Regard de Samah Jabr, une psychiatre dans les Territoires palestiniens

Sollicitée par des chercheurs internationaux, je suis ouverte à ce genre de collaboration à égalité et pose comme condition que les professionnels affichent une solidarité politique avec les Palestiniens, car la vision psychologique et psychiatrique est inévitablement imbriquée avec la vision politique et géopolitique de l’occupation. Je refuse de créer une collaboration qui ne serait pas basée sur une solidarité, car le contexte politique est pathogène et il faut forcément lier la compréhension des états psychiatriques de la population palestinienne à sa situation politique et géopolitique. Traiter le traumatisme en n’apportant qu’une réponse biologique n’est pas suffisant : il faut un travail préventif de sensibilisation, de solidarité et de déclarations montrant que les agissements et les menaces des Israéliens affectent la santé publique du peuple palestinien. La plupart des ONG ne sont pas prêtes à le faire. Donner des médicaments et des appareillages, c’est du rétrospectif ; or nous avons besoin de prévention, dont font partie les déclarations et les soutiens.

La violence a pris la place de la parole. Quelles sont les conséquences sur les structures sociales ?

La comparaison entre l’individu et la communauté a du sens. Sur le plan organique, le traumatisme fait beaucoup de mal sur le tissu du cerveau ; de son côté, le traumatisme collectif, qui touche la société et le peuple, abîme le tissu social. Pour les individus, la parole dans le traumatisme individuel constitue une façon de reconstruire un sens de l’expérience pour changer de récit. Ainsi, les rituels de communauté (funérailles, condoléances, commémorations) sont utiles pour reproduire un récit alternatif, une mémoire différente. Or le système israélien a interdit beaucoup de ces rituels et a pris des mesures pour n’autoriser que 12 personnes par famille à assister aux funérailles d’un mort/martyr, au milieu de la nuit…, ce qui donne lieu à d’interminables négociations et brise les rituels. La population palestinienne analyse cela comme des stratégies pour casser la société, punir et isoler la famille, empêcher la solidarité sociale. Autre exemple : pendant les interrogatoires, on dit aux prisonniers qu’un membre de leur famille, un employé ou ses camarades l’ont dénoncé, ce qui brise la confiance entre les gens et aboutit, au sortir de la prison, à une forme de paranoïa. Cette volonté politique de diviser pour régner est une vraie politique systématisée de fragmentation ; le trauma colonial devient trauma social.

La préoccupation des effets cliniques du champ colonial existe en histoire, en sociologie, en littérature, en anthropologie. Pourquoi la psychiatrie est-elle si peu investie ?

Peut-être est-ce parce que nous sommes peu de psychiatres dans les Territoires occupés et surchargés de travail. Des jeunes veulent devenir psychiatre ; quelques-uns ont d’ailleurs été formés, mais ont décidé de rester à l’étranger, et d’autres sont revenus, raison pour laquelle nous sommes passés de 15 à 22 praticiens en quelques années.

Des personnes extérieures à la profession ont essayé de sensibiliser les populations en parlant de leurs expériences personnelles, mais n’y sont pas parvenues de façon satisfaisante. Quelques confrères et consœurs palestiniens (médecins, psychologues) ont commencé à le faire, mais sont moins investis dans la recherche et dans l’écriture parce que nous avons trop peu de professionnels de santé mentale et une charge de travail énorme. Dès que j’ai commencé mon activité professionnelle, j’ai compris qu’il fallait travailler différemment en formant non seulement les médecins généralistes, les infirmiers, mais aussi les conseillers à l’école pour qu’ils puissent intervenir directement sur des problèmes moins importants, qui ne relèvent pas d’une intervention spécialisée, et réduire ainsi le nombre de patients. En effet, parce que nous avons une population jeune, le recours aux professeurs est indispensable. Par ailleurs, puisque beaucoup de gens qui souffrent de symptômes de somatisation vont chez les généralistes, il est important de former ces professionnels, d’où la nécessité de suivre/traiter les patients en amont, avant que les troubles ne deviennent trop importants/sévères et ne soient pris en charge par un service plus spécialisé (par un psychiatre). J’insiste donc dans le cadre de ma formation pour que les professionnels fassent la différence entre la souffrance sociale, qui ne doit pas être pathologisée, et les conditions qui doivent être médicalisées. Les professionnels de santé mentale accompagnent les patients pour qu’ils retrouvent leur capacité d’agir et de faire des choix. Un parallèle peut être établi avec les Palestiniens qui souffrent de la situation politique. La vraie solution se trouve dans les mains des politiciens et non dans celles des psychiatres.

Les États-Unis ont supprimé leur aide aux hôpitaux palestiniens à Jérusalem-Est. Quelles sont les conséquences pour la prise en charge psychologique/psychiatrique ?

Cet exemple montre combien l’aide humanitaire aux Palestiniens était utilisée selon des critères intérieurs des États-Unis et comment, quand il est nécessaire de créer des pressions politiques sur les Palestiniens, l’Occident est prêt à toucher les plus vulnérables. Cette coupure d’aide s’inscrit dans une série d’actes politiques après le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem en mai 2018 et les mesures prises par des pays arabes en accord avec l’administration américaine pour empêcher les Palestiniens d’effectuer le pèlerinage à La Mecque.

Les Palestiniens de Jérusalem-Est, comme ceux de 1948, n’ayant pas de passeport, ils ne peuvent donc pas faire le Hajj. Ce revirement de situation se comprend soit comme une volonté de pousser les Palestiniens à accepter le passeport israélien, soit comme un prétexte pour que l’Arabie saoudite et Israël procèdent à une « normalisation ». Cette volonté politique constitue une manipulation qui touche aux intérêts personnels, y compris pour les aspects de santé, afin d’obliger les Palestiniens à se résigner et leur imposer une réalité politique pour étouffer la contestation et la résilience/résistance.

Entretien réalisé par Anne Lohéac.

Légende de la photo en première page : Manifestation palestinienne, à Jérusalem, en janvier 2015. © Shutterstock/Rostislav Glinsky

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°44, « Tunisie : un destin démocratique ? », novembre-décembre 2019.

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