Les médias font-ils les élections ?

Les médias ont toujours été des outils du soft power, et même du smart power. Ils sont devenus aujourd’hui des outils primordiaux dans les relations internationales, d’autant plus qu’ils sont devenus globaux en ayant suivi le cours de la mondialisation. Ils sont donc clairement des outils au service des nations dans les relations que ces nations entretiennent avec les autres. Tout État souhaitant gagner sa place sur la scène internationale tente par les médias d’influencer les opinions et les gouvernants des autres nations. Ce n’est pas un phénomène nouveau, il est même très ancien. Mais il est aujourd’hui considérablement amplifié en raison de la mondialisation économique, par la révolution numérique et par le fait que désormais les ondes traversent les frontières et les médias, en particulier la radio et la télévision. De ce fait, les États tentent par ce biais d’exporter leur influence.

Que la Russie ait voulu influencer les élections aux États-Unis et en France, c’est une évidence. Mais c’est le lot de tous les pays qui veulent exister sur la scène internationale, y compris les pays occidentaux bien entendu. Ils mettent leurs médias au service de leur puissance.

Lors de la dernière campagne présidentielle américaine, Donald Trump a fait des médias l’une des cibles principales de ses attaques virulentes. Des attaques qui n’ont d’ailleurs pas faibli après sa victoire. « Journalistes malhonnêtes », « fake news », légitimation de la violence contre les journalistes, le président américain cherche à passer pour une victime et à détourner le peuple, ou du moins ses électeurs, des médias traditionnels. Comment expliquer que cette critique de la sphère médiatique ait pu avoir autant d’échos auprès de son électorat ?

Le procès des médias est permanent. Ce qui singularise la période actuelle, c’est que ce procès est d’autant plus efficace auprès de nos concitoyens que le crédit des médias diminue. En effet, comme ce crédit ne cesse de décliner, il est évidemment beaucoup plus facile aujourd’hui d’instruire leur procès. Et il est d’autant plus tentant de les attaquer lorsque ceux-ci vous sont défavorables ou hostiles. Il est donc tout à fait normal que Trump se soit engouffré dans la brèche, puisqu’il savait parfaitement que les médias américains n’avaient pas bonne réputation et que, de surcroit, ils ne lui faisaient pas la courte échelle. C’était un double bénéfice pour lui, en critiquant à la fois ceux qui sont déjà critiqués et ceux qui le critiquent. Tout est question de popularité, car un homme politique qui est bien traité par les médias n’a aucune raison d’aller les critiquer.

Lors d’un récent entretien donné par Steve Bannon, dirigeant du média Breitbart News et ancien conseiller spécial de l’actuel président américain, celui-ci déclarait que ce que Donald Trump avait fait avec Twitter, c’était créer un média sans intermédiaire, passant au-dessus des médias traditionnels pour parler directement aux Américains. Parallèlement, la dernière élection présidentielle française a montré des candidats ou une classe politique plus hostile aux médias traditionnels, en refusant de répondre à certaines questions, en les accusant de « lyncher » certains candidats ou en se détournant tout simplement d’eux pour aller vers les nouveaux médias. Les médias traditionnels et les journalistes, qui sont pourtant un outil essentiel de la vie démocratique en jouant le rôle de contre-pouvoir, sont-ils menacés dans leurs rôles ? Pourquoi une telle hostilité ?

Comme nous venons de le voir, la tentation est évidemment très grande de court-circuiter les médias lorsque ceux-ci sont discrédités et lorsqu’ils vous sont hostiles. Mais c’est une tactique vieille comme le monde. Ce qui singularise notre époque, c’est que nous disposons d’outils qui sont autres que les préaux d’école pour court-circuiter les médias, que ce soit la presse, la radio ou la télévision. En effet, aujourd’hui, il y a les réseaux sociaux à l’influence virale qui sont devenus des outils privilégiés. Grâce à eux, et notamment Twitter et Facebook, il est possible par exemple d’organiser une campagne. Court-circuiter les médias a toujours été une tentation des hommes politiques lorsque ceux-ci ont mauvaise presse. Il y a cependant un effet contraire, car, contrairement à ce que dit l’adage, on n’est pas toujours mieux servi par soi-même. Les internautes ne sont pas dupes et ils le sont d’autant moins que ces nouveaux médias commencent déjà à vieillir, et donc à mûrir.

