version est attendue vers 2025, juste avant le début de la livraison des équipements belges. À ce moment, les deux armées effectueront ensemble un grand bond capacitaire.

Cela étant dit, il faut constater que, faute de ressources, en particulier en termes de personnel pour la réflexion, l’expérimentation et la conceptualisation, l’impact de la digitalisation sur les doctrines belges actuelles est très faible. Notre intégration à la réflexion SCORPION à travers, par exemple, les exercices « SCORPION romains » est pour nous inestimable. Nous pouvons y apporter notre expérience d’utilisateur et participer à la réflexion globale avec nos collègues français, ce afin de développer une nouvelle doctrine tirant au mieux parti des évolutions technologiques. C’est bien là que réside l’esprit gagnant-­gagnant décrit dans l’accord intergouvernemental.

La France accorde aujourd’hui plus d’attention aux opérations de haute intensité, là où la Belgique se focalise plutôt depuis le début des années 2000 sur la basse ou la moyenne intensité. Le partenariat avec la France implique-t‑il aussi que la Belgique revienne, en quelque sorte, à la haute intensité ?

Avant tout, il me semble important de relativiser le concept de haute intensité. Je préfère pour ma part distinguer les engagements sur la base de leur cadre : article 5, réponse aux crises ou autre.

Une section peut être à un instant donné engagée dans un combat de haute intensité dans une opération de maintien de la paix, quand une unité affectée à la zone arrière dans une opération de défense collective pourrait opérer longuement en faible intensité.

La Belgique, tout comme la France, suit l’évolution des menaces et des conflits. Pour la Composante Terre, le rapprochement avec l’armée de Terre est un choix judicieux, car l’armée de Terre reste engagée de façon expéditionnaire tant au Levant qu’en Afrique tout en se préparant au pire. Les matériels « médians » Griffon et Jaguar symbolisent parfaitement cette vocation expéditionnaire. La France modernise également son segment lourd en commençant par le Leclerc XLR qui sera le char SCORPION en attente du futur MGCS (Main Ground Combat System) franco-­allemand. Notre gouvernement n’a pas fait le choix d’« alourdir » la Composante Terre, mais n’oublions pas que le segment médian, tout comme le segment léger d’ailleurs, peut être engagé en haute intensité dans des missions adaptées et pour lesquelles il est entraîné. Un parfait exemple historique est l’engagement de la division Daguet, division « médiane » bien avant la création des Stryker Brigades américaines ou Strike Brigades britanniques. Cette première guerre du Golfe pouvait être considérée comme de la haute intensité.

Il est évident que nos alliés de l’OTAN et de l’Union européenne demandent avec insistance à la Belgique de se rééquiper, mais aussi de s’entraîner pour un éventuel conflit majeur. Cela fait partie de la stratégie de dissuasion classique vis-à‑vis de potentiels adversaires, mais cela fait aussi montre de prévoyance. La haute intensité fait donc bien de nouveau partie du fond de sac de nos soldats, partant aussi du principe que qui peut le plus peut le moins.

Permettre à nos SGTIA de s’entraîner au CENTAC ou au CENZUB aux côtés des soldats français avec des chars et des hélicoptères de combat constitue évidemment dans cette optique une plus-value. En contrepartie, en accord avec l’armée de Terre, nous gardons un œil attentif sur l’entraînement aux opérations de stabilisation, car les deux armées sont persuadées que ce type d’opération constituera l’essentiel de nos déploiements opérationnels pour de longues années encore. Toujours dans l’esprit gagnant-­gagnant du partenariat, les exercices « Celtic Uprise » préfigurent la création au niveau belge d’un centre d’entraînement spécialisé « NATO Stability Operations ». Les capitaines français et belges y seront confrontés à un ennemi asymétrique au sein d’une coalition utilisant l’anglais comme langue de travail.

Si la Composante Terre va logiquement travailler de plus en plus avec la France, elle travaille aussi historiquement avec les Pays-Bas. Comment les forces néerlandaises accueillent-elles les choix belges ? Vont-ils avoir une incidence sur la coopération avec La Haye ?

Bien avant la Composante Terre belge, la Koninklijke Landmacht néerlandaise s’est très fortement rapprochée de la Heer allemande : corps germano-­hollandais, intégration d’une brigade néerlandaise dans une division allemande, bataillon blindé binational, etc. Cela s’est fait de concert avec la coopération Benelux. Il va de soi que cette coopération Benelux reste un élément important pour moi et pour mes collègues néerlandais et luxembourgeois. Les catalyseurs de cette coopération sont très certainement le bataillon de chasseurs à cheval dans le domaine de la reconnaissance et le bataillon d’artillerie qui participe souvent au rôle VJTF (Very High Readiness Joint Task Force) avec les deux nations précitées, ou forme ses JTAC (Joint Tactical Air Controller) avec les Pays-Bas. Nous allons donc continuer dans cette voie comme le montre par exemple l’acquisition commune de radars Squire. Coopération Benelux, corps germano-­hollandais, brigade franco-­allemande, partenariat CAMO, MGCS… Cinq des six nations fondatrices de l’Union européenne s’engagent dans des coopérations bilatérales fortes. Je suis pour ma part comme vous persuadé qu’il s’agit là d’un degré inédit d’intégration. Je suis tout aussi convaincu que ces initiatives peuvent et doivent se renforcer l’une l’autre et pourraient, à terme, contribuer à l’émergence d’un noyau d’interopérabilité amené à faire tache d’huile en Europe.

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