La non-violence : une arme comme les autres ?

« La non-violence n’était pas un principe moral, mais une stratégie. Il n’y a aucune bonté morale à utiliser une arme inefficace. » Ces mots de Nelson Mandela résonnent de manière particulière à l’aune de la réussite de sa lutte non violente contre l’apartheid. La décennie de son élection, marquée par l’effondrement du bloc soviétique, a glorifié les « dividendes de la paix », qui n’apparaissent plus aujourd’hui que comme une expression surannée et vide de sens. Alors que le réarmement des pays et des organisations est une réalité pour les contrées occidentales comme pour celles en développement, et que l’on constate les impossibles sorties de crise des conflits contemporains, il apparaît désormais essentiel de s’intéresser à nouveau à un combat d’une forme différente, voire étonnante, souvent éloignée de l’image d’Épinal qui lui est attribuée : la non-violence.

Loin d’être une apparition ou une invention contemporaine, la non-­violence puise ses racines dans l’histoire, d’Aristote (L’Éthique à Nicomaque et la phronesis ou l’adéquation entre la fin et les moyens) à Jésus-Christ (Mathieu 5, 38-42), Locke (droit du peuple à s’opposer au souverain si ce dernier crée l’état de guerre) ou Gandhi. Les campagnes non violentes sont majoritairement nées et ont été conduites en réponse à une situation considérée comme injuste, que ce soit une occupation – même ancienne, à l’image du Royaume-­Uni en Inde – ou un État généralisant la stigmatisation – comme les États-Unis de la première moitié du XXe siècle. Cette non-­violence doit être ici abordée sous l’angle de l’absolu, ce qui implique que l’ensemble des actions soient non violentes. La non-­violence ne doit pas être confondue avec le pacifisme, car la première se définit par un but politique, comme la violence, alors que le second est avant tout un courant de pensée.

L’une des définitions de la stratégie communément acceptée et relayée est celle du général Beaufre : « La guerre est la dialectique des volontés utilisant la force pour régler leur conflit. » Mais que vaut cette assertion si l’un des protagonistes refuse l’utilisation de la force, tout en maintenant la ferme volonté de gagner le conflit ? Dans cette dialectique guerrière, l’étude des armes de la non-­violence permet de démontrer que c’est une guerre des valeurs qui en découle, et que l’efficacité de la non-­violence se mesure à sa capacité d’influer sur le champ politique.

Les armes de la non-violence

La non-­violence est un ensemble d’actions, tant individuelles que collectives, qui sont utilisées de la même manière que la violence utilise des armes classiques, à l’image d’une substitution analogique. Ces actions, même individuelles, visent à interpeller et à mobiliser tant les pouvoirs ciblés et combattus que l’opinion publique, considérée par les tenants des actions non violentes comme le centre de gravité ennemi. L’état final recherché est l’incapacité pour l’entité visée – l’ennemi – de délégitimer ou de limiter l’action non violente.

L’homme

La non-violence est par excellence l’arme du pauvre, car elle ne nécessite pas ou peu de moyens financiers. Elle est aussi l’exemple du combat dissymétrique. Il apparaît donc nécessaire de trouver des armes ou des instruments permettant d’obtenir un fort écho. Dès lors, l’homme devient une arme s’il entre en résistance, en incarnant le sujet résistant. Gandhi l’affirme : « Il faut un entraînement assez ardu pour parvenir à un état mental de non-violence. […] Non-­violence n’est pas soumission bénévole au malfaisant. Non-­violence oppose toute force d’âme à la volonté du tyran. Un homme seul peut ainsi défier un empire et provoquer sa chute (1) ». La conviction profonde de chaque apôtre non violent doit lui permettre de résister à la répression et à la violence. Le terme apôtre est utilisé dans une comparaison religieuse, avec cette conviction christique que c’est l’homme qui doit changer la société, et non pas l’inverse. Pour vouloir la paix, il faut agir avec des moyens et des capacités pacifiques, que ces actions soient directes ou indirectes. Le politologue américain Gene Sharp en décrit trois catégories principales : les méthodes de persuasion et de protestation (déclarations, actes symboliques, processions, rassemblements), les méthodes de non-coopération (boycotts économiques, grèves, rejet de l’autorité) et les méthodes d’intervention (psychologique, sociale, économique, politique, physique). Dans cette optique, toutes ces actions non violentes ne sont plus seulement des actes de désespoir, mais deviennent des actes de combat. Le combat devient alors autant éthique que moral et légal, et il importe que chaque protagoniste participe au conflit sans basculer dans la violence. D’une certaine manière, il s’agit de recourir à la force, mais sans la violence. Ainsi, pour le philosophe américain Henry David Thoreau, « pour remplir son devoir de citoyen, l’individu ne doit pas orienter son comportement selon les obligations de la loi, mais selon les exigences de sa conscience  ».

Enfin la non-­violence est souvent incarnée par un homme emblématique, que ce soit Gandhi et la lutte pour l’indépendance de l’Inde, Martin Luther King lors du large mouvement pour les droits civiques, ou le dalaï-lama et la question tibétaine. Des exemples plus contemporains apparaissent également, à l’image de Vaclav Havel ou d’Alexandre Soljenitsyne. Le chef politique ou spirituel remplace alors le chef de guerre tout en assumant des responsabilités souvent équivalentes, à défaut d’être identiques.

La masse

La masse est l’un des principaux facteurs de supériorité opérationnelle. Elle n’est pas utilisée pour faire basculer un rapport de force, mais pour donner à la fois une légitimité nouvelle au mouvement et une visibilité supérieure en informant, interpellant et mobilisant les acteurs ignorants des revendications du mouvement non violent. Pour Gérard Chaliand, « Gandhi parvint à mobiliser un mouvement de masse d’autant plus difficile à contrer qu’il était non violent. Il y eut des protestations en Grande-Bretagne après que la troupe, en 1919, eut tiré à Amritsar sur une foule désarmée et tué quelque 400 manifestants (2) ». En utilisant la force du nombre et celle des convictions, il devient possible de saper l’autorité et la légitimité d’un adversaire, et donc de l’affaiblir durablement.

L’apparition et la démocratisation de la télévision dans les années 1950-1960 a beaucoup servi la cause de Martin Luther King, en donnant une visibilité nouvelle aux mouvements non violents, mais surtout en amenant au sein de chaque foyer l’image dévastatrice pour le pouvoir américain de personnes désarmées frappées par des policiers. Un sentiment d’injustice et de compassion est alors né chez nombre de citoyens américains. C’est cette alliance du pupitre et de la rue qu’utilisa Martin Luther King après l’arrestation de Rosa Parks en 1955 : « Jouