Combat couplé. L’alliance SADF-UNITA

Ce corps de bataille pouvait s’appuyer sur une infrastructure de soutien rustique, mais bien organisée, comprenant des ateliers d’entretien, un réseau de communication radio performant, ainsi qu’une série de routes de brousse camouflées reliant Jamba et Mavinga, les cœurs logistiques du mouvement, au reste des zones libérées, parfois très à l’intérieur de l’Angola. En retour, les zones libérées servaient de sanctuaire permettant de ravitailler les maquis opérant dans les zones dites contestées, là où les forces de guérilla et les unités semi-régulières n’avaient pas encore éliminé la présence des troupes ennemies. Dans ce second cas, l’UNITA tendait à contrôler les zones rurales et les gouvernementaux les localités, tandis que les voies de communication reliant celles-ci étaient constamment attaquées par les insurgés.

Les forces semi-­régulières et régulières de l’UNITA avaient en 1987 une longue expérience des opérations de haute intensité, les assauts contre des localités défendues par une garnison significative s’étant comptés par dizaines, à l’image de la spectaculaire bataille de Cangamba en 1983, en vue de laquelle l’UNITA avait mobilisé cinq bataillons semi-­réguliers. En 1984 déjà, puis en 1985, les FALA avaient tenté de s’opposer frontalement à l’avance de plusieurs brigades des FAPLA dans le saillant de Cazambo, parvenant à ralentir l’ennemi, mais au prix de très lourdes pertes. Il résulta de ces échecs relatifs un changement majeur de tactique.

Au lieu de se retrancher et d’affronter l’ennemi frontalement, lui laissant tout le loisir de déployer à son avantage sa puissance de feu très supérieure (7), les insurgés optèrent pour un système de défense dynamique bien moins coûteux. À partir de 1985, les forces semi-régulières et régulières de l’UNITA cessèrent donc de tenter de stopper les offensives ennemies, les laissant au contraire pénétrer dans la profondeur des zones libérées. En revanche, les formations adverses étaient ceinturées par des semi-­réguliers, qui multipliaient les actions de harcèlement, combinant barrages de mortiers et autres canons sans recul avec des assauts limités d’infanterie sur les flancs. Il n’est dès lors guère surprenant que la formation tactique la plus utilisée par les FAPLA devînt le carré, une brigade déployant un bataillon sur son front et deux bataillons sur les flancs, le train logistique se situant au milieu du dispositif, avec une réserve tactique mobile chargée de renforcer un secteur menacé. Relativement efficace, cette formation réduisait encore plus la vitesse de progression des colonnes angolaises, déjà ralentie par le bush souvent très dense ainsi que par l’absence de routes carrossables sur le théâtre d’opérations. Pour autant, les FALA restaient incapables de totalement stopper une offensive conventionnelle de grande envergure.

Un outil taillé sur mesure

Le déploiement par les SADF d’unités mécanisées vint donc compléter le dispositif insurgé en y ajoutant la dernière strate théorisée par Mao, soit un corps conventionnel capable de vaincre l’ennemi dans un affrontement du fort au fort. L’usage de ces éléments mécanisés s’inscrivait lui dans le cadre d’une doctrine endogène, celle dite de « la guerre mobile » entrée graduellement en vigueur au sein des SADF depuis le début des années 1970. Sous l’impulsion d’une nouvelle génération d’officiers, à l’image de Roland de Vries, qui revendiquaient un retour à l’approche boer traditionnelle du combat, l’armée s’était distancée de la pratique britannique classique pour privilégier une approche dynamique du combat, très proche également des conceptions de la Wehrmacht (8). Il fallait dorénavant privilégier la manœuvre, et viser la destruction des forces ennemies par des frappes, en utilisant des axes inattendus. La prise et la tenue de positions spécifiques n’avaient d’intérêt que si elles servaient la manœuvre d’ensemble. En corollaire, les unités mécanisées sud-­africaines, à l’image du 61 Mech, étaient conçues pour être à la fois compactes, mobiles et pourvues d’une grande puissance de feu. Leurs officiers étaient aussi entraînés à combiner et recombiner leurs forces en combat teams de tailles et de dispositions variables en fonction des besoins, suivant un principe proche de celui des Kampfgruppe allemands.

L’adoption de la nouvelle doctrine se fit à une période durant laquelle les SADF durent aussi renouveler une grande partie de leurs équipements, avec pour conséquence la mise en service de véhicules taillés sur mesure afin d’offrir une mobilité maximale sur un théâtre d’opérations très pauvre en infrastructures de communication, à l’image de la série des Ratel, très mobiles, mais aussi robustes mécaniquement et pourvus d’une forte puissance de feu. Les SADF offraient ainsi un exemple relativement rare de cohérence entre doctrine, structures et équipements.

Une combinaison mortelle

S’ils offraient ainsi à la coalition SADF-­FALA un poing blindé extrêmement efficace, les militaires sud-­africains voyaient leur efficacité démultipliée par les strates préexistantes correspondant à l’appareil politico-­militaire de l’UNITA. Notamment, les formations angolaises opéraient en terrain ennemi et étaient littéralement aveugles, car elles étaient constamment entourées d’éléments réguliers ou irréguliers les harcelant et les empêchant de mener des opérations de reconnaissance. Les attaques incessantes des bataillons des FALA les affaiblirent aussi significativement au cours de leur progression vers la Lomba : pour ne prendre qu’un exemple, la 16e brigade perdit le quart de son effectif entre la mi-­juillet et la fin août 1987 à la suite d’une série d’attaques menées par le 85e bataillon semi-­régulier et les 4e et 5e bataillons réguliers des FALA.

Le contraire était vrai pour les Sud-­Africains puisque leurs forces spéciales et leurs observateurs avancés pouvaient pénétrer très loin en Angola en bénéficiant de la protection de leur allié local, permettant de recueillir du renseignement, mais aussi de guider avec une précision meurtrière tant les frappes aériennes de la SAAF que les bombardements de leur artillerie. Les FALA étaient également très présentes, même durant les affrontements ouverts, les plus violents dans la mesure où chaque combat group sud-­africain était renforcé par un bataillon régulier insurgé. Ces combattants ouvraient le plus souvent la marche afin de démasquer les positions ennemies en attirant leur feu – au prix de lourdes pertes – afin de faciliter l’entrée en action des blindés sud-­africains. D’autres unités des FALA menaient souvent des attaques secondaires lancées simultanément à l’assaut mécanisé sud-­africain afin de jeter l’ennemi dans la confusion.

Enfin, autre contribution cruciale, les convois logistiques des SADF se mouvaient dans un environnement sécurisé puisqu’il faisait partie de la zone libérée de l’UNITA, alors que ce n’était pas le cas pour les FAPLA, qui devaient le plus souvent faire escorter leurs convois logistiques par une brigade entière afin de pouvoir réapprovisionner leurs unités avancées. La victoire de la Lomba apparaît donc bien moins miraculeuse à l’aune d’une lecture des forces en présence intégrant l’UNITA. Si elle n’en reste pas moins écrasante puisque les gouvernementaux virent leur offensive repoussée, les pertes humaines subies par les deux camps s’avérèrent finalement comparables, dans un contexte où nombre d’officiers des FALA – et certains des SADF – utilisaient délibérément les troupes des autres afin de limiter au maximum leurs propres pertes.

Il est également frappant de constater que les SADF elle-­mêmes subirent des pertes relativement équivalentes à celles de l’ennemi au cours d’une série d’escarmouches dans la province de Cunene entre mai et juin 1988. L’UNITA étant absente de ce théâtre, les Sud-­Africains se battirent alors seuls contre une coalition incluant les forces armées cubaines, les FAPLA, et surtout la SWAPO (Organisation du peuple du Sud-Ouest africain) – dont les combattants connaissaient intimement la région et opéraient au sein d’une population qui leur était plutôt favorable (9). In fine, le biais analytique induit par la surexposition historiographique d’un membre d’une coalition et de la sous-­exposition de ses autres membres reste un problème plus actuel que jamais puisque le combat couplé est amené à vivre encore de beaux jours, et que la tentation perdure de juger un tout au moyen d’une prise en compte excessive de l’action de l’une de ses parties.

Notes

(1) Soit la SWAPO : South West Africa People’s Organisation.

(2) Alors appelée South-West Africa, sous mandat sud-africain depuis 1920.

(3) Lance-roquettes multiple de 127 mm monté sur camion.

(4) Ce canon de 155 mm était très supérieur à l’ensemble des moyens d’artillerie adverses. Une batterie sud-africaine comprenait deux troops de quatre pièces chacun.

(5) À ce stade, les officiers sud-africains étaient au fait des ordres reçus par les commandants ennemis pratiquement en temps réel.

(6) Équipés de mortiers de 120 mm, de canons sans recul et de lance-roquettes multiples Type 63 pour les premiers, et de mitrailleuses lourdes, de SA‑7, puis de Stinger, à partir de 1986 pour les seconds.

(7) Mais relative dans l’absolu : une brigade d’infanterie standard des FAPLA comptait en moyenne environ 1 500 hommes, une compagnie de chars avec sept à dix blindés, un groupe de mortiers et d’artillerie, un autre d’artillerie antiaérienne, et de deux à quatre BM-21. La plupart de ces unités avançaient de facto à pied, puisque seul leur train était motorisé. Si les FAPLA comptaient aussi des brigades motorisées plus puissantes, disposant d’un bataillon de chars organique avec 22 tanks, leurs nombreuses brigades d’infanterie légère étaient encore moins puissantes que les brigades d’infanterie.

(8) La coopération alors très étroite avec Tsahal joua également un rôle important dans cette évolution.

(9) D’autres facteurs jouèrent évidemment, comme la grande agressivité des forces cubaines et le rendement alors bien moindre des moyens SIGINT sud-africains.

Légende de la photo en première page : Un Ratel 90 sud-africain. Ce transport de troupes a été décliné en de multiples versions. (© Grobler du Preez/Shutterstock)

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