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Quand la Chine se pense en grande puissance

La Chine se pense désormais en grande puissance et le fait savoir. Mais sous quelle forme, et avec quelle finalité ? Dans le même temps, faut-il craindre une Chine superpuissance, ou au contraire l’accueillir avec sérénité ? Autant de questions déterminantes dans les relations internationales contemporaines.

Pour comprendre les ambitions de puissance de Pékin, il est nécessaire de se plonger dans l’histoire et la culture chinoises afin d’apporter des éléments de réponse, loin des clichés et idées reçues (« la Chine est conquérante », ou au contraire « la Chine est fondamentalement pacifique », parmi les plus répandus). Il convient ainsi de s’interroger sur le retour sur le devant de la scène du système du Tianxia, ainsi que sur l’évocation des nouvelles routes de la soie pour désigner la stratégie d’investissements dans le monde de la Chine. En parallèle à l’évocation de ces symboles du passé parfois réinterprétés, Pékin semble s’inspirer de concepts contemporains, comme le soft power ou le consensus de Pékin (1), au risque de soulever de multiples questions sur la place de la démocratie dans le leadership mondial.

Tianxia 2.0 et refus de l’hyperpuissance

Et si la compréhension du présent et de l’avenir de la Chine se trouvait dans l’étude de son passé ? Un chercheur chinois de l’Académie des Sciences sociales, Zhao Tingyang, apporte depuis quelques années une contribution riche et éclairée sur les débats concernant le rapport de la Chine au monde autant que les caractéristiques de sa puissance, en évoquant le système du Tianxia, qui signifie littéralement « tout sous un même ciel » (2). Ce système, que Zhao présente dans son plaidoyer comme inclusif dans la relation de la Chine aux autres civilisations, serait une universalité et viendrait répondre aux carences de la pensée occidentale et des rapports de domination qui l’accompagnent. Il s’agit donc d’une « société harmonieuse » à échelle mondiale.

C’est à la dynastie des Zhou (XIe-IIIe siècles av. J.-C.) qu’il faut remonter pour trouver les premières traces du Tianxia, qui subit ensuite une multitude d’influences et s’imprégna du confucianisme. Autant dire que ce système antique a fortement impacté l’ensemble de l’histoire plurimillénaire de l’empire de Chine. Mais il fut totalement oublié au cours des cent cinquante dernières années, avant d’être remis au goût du jour comme une clef de compréhension de la stratégie de puissance de la Chine et de la relation avec son voisinage et les grandes puissances. Ce « Tianxia 2.0 » peut-il être la réponse à un ordre international confronté à une multitude de défis ? À l’inverse, ne traduit-il pas une volonté hégémonique chinoise, dans son environnement régional dans un premier temps, élargi au reste du monde ensuite ? Bref, quel regard devons-nous porter sur le travail de Zhao, dont l’influence auprès des décideurs chinois n’est cependant pas démontrée ? Ainsi, le parti communiste chinois voit-il dans le Tianxia le système idéal, un slogan, ou ne le prend-il pas au sérieux ? Difficile de répondre catégoriquement à ces questions. Reste que le Tianxia alimente, en Chine comme dans le reste du monde, les réflexions sur la nature de la politique internationale de Pékin.

Dans la pratique, le Tianxia 2.0 se caractérise depuis une décennie par un positionnement singulier sur la multipolarité. Partant du constat pragmatique que la Chine est une puissance retrouvant peu à peu sa place sur la scène internationale, à condition de ne pas chercher à faire de vagues, les dirigeants de Pékin ont construit un discours qui mêle habilement multilatéralisme et multipolarité, qui refuse le statut de superpuissance mais propose dans le même temps un regard nouveau sur la gestion des grands enjeux géopolitiques. Pékin semble ainsi préparer ce qui sera, à l’échéance de quelques années, une véritable politique étrangère de puissance assumant son statut, à tel point que la mise en avant d’une certaine idée de la multipolarité et la défense du multilatéralisme sont des outils servant des objectifs plus ambitieux. En attendant, la politique étrangère de la Chine semble s’apparenter à ce que le sinologue américain David Shambaugh qualifie de « puissance partielle », incapable, pour le moment du moins, de rivaliser avec les États-Unis, puissance globale (3). Reste simplement à savoir si la Chine est une puissance partielle par défaut, ou par choix, refusant ainsi de s’exposer aux innombrables contraintes et responsabilités qui accompagnent le statut de grande puissance. En s’autoproclamant champion de la multipolarité, Pékin semble avoir fait son choix.

Les dirigeants chinois sont à première vue des défenseurs déclarés de la multipolarité et cette tendance est ancienne. Le parti communiste chinois s’en est toujours, avec plus ou moins de crédibilité, revendiqué. On se souvient notamment des initiatives de Zhou Enlai, au milieu des années 1950, en faveur du mouvement tiers-mondiste, qui traduisaient la volonté de Pékin de ne pas s’aligner sur Washington et Moscou. Plus récemment, reprenant l’idée du non-alignement, rejetant la bipolarité de la guerre froide et refusant de s’impliquer trop directement dans la rivalité Est-Ouest, Deng Xiaoping rappela à plusieurs reprises que, quoi qu’il arrive, la Chine ne prétendrait jamais au statut de superpuissance. Parallèlement à cette humilité déclarée, la Chine s’est de plus en plus affirmée comme une puissance de premier plan et revendique même aujourd’hui ouvertement sa place dans le concert des nations. Les préceptes de Deng restent donc d’actualité, mais leur interprétation a évolué au gré de la montée en puissance chinoise.

Le refus du statut d’hyperpuissance se retrouve dans la volonté des dirigeants chinois de faciliter l’émergence d’une multipolarité dans laquelle la Chine occuperait une place importante. Pour ce faire, Pékin s’est mué en avocat du multilatéralisme, refusant toute forme d’hégémonie d’une puissance sur la scène internationale. Tant sur le plan régional qu’international, la Chine a résolument adopté ce type de comportement dans ses rapports avec les autres acteurs. Mais c’est en grande partie grâce à son expérience du multilatéralisme que Pékin voit désormais dans la multipolarité la meilleure des options. Les termes de multipolarité (duoji) et de multilatéralisme (duobian) sont, en langue chinoise, distincts, mais il est cependant difficile de ne pas voir, dans les discours officiels chinois, une confusion entre ces deux notions. D’autant que les dirigeants semblent friands du terme multipolarisation (duojihua), qui serait un processus de mise en place d’une certaine multipolarité davantage que le constat que cette dernière existe. Les fondements de la doctrine extérieure chinoise, notamment les concepts de développement pacifique (heping fazhan) et de monde harmonieux (hexie shijie), relèvent ainsi de principes essentiellement multilatéraux mais servent les intérêts nationaux de la Chine.

Les routes de la soie repensées

L’appellation « nouvelles routes de la soie » évoque à la fois les échanges commerciaux étalés sur plusieurs siècles le long de la route de la soie, définie à la fin du XIXe siècle par le géographe allemand Ferdinand von Richthofen, mais aussi les mythes véhiculés par les récits des voyageurs et les transferts culturels qui ont accompagné ces interactions entre plusieurs civilisations parfois très distinctes. De Marco Polo à Matteo Ricci, de Guillaume de Rubrouck à Carl Mannerheim, les observateurs occidentaux se sont d’ailleurs émerveillés de ces transferts. De fait, cette route de la soie est mal nommée, en ce qu’elle se traduisit par des transferts culturels et des influences plus que par des échanges commerciaux. Aussi, il convient de s’interroger non seulement sur la finalité des nouvelles routes de la soie lancées par Pékin, mais également sur leur nature (4).

C’est en 2013, depuis le Kazakhstan, que Xi Jinping a pour la première fois exprimé la volonté de la Chine d’investir massivement dans les infrastructures à l’échelle planétaire, désormais désignée sous l’appellation de Belt and Road Initiative (BRI). Mais c’est, en réalité, depuis le début des années 2000 que Pékin accroît son influence sur tous les continents, avec des initiatives comme les sommets Chine-Afrique lancés en 2000, ou encore des investissements en hausse en Asie du Sud-Est, en Asie centrale, au Moyen-Orient, en Amérique latine (5) et même en Europe. La Chine a également ouvert de nouvelles voies de coopération dans le domaine culturel, avec la création des instituts Confucius en 2003 ou encore la formulation d’une stratégie de soft power en 2007. L’initiative de Xi Jinping n’a fait, ainsi, que confirmer l’implication grandissante du pays hors de ses frontières, sur la base des succès de la décennie précédente.

