Les médias font-ils les élections ?

Avant de nous intéresser plus précisément au cas des élections, que pouvez-vous nous dire quant à la relation qu’entretient le monde politique avec le monde médiatique et sur la façon dont ce dernier est considéré ?

Francis Balle : Il faut déjà se demander de quels médias on parle. En effet, il existe des médias d’information et des médias de divertissement. Ce qui intéresse de prime abord les politiques, et peut-être à tort d’ailleurs, ce sont les médias d’information. Pourtant, les médias de divertissement peuvent également avoir une influence politique, comme dans le cas de certaines fictions qui peuvent influer sur la perception qu’ont les spectateurs du monde politique, de ses acteurs et de leur rôle sur le cours de l’Histoire.

Lorsque l’on parle de médias d’information, on met l’accent sur les journalistes par rapport aux hommes politiques. Il existe deux traditions différentes de pratique du journalisme : la tradition anglo-saxonne et la tradition continentale-européenne. À l’inverse de ce qui s’est passé aux États-Unis au XIXe siècle (1), les journalistes français ne se sont pas émancipés de la politique et de la littérature. La meilleure preuve en est le cas de Balzac, qui était contraint d’exercer le métier de journaliste pour arrondir ses fins de mois. Et il en avait honte, au point d’écrire : « Si la presse n’existait pas, il ne faudrait surtout pas l’inventer. » Dans le monde anglo-saxon, le journaliste est parvenu à définir aux yeux de tous son rôle, avec un point de vue distancié vis-à-vis des évènements pour raconter à ses contemporains ce qui se passe et ce qui risque demain de se passer. À l’inverse, en France, les journalistes ne sont malheureusement pas parvenus à définir leur propre identité et à faire admettre la légitimité de leur rôle. Ceci rejaillit incontestablement sur leur crédibilité, qui en souffre, comme l’illustrent les enquêtes qui révèlent que la population ne croit pas volontiers ce que les journalistes disent, qu’elle les soupçonne d’avoir des arrière-pensées, d’exercer une influence. Ce qui entame la crédibilité et la légitimité du journaliste, en France, c’est cette tentation de vouloir jouer un rôle qui n’est pas le sien : procureur ou avocat plutôt qu’observateur, acteur plutôt que témoin, aux côtés des politiques plutôt qu’à distance, sur le balcon de l’histoire. Au fond, comme le disait Albert Camus, le rôle des journalistes est d’être l’historien du présent comme l’historien est le journaliste du passé.

Un certain nombre de personnes critiquent parfois la trop grande proximité qui peut exister entre le monde politique et médiatique, en particulier certains journalistes. Est-ce éthique ? 

La difficulté pour le journaliste, c’est de n’être ni trop près, ni trop loin. Il doit être assez près pour comprendre les ressorts de l’action politique, et doit donc fréquenter les hommes politiques et les intellectuels ; mais il doit aussi ne pas trop s’en approcher, sous peine de développer une certaine sympathie ou une empathie qui pourrait altérer son jugement. C’est l’art de l’équidistance et c’est une mission quasi impossible. Si, sur le continent européen, nous sommes beaucoup moins sourcilleux sur la relation entre les hommes politiques et les journalistes, les habitudes sont tout à fait différentes dans le monde anglo-saxon, où un journaliste ne doit pas accepter de cadeau ni d’invitation à déjeuner.

Lors d’une campagne électorale, il semble aujourd’hui impossible pour un candidat quel qu’il soit de contourner la sphère médiatique. Les médias peuvent-ils ainsi avoir une influence sur le choix des candidats, sur leurs décisions ou sur les thématiques mises en avant ?

Il est certain que les médias ont une influence considérable sur la sélection des candidats, en ayant un regard favorable pour certains et défavorable pour d’autres. Il existe des « boites noires » au sein des rédactions où des hommes publics sont mis à l’index et ne sont donc jamais invités. C’est en particulier le cas dans la presse régionale, qui fait bien souvent sa propre sélection pour décider à qui elle donne la parole ou non.

Or c’est évidemment très important d’être visible dans les médias, dans la mesure où ces derniers jouent le rôle de vitrine pour les hommes publics. Et cela, même si la vitrine est défavorable, car il vaut mieux qu’on parle de soi en mal plutôt que d’être invisible. C’est un rôle très important et qui est souvent négligé.

Ensuite, il est également évident que les médias choisissent les thèmes qu’ils vont aborder. Or ce choix est stratégique pour les hommes politiques qui ne sont pas forcément à l’aise sur l’ensemble des sujets. Le choix des sujets peut ainsi jouer en faveur de certains candidats lors d’une élection.

