Quand la Chine se pense en grande puissance

Les nouvelles routes de la soie accélèrent donc l’affirmation de puissance chinoise, et imposent de définir ses contours et ses objectifs. Au point de soulever une question fondamentale : est-ce parce que la Chine a une stratégie de grande puissance qu’elle a mis sur pied les nouvelles routes de la soie, ou est-ce parce que les nouvelles routes de la soie renforcent la présence chinoise aux quatre coins du monde qu’elles doivent s’accompagner d’une stratégie de grande puissance ? Sans doute les deux à la fois.

Entre soft power et consensus de Pékin

Parallèlement à une plus grande implication dans les affaires internationales, à sa vision de la multipolarité et aux risques d’hégémonisme que les voisins de Pékin ne manquent pas de pointer du doigt, la Chine s’efforce de déployer une stratégie de soft power en misant sur sa culture pour soigner son image. À l’occasion du XVIe Congrès national du parti, en décembre 2002, le système de réformes dans le domaine culturel fut officiellement lancé, avec pour objectif avoué la mise en avant de la culture chinoise dans le but stratégique de servir les intérêts de la nation. Mais c’est en 2007, lors du XVIIe Congrès, que le soft power a été adopté officiellement comme principe politique. Cette vision idyllique de la puissance chinoise présente la particularité, pour le moins intrigante, de s’appuyer quasi exclusivement sur les outils du soft power, au premier rang desquels le rayonnement culturel, sans jamais faire mention des questions économiques ou militaires, sinon pour indiquer que la Chine cherche à jouer un rôle dans le maintien de la paix. Son principal défaut serait ainsi de ne pas proposer de vision sur le long terme et de se contenter de préconiser le soutien aux initiatives culturelles afin de faire la promotion de la Chine, sans toutefois poser la question du pourquoi. En ce sens, il s’agirait plus d’une sorte de nation branding (promotion d’une image de marque nationale) que d’une véritable stratégie politique. Le soft power est considéré comme un moyen déployé par la Chine pour faire reconnaître son statut de grande puissance. C’est ainsi que Pékin se lança dans une immense opération de séduction, investissant des sommes colossales, en particulier dans les pays en développement, le plus souvent sans contrepartie. Ce soft power chinois s’est décliné sous plusieurs formes, et la BRI en est l’une des composantes.

Cependant, le renforcement en parallèle des implications économiques et commerciales et d’une stratégie culturelle axée autour d’une stratégie de soft power se traduit, compte tenu du poids de la Chine, par des réactions et parfois des inquiétudes des autres acteurs du système-monde. Si certains voient dans l’engagement accru de la Chine sur la scène internationale par la BRI la manifestation d’un consensus de Pékin* qui se substituerait progressivement au consensus de Washington* et proposerait une nouvelle grammaire des relations internationales, d’autres analysent à l’inverse ce bouleversement sous le prisme de la transition, en attendant que la Chine ne pratique une ingérence, justifiée par la défense de son intérêt national, et impose de fait ses propres normes. Dès lors, quelle sera la stratégie de Pékin ? Quelles réactions les autres grandes puissances vont-elles lui opposer ? Et quelles seront les résistances dans les sociétés les plus vulnérables ? Des réponses à ces questions dépendra le rapport de la Chine au monde, le succès des nouvelles routes de la soie autant que l’image de la Chine sur la scène internationale.

Le risque de voir émerger un principe de néo-vassalité, en référence à la relation que l’Empire chinois établissait avec les pays de son entourage, est renforcé par la dépendance économique et la difficulté de pays disposant de peu de moyens de se soustraire au bon vouloir de Pékin. Il convient par ailleurs de noter que ce risque d’hégémonie, s’il est aujourd’hui très prononcé dans certaines régions, en Asie du Sud-Est en particulier, peut considérablement évoluer en fonction des potentiels chinois, et ainsi ne pas se limiter au voisinage de la Chine pour s’inviter sur tous les continents. Autant dans les opportunités qu’elles suggèrent que dans les risques qu’elles soulèvent, les « nouvelles routes de la soie » doivent ainsi être analysées avec prudence, et leur capacité à bouleverser les équilibres économiques et politiques internationaux ne doit certainement pas être sous-estimée.