Cependant, avec une force de frappe financière sans précédent, et des projets qui se sont multipliés depuis quelques années, le phénomène a pris une importance considérable, à tel point qu’il s’impose aujourd’hui comme le principal sujet de géopolitique contemporaine, tant dans ses aspects économiques que politiques, stratégiques et sociétaux. Cette importance croissante explique la multiplication de travaux questionnant à la fois la finalité et l’impact de ces nouvelles routes de la soie.

Il est notoire que le développement des investissements chinois dans le monde traduit une volonté d’affirmation de puissance de la Chine, qui cherche non seulement à pérenniser sa croissance économique en renforçant des relations commerciales lui permettant de se projeter dans diverses régions du globe, mais également à proposer, sur la base d’un rapport présenté comme « gagnant-gagnant », une relation inédite avec le reste du monde. Plus qu’une simple reprise d’activité des routes empruntées par marchands et voyageurs, le projet des nouvelles routes de la soie est, en réalité, le vecteur d’ambitions planétaires. Se pose ainsi la question de l’affirmation de la puissance chinoise et d’un rapport au monde modifié dès lors que Pékin occupe le premier rang. La Chine accédera, sans doute au début de la prochaine décennie, au statut de première puissance économique mondiale après être devenue le premier exportateur. Cela se traduira inévitablement par un rôle accru dans la géopolitique, d’une importance encore jamais observée, soit par choix — période impériale —, soit par manque de moyens — depuis le milieu du XIXe siècle —, soit par volonté de rester en retrait — depuis les annonces de Deng Xiaoping au début des années 1990.

Les nouvelles routes de la soie accélèrent donc l’affirmation de puissance chinoise, et imposent de définir ses contours et ses objectifs. Au point de soulever une question fondamentale : est-ce parce que la Chine a une stratégie de grande puissance qu’elle a mis sur pied les nouvelles routes de la soie, ou est-ce parce que les nouvelles routes de la soie renforcent la présence chinoise aux quatre coins du monde qu’elles doivent s’accompagner d’une stratégie de grande puissance ? Sans doute les deux à la fois.

Entre soft power et consensus de Pékin

Parallèlement à une plus grande implication dans les affaires internationales, à sa vision de la multipolarité et aux risques d’hégémonisme que les voisins de Pékin ne manquent pas de pointer du doigt, la Chine s’efforce de déployer une stratégie de soft power en misant sur sa culture pour soigner son image. À l’occasion du XVIe Congrès national du parti, en décembre 2002, le système de réformes dans le domaine culturel fut officiellement lancé, avec pour objectif avoué la mise en avant de la culture chinoise dans le but stratégique de servir les intérêts de la nation. Mais c’est en 2007, lors du XVIIe Congrès, que le soft power a été adopté officiellement comme principe politique. Cette vision idyllique de la puissance chinoise présente la particularité, pour le moins intrigante, de s’appuyer quasi exclusivement sur les outils du soft power, au premier rang desquels le rayonnement culturel, sans jamais faire mention des questions économiques ou militaires, sinon pour indiquer que la Chine cherche à jouer un rôle dans le maintien de la paix. Son principal défaut serait ainsi de ne pas proposer de vision sur le long terme et de se contenter de préconiser le soutien aux initiatives culturelles afin de faire la promotion de la Chine, sans toutefois poser la question du pourquoi. En ce sens, il s’agirait plus d’une sorte de nation branding (promotion d’une image de marque nationale) que d’une véritable stratégie politique. Le soft power est considéré comme un moyen déployé par la Chine pour faire reconnaître son statut de grande puissance. C’est ainsi que Pékin se lança dans une immense opération de séduction, investissant des sommes colossales, en particulier dans les pays en développement, le plus souvent sans contrepartie. Ce soft power chinois s’est décliné sous plusieurs formes, et la BRI en est l’une des composantes.

Cependant, le renforcement en parallèle des implications économiques et commerciales et d’une stratégie culturelle axée autour d’une stratégie de soft power se traduit, compte tenu du poids de la Chine, par des réactions et parfois des inquiétudes des autres acteurs du système-monde. Si certains voient dans l’engagement accru de la Chine sur la scène internationale par la BRI la manifestation d’un consensus de Pékin* qui se substituerait progressivement au consensus de Washington* et proposerait une nouvelle grammaire des relations internationales, d’autres analysent à l’inverse ce bouleversement sous le prisme de la transition, en attendant que la Chine ne pratique une ingérence, justifiée par la défense de son intérêt national, et impose de fait ses propres normes. Dès lors, quelle sera la stratégie de Pékin ? Quelles réactions les autres grandes puissances vont-elles lui opposer ? Et quelles seront les résistances dans les sociétés les plus vulnérables ? Des réponses à ces questions dépendra le rapport de la Chine au monde, le succès des nouvelles routes de la soie autant que l’image de la Chine sur la scène internationale.

Le risque de voir émerger un principe de néo-vassalité, en référence à la relation que l’Empire chinois établissait avec les pays de son entourage, est renforcé par la dépendance économique et la difficulté de pays disposant de peu de moyens de se soustraire au bon vouloir de Pékin. Il convient par ailleurs de noter que ce risque d’hégémonie, s’il est aujourd’hui très prononcé dans certaines régions, en Asie du Sud-Est en particulier, peut considérablement évoluer en fonction des potentiels chinois, et ainsi ne pas se limiter au voisinage de la Chine pour s’inviter sur tous les continents. Autant dans les opportunités qu’elles suggèrent que dans les risques qu’elles soulèvent, les « nouvelles routes de la soie » doivent ainsi être analysées avec prudence, et leur capacité à bouleverser les équilibres économiques et politiques internationaux ne doit certainement pas être sous-estimée.

La perspective d’un consensus de Pékin interpelle tout naturellement les décideurs américains et invite à réfléchir à des réponses appropriées. D’Obama à Trump, de la main tendue aux guerres commerciales, la méthode a changé mais l’équation de cette obsession chinoise reste cependant la même. Les deux premières économies de la planète ont-elles vocation à être des rivales ? Pas nécessairement. Sont-elles irrémédiablement amenées à coopérer ? Sans aucun doute. Mais dans le même temps, cherchent-elles à prendre l’ascendant sur l’autre ? Incontestablement. Ce constat sous forme de théorème suffit à lui seul à résumer la situation dans laquelle se retrouvent actuellement les deux pays, entre interdépendance de facto et volonté de suprématie de moins en moins masquée. C’est sans doute l’un des moments qui caractérise ce que certains qualifient de « transition hégémonique », voire, pour les plus pessimistes, de « piège de Thucydide »*, pour prophétiser une inévitable confrontation entre les deux puissances. Mais il est difficile de savoir combien de temps ce moment placé sous le signe de l’interdépendance est supposé se maintenir. De fait, cette interdépendance n’est pas nouvelle, et elle détermine en grande partie les relations entre les deux pays dans le domaine économique et commercial. Comme l’écrivait déjà en 1998 le dernier gouverneur britannique de Hong Kong, Chris Patten, « la Chine ne bougera pas sans l’Amérique et l’Amérique ne bougera pas sans la Chine. Ils sont enfermés ensemble. Un accord entre eux est vital pour sauver le siècle » (6). Le problème est que cette interdépendance a progressivement évolué, au détriment des États-Unis et au profit de la Chine, et les récents développements à Hong Kong en apportent, ironie du sort, la démonstration.

La démocratie en défi

En s’imposant comme un acteur de premier rang, la Chine bouleverse évidemment la perception des rapports entre grandes puissances, mais elle bouscule également les a priori sur la nature de cet engagement. Ainsi et à courte échéance, pour la première fois dans l’histoire contemporaine, la puissance dominante ne sera ni occidentale ni démocratique. Cela suppose-t-il des comportements différents, des engagements sur la scène internationale basés sur d’autres critères ? Sans doute, mais c’est surtout au niveau de l’image renvoyée par la grande puissance que la différence est la plus notable, et se mesure déjà dans le slogan « gagnant-gagnant » qui accompagne les nouvelles routes de la soie : les questions de gouvernance et de politique intérieure sont placées au second rang, contrairement aux normes imposées par des structures comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. L’enjeu de la mise en place du consensus de Pékin est ainsi bien plus politique qu’économique.