Les médias sont donc importants par la sélection qu’ils opèrent parmi les candidats en leur accordant une visibilité et aussi en ce qu’ils sélectionnent des thèmes qui sont plus ou moins favorables au candidat dont ils sollicitent les avis.

Qu’est-ce qui motive les choix opérés par les médias ?

L’idéologie dominante. Certains sujets sont dans l’air du temps et d’autres non. Il y a aussi le fait que les médias ont une certaine idée des sujets qui répondent aux prétendues attentes de leurs lecteurs, spectateurs ou auditeurs et qu’ils ont une idée a priori des sujets qui ne retiennent pas l’attention. Or il ne faut pas oublier que les médias ont pour souci d’être lus, écoutés ou regardés. Lorsqu’un journaliste estime qu’un sujet est important, qu’il a envie de le traiter et de solliciter des hommes publics compétents sur la question, il arrive souvent qu’il se fasse éconduire par le rédacteur en chef, car le sujet n’est pas adapté à la ligne éditoriale.

Est-ce que certains candidats peuvent chercher à influencer les médias afin de s’assurer leurs soutiens ?

Bien entendu, et c’est tout à fait normal. Les candidats ont besoin des médias, d’être sur le devant de la scène et que les sujets sur lesquels ils sont les plus compétents soient abordés. Cela est tout à fait normal et ce n’est pas condamnable, puisque les hommes politiques ont aujourd’hui besoin des médias pour accéder à leur public. Il est même souhaitable que les hommes politiques « courtisent » les médias, mais ces derniers – et c’est là tout l’enjeu – doivent apprendre à ne pas se laisser piéger.

Ce qui est scandaleux, ce ne sont pas les pressions exercées sur les journalistes, c’est plutôt que les journalistes ne résistent pas aux pressions qu’ils subissent ou n’avouent pas leur parti pris. Mais c’est extrêmement difficile de rester impartial.

Dans le film Des hommes d’influence sorti en 1997, le président américain sortant doit faire appel à une équipe de conseillers et de spin doctors pour créer une diversion médiatique alors qu’il est éclaboussé par un scandale sexuel quelques jours avant le début du scrutin. Ce genre de choses est-il envisageable dans la réalité ?

C’est certain. Ce sont des stratégies qui ne sont pas condamnables en elles-mêmes, mais il faut savoir les démasquer. Aux États-Unis, les spin doctors sont reconnus comme des orfèvres dans l’art de faire de la communication, pour détourner ou au contraire concentrer l’attention sur certains thèmes ou évènements. Normalement, la compétition entre les médias doit permettre de déjouer ce genre de manœuvres, mais il arrive bien souvent que cela passe au travers. Cependant, maintenant que l’existence des spin doctors est connue, leur cote a diminué. Avant cela, leur influence était considérable ; aujourd’hui, on se méfie d’eux. Le film dont vous parlez a d’ailleurs incontestablement contribué à faire connaitre ce phénomène. Aujourd’hui, il est devenu tellement courant d’opposer communication et information que le public se prémunit contre ce qu’il considère comme étant un poison. Il est donc aujourd’hui de plus en plus difficile de faire ce qui pouvait se faire avant.

Dans quelle mesure les électeurs sont-ils influencés ou influençables par les médias ?

L’influence est maximale quand les journaux se disent impartiaux et qu’ils ne le sont pas. En revanche, l’influence est juste « normale » lorsque les médias confessent leur parti pris ou le courant de pensée dont ils se sentent le plus proche. Les électeurs sont trompés lorsqu’un média quel qu’il soit se dit impartial, proclame son indépendance, alors qu’il ne l’est pas. Dans ce cas-là, et c’est ce qui est pervers, il joue le rôle de « sous-marin » d’un courant de pensée, d’un système idéologique, ou d’un homme.

Pour ce qui est de l’influençabilité des électeurs face à ce type de menaces, il faut bien dire que contrairement à ce que l’on peut penser, l’esprit critique n’est pas forcément très répandu. Ce n’est pas comme le bon sens. L’esprit civique et l’esprit critique, qui devraient être la pierre philosophale de toute éducation, n’ont pas forcément auprès de tout le monde les succès escomptés et la crédulité est parfois très grande. L’influence des médias dépend donc de la façon dont ils affichent leur impartialité, mais aussi de la crédulité de ceux auxquels ils s’adressent, et cette crédulité est extrêmement variable.

Lors des récentes élections en France, Emmanuel Macron a critiqué le rôle de certains organes de presse russes, qualifiés « d’organes d’influence », qui « répandent des contrevérités infamantes », en faisant allusion à RT et Sputnik. Est-ce que des médias étrangers peuvent être utilisés comme une arme, ou un outil d’influence, afin d’orienter le résultat d’un scrutin ?

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