La perspective d’un consensus de Pékin interpelle tout naturellement les décideurs américains et invite à réfléchir à des réponses appropriées. D’Obama à Trump, de la main tendue aux guerres commerciales, la méthode a changé mais l’équation de cette obsession chinoise reste cependant la même. Les deux premières économies de la planète ont-elles vocation à être des rivales ? Pas nécessairement. Sont-elles irrémédiablement amenées à coopérer ? Sans aucun doute. Mais dans le même temps, cherchent-elles à prendre l’ascendant sur l’autre ? Incontestablement. Ce constat sous forme de théorème suffit à lui seul à résumer la situation dans laquelle se retrouvent actuellement les deux pays, entre interdépendance de facto et volonté de suprématie de moins en moins masquée. C’est sans doute l’un des moments qui caractérise ce que certains qualifient de « transition hégémonique », voire, pour les plus pessimistes, de « piège de Thucydide »*, pour prophétiser une inévitable confrontation entre les deux puissances. Mais il est difficile de savoir combien de temps ce moment placé sous le signe de l’interdépendance est supposé se maintenir. De fait, cette interdépendance n’est pas nouvelle, et elle détermine en grande partie les relations entre les deux pays dans le domaine économique et commercial. Comme l’écrivait déjà en 1998 le dernier gouverneur britannique de Hong Kong, Chris Patten, « la Chine ne bougera pas sans l’Amérique et l’Amérique ne bougera pas sans la Chine. Ils sont enfermés ensemble. Un accord entre eux est vital pour sauver le siècle » (6). Le problème est que cette interdépendance a progressivement évolué, au détriment des États-Unis et au profit de la Chine, et les récents développements à Hong Kong en apportent, ironie du sort, la démonstration.

La démocratie en défi

En s’imposant comme un acteur de premier rang, la Chine bouleverse évidemment la perception des rapports entre grandes puissances, mais elle bouscule également les a priori sur la nature de cet engagement. Ainsi et à courte échéance, pour la première fois dans l’histoire contemporaine, la puissance dominante ne sera ni occidentale ni démocratique. Cela suppose-t-il des comportements différents, des engagements sur la scène internationale basés sur d’autres critères ? Sans doute, mais c’est surtout au niveau de l’image renvoyée par la grande puissance que la différence est la plus notable, et se mesure déjà dans le slogan « gagnant-gagnant » qui accompagne les nouvelles routes de la soie : les questions de gouvernance et de politique intérieure sont placées au second rang, contrairement aux normes imposées par des structures comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. L’enjeu de la mise en place du consensus de Pékin est ainsi bien plus politique qu’économique.

Les premiers signes ne trompent pas. Trente ans après Tian’Anmen et plus de vingt ans après la rétrocession de l’ancien territoire britannique à la Chine, la démocratie à Hong Kong semble de plus en plus fragile et il serait naïf de considérer qu’elle pourra se maintenir en l’état. Associée au sort des Ouïghours dans la province du Xinjiang, aux choix politiques comme la campagne anti-corruption ou aux évolutions technologiques comme la reconnaissance faciale, cette question traduit une volonté de Pékin de réduire au silence toute forme de contestation, sans que cette attitude ne s’accompagne de protestations à grande échelle dans le reste du monde. On ne peut ainsi que constater la discrétion des soutiens au mouvement démocratique de Hong Kong et à la cause des Ouïghours. Mise au ban consécutivement à sa répression à Tian’Anmen en 1989, la Chine serait-elle désormais à l’abri de mesures de rétorsion de la communauté internationale, du fait de son poids ? Difficile de le nier. La position fragile de Taïwan, mais aussi le rapport de force déséquilibré avec les pays d’Asie du Sud-Est, la Mongolie ou certains États d’Asie centrale nous invitent à considérer que la Chine ne se contente plus de renforcer sa position à l’échelle régionale, et qu’elle impose désormais son bon vouloir. Si le voisinage de Pékin est en première ligne, il ne faut pas sous-estimer la portée globale de ce phénomène, qui transparaît notamment dans les accords sur l’extradition de citoyens taïwanais vers… Pékin, que la Chine est en train de mettre en place avec un nombre grandissant de pays, régimes autoritaires autant que démocratiques (7).

En parallèle, le modèle autoritaire chinois semble séduire un nombre grandissant d’États émergents, qui s’affranchissent des règles des démocraties occidentales en matière de gouvernance pour se rapprocher de Pékin et miser sur leur développement économique plus que sur la réforme de leurs institutions. Avec le consensus de Pékin et son application — la BRI —, la Chine prouverait qu’un système de parti unique et de libre entreprise sans libertés politiques peut être une alternative viable et vigoureuse au modèle occidental. On y voit la martingale gagnante pour les pays du Sud, la panacée d’un décollage économique conciliant un autoritarisme politique au service d’un capitalisme où l’État resterait un acteur économique prépondérant, contre la démocratie et la libre entreprise telles qu’on les pratique dans le monde occidental. Si le continent asiatique et l’Afrique sont particulièrement concernés, on ne peut que relever une tendance similaire en Amérique latine et même en Europe. Ainsi, le modèle chinois bouscule nos certitudes sur la démocratie, à la fois comme conséquence inévitable du développement économique et comme garant de la bonne gouvernance. L’affirmation de la puissance chinoise, quelle que soit sa manifestation, remet en question la place de l’Occident tant comme centre de pouvoir que comme modèle à suivre, au point que le « rêve chinois » invoqué par Xi Jinping et qui fit au départ sourire, pourrait se concrétiser (8).

À propos de l'auteur

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Maître de conférences et directeur du master « Histoire – Relations internationales » à l’Université catholique de Lille, directeur de recherche responsable du programme Asie-Pacifique à l’Institut de relations internationales et stratégiques, rédacteur en chef d’Asia Focus, auteur de nombreux ouvrages sur l’Asie.

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