Les premiers signes ne trompent pas. Trente ans après Tian’Anmen et plus de vingt ans après la rétrocession de l’ancien territoire britannique à la Chine, la démocratie à Hong Kong semble de plus en plus fragile et il serait naïf de considérer qu’elle pourra se maintenir en l’état. Associée au sort des Ouïghours dans la province du Xinjiang, aux choix politiques comme la campagne anti-corruption ou aux évolutions technologiques comme la reconnaissance faciale, cette question traduit une volonté de Pékin de réduire au silence toute forme de contestation, sans que cette attitude ne s’accompagne de protestations à grande échelle dans le reste du monde. On ne peut ainsi que constater la discrétion des soutiens au mouvement démocratique de Hong Kong et à la cause des Ouïghours. Mise au ban consécutivement à sa répression à Tian’Anmen en 1989, la Chine serait-elle désormais à l’abri de mesures de rétorsion de la communauté internationale, du fait de son poids ? Difficile de le nier. La position fragile de Taïwan, mais aussi le rapport de force déséquilibré avec les pays d’Asie du Sud-Est, la Mongolie ou certains États d’Asie centrale nous invitent à considérer que la Chine ne se contente plus de renforcer sa position à l’échelle régionale, et qu’elle impose désormais son bon vouloir. Si le voisinage de Pékin est en première ligne, il ne faut pas sous-estimer la portée globale de ce phénomène, qui transparaît notamment dans les accords sur l’extradition de citoyens taïwanais vers… Pékin, que la Chine est en train de mettre en place avec un nombre grandissant de pays, régimes autoritaires autant que démocratiques (7).

En parallèle, le modèle autoritaire chinois semble séduire un nombre grandissant d’États émergents, qui s’affranchissent des règles des démocraties occidentales en matière de gouvernance pour se rapprocher de Pékin et miser sur leur développement économique plus que sur la réforme de leurs institutions. Avec le consensus de Pékin et son application — la BRI —, la Chine prouverait qu’un système de parti unique et de libre entreprise sans libertés politiques peut être une alternative viable et vigoureuse au modèle occidental. On y voit la martingale gagnante pour les pays du Sud, la panacée d’un décollage économique conciliant un autoritarisme politique au service d’un capitalisme où l’État resterait un acteur économique prépondérant, contre la démocratie et la libre entreprise telles qu’on les pratique dans le monde occidental. Si le continent asiatique et l’Afrique sont particulièrement concernés, on ne peut que relever une tendance similaire en Amérique latine et même en Europe. Ainsi, le modèle chinois bouscule nos certitudes sur la démocratie, à la fois comme conséquence inévitable du développement économique et comme garant de la bonne gouvernance. L’affirmation de la puissance chinoise, quelle que soit sa manifestation, remet en question la place de l’Occident tant comme centre de pouvoir que comme modèle à suivre, au point que le « rêve chinois » invoqué par Xi Jinping et qui fit au départ sourire, pourrait se concrétiser (8).

Une grande puissance comme une autre ?

Pékin cherche aujourd’hui à faire la promotion de sa vision renouvelée des relations internationales et de l’organisation du monde, et elle se pense en grande puissance. À ce titre, l’affirmation de puissance de la Chine, tant dans sa dimension économique, politique que stratégique, est une réalité consommée en Asie-Pacifique et de plus en plus perceptible dans d’autres régions. La question se pose donc de savoir si la Chine, qui est aujourd’hui dans une dynamique d’affirmation à la fois de son poids géopolitique régional et du contrôle de son territoire et de ses frontières, joue plutôt la carte de la confrontation ou celle de la coopération économique, a priori plus adaptée à l’intégration régionale asiatique et à la mondialisation. À moins qu’elle ne privilégie les deux en s’appuyant sur un contexte géopolitique dans lequel les initiatives bilatérales se multiplient. Il est donc important, sinon urgent, de connaître les ambitions chinoises en matière de politique étrangère en Asie-Pacifique, espace dans lequel la stratégie expansionniste de Pékin rencontre les plus fortes résistances. Les exemples du Japon, de l’Asie du Sud-Est et, plus encore, de Taïwan et de Hong Kong, sont de précieux indicateurs des perceptions extérieures de la montée en puissance chinoise et de la volonté affichée par Pékin de jouer un rôle accru dans les relations internationales. De leur côté, les puissances occidentales doivent accepter la nouvelle réalité d’une Chine superpuissance, sans fatalité et sans opposition stérile. Et elles doivent surtout se demander si la Chine est, dans la pratique de sa puissance, fondamentalement différente de ce qu’elles proposèrent pendant des siècles, ou s’il ne s’agit pas au contraire d’une grande puissance comme les autres, avec ses vertus et ses excès.