Dans un premier temps, lorsqu’un média apparait, comme ce fut le cas pour la presse, la radio ou la télévision, il est avéré que son influence est grande. Au bout d’un certain temps, les lecteurs, les auditeurs ou les téléspectateurs font preuve de moins de crédulité. Ils savent que ces médias peuvent les tromper. Ce qui se passe aujourd’hui avec les réseaux sociaux, c’est exactement ce qui s’est passé avec les radios locales dans les années 1980, que l’on croyait de moins en moins et qui étaient soupçonnées de vouloir vous manipuler. Or, lorsque l’on commence à soupçonner un média de vouloir nous manipuler, l’effet qu’il produit sur vous est à l’inverse de celui qu’il escompte. Aujourd’hui, on a tellement dit le pire et le meilleur concernant les informations véhiculées par les réseaux sociaux que l’on commence naturellement à se prémunir contre leur influence. Et la population a bien compris que certains hommes politiques avaient cherché via les réseaux sociaux, qu’ils pensaient efficaces, à court-circuiter les grands médias traditionnels. La réaction est alors double du côté des internautes : d’abord en réalisant qu’il est facile de dire qu’on est le meilleur, puis en comprenant que les réseaux sociaux sont des outils de propagande. En réponse, l’internaute va naturellement chercher à se prémunir contre l’influence qu’ils pourraient exercer en allant jusqu’à croire le contraire de ce qu’ils disent.

Selon vous, l’influence des réseaux sociaux, dans les stratégies politiques, est-il de ce fait susceptible de décliner ?

Je pense que nous avons surestimé cette influence, comme ce fut le cas avec la télévision dans les années 1960, ou comme ce fut le cas avec la radio dans les années 1930. On surestime toujours l’influence du dernier né parmi les médias. Il arrive inévitablement une période de rejet, et je crois que les réseaux sociaux viennent d’entrer dans cette phase. Dans ce cas-là, les hommes politiques se rabattront sur le dernier né des médias qui aura toujours plus d’influence que les anciens. Mais actuellement, je ne peux pas vous dire ce qui va remplacer les réseaux sociaux. En revanche, ce qui est sûr, c’est que les élections sont aujourd’hui de plus en plus imprévisibles. Nous savions déjà qu’être donné gagnant par les médias six mois avant une élection n’était jamais bon signe, mais aujourd’hui je pense que nous pouvons ramener le délai à six semaines. Des élections ne sont jamais gagnées d’avance et ce n’est pas un gage de succès qu’être annoncé gagnant à l’avance par les médias. Pour donner un exemple récent, il était annoncé depuis longtemps qu’Angela Merkel gagnerait haut la main, mais son succès a été plus relatif qu’escompté. Ce qui était en revanche plus difficile à prévoir, c’était le succès d’Emmanuel Macron.

Alors que les médias sont bien souvent des entreprises commerciales – du moins dans les sociétés démocratiques – et avec un modèle économique en crise, la quête de l’audimat ou la chasse au buzz ne nuit-elle pas à la qualité du débat, au détriment de la population et des choix qu’elle peut faire ?

Il est vrai que dans toutes les sociétés démocratiques, les entreprises d’informations sont à la fois comme les autres, parce qu’elles ne peuvent pas survivre si les « consommateurs » se détournent d’elles, mais en même temps elles ne sont pas tout à fait comme les autres, parce qu’elles participent au débat démocratique. Par rapport à cette situation, on peut dire deux choses. La première, c’est que le régime de libre concurrence, qui fait de l’information un marché avec une offre et une demande, est « le pire des régimes à l’exception de tous les autres », comme disait Winston Churchill. Personne n’a encore trouvé mieux, car partout où les médias ne sont pas des entreprises comme les autres, alors ce sont des médias entre les mains des gouvernants et donc ce n’est plus un régime démocratique.

Deuxièmement, ce qui est rassurant, c’est que les médias sont de plus en plus nombreux, de plus en plus divers et ils s’adressent aussi bien à des audiences massives – à l’instar des grandes chaines généralistes comme TF1 – qu’à des cibles étroites et des publics bien circonscrits. Il y a donc aujourd’hui une juxtaposition entre des macro-médias, des micro-médias et des médias intermédiaires, ce qui offre une réelle possibilité de faire vivre le débat démocratique, dans la mesure où il existe une concurrence, qu’on oublie souvent, entre les grands médias et les petits médias. En effet, lorsque des micro-médias bénéficient d’un certain succès auprès d’un public cible, vous pouvez être sûr que les thèmes abordés par ces derniers finiront un jour par se retrouver dans les grands médias, qui sont soucieux de se renouveler en permanence. Le débat démocratique en sort donc vivifié. Les chaines d’informations servent par exemple de banc d’essai pour les grandes chaines généralistes.

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