Lexique
Consensus de Pékin : Modèle de relations bilatérales proposé par la Chine, notamment auprès des pays en développement, qui met l’accent sur le soutien aux projets d’infrastructures et de développement économique, privilégiant la non-ingérence dans les affaires intérieures du pays, par opposition au consensus de Washington.

Consensus de Washington : Corpus de mesures d’inspiration libérale (discipline budgétaire, réforme fiscale, privatisation des monopoles d’État, protection de la propriété privée, etc.) appliqué par les institutions financières internationales siégeant à Washington (Banque mondiale et Fonds monétaire international) aux économies en difficulté, et résumé par l’économiste John Williamson en 1989. Par extension, les pays occidentaux proposent un modèle de développement dans lequel leur soutien est soumis à la mise en œuvre de politiques en faveur du libre-échange, de la lutte contre la corruption, des droits civiques et de la démocratisation. Piège de Thucydide : Ce concept récemment repris par le politologue G. Allison fait référence à un passage de la Guerre du Péloponnèse dans lequel Thucydide voit comme cause non avouée de cette guerre la crainte suscitée chez les Lacédémoniens par le rapide développement d’Athènes. Un cas de figure qui, selon G. Allison, s’est répété à de nombreuses reprises dans l’histoire du monde.

Notes
(1) Stefan Halper, The Beijing Consensus : How China’s Authoritarian Model Will Dominate the 21st Century, New York, Basic Books, 2010.
(2) Zhao Tingyang, Tianxia, tout sous un même ciel, Paris, CERF, 2018.
(3) David Shambaugh, China Goes Global : The Partial Power, New York, Oxford University Press, 2013.
(4) À ce titre, lire Peter Frankopan, Les nouvelles routes de la soie : l’émergence d’un nouveau monde, Bruxelles, Nevicata, 2018.
(5) Cf. notamment la rubrique « Géoéconomie » sur les investissements chinois en Amérique latine (Mathieu Arès) et en Europe (Catherine Mercier-Suissa) dans Diplomatie no 86, Paris, Areion Group, mai-juin 2017 [NdlR].
(6) Chris Patten, East and West : The Last Governor of Hong Kong on Power Freedom and the Future, New York, McClelland & Stewart, 1998.
(7) Les deux premiers pays concernés furent le Kenya et la Thaïlande, mais d’autres (proches de Pékin) ont suivi.
(8) Lire à ce sujet Claude Meyer, L’Occident face à la renaissance de la Chine : défis économiques, géopolitiques et culturels, Paris, Odile Jacob, 2018.

Légende de la photo en première page : Le président chinois Xi Jinping aux Nations Unies à Genève, en 2017. Ayant peu à peu conquis des pouvoirs bien plus étendus que ses prédécesseurs, il centralise la conception et la direction d’une politique étrangère et de sécurité beaucoup plus ambitieuse quant au rôle de la Chine dans le monde, comme en témoignent ses nombreuses visites à l’étranger, aussi bien de grandes puissances, que de tout petits pays, tels les Fidji. (© UN/Jean-Marc Ferré)

Article paru dans la revue Diplomatie n°101, « La Chine au XXIe siècle : Quelles ambitions ? Quelle puissance ? », novembre-décembre 2019.

• F. Lasserre, É. Mottet et B. Courmont (dir.), Les nouvelles routes de la soie : géopolitique d’un grand projet chinois, Québec, PUQ, octobre 2019, 296 p. 

• B. Courmont et É. Mottet, L’Asie du Sud-Est contemporaine, coll. « Asies contemporaines », Québec, PUQ, 2019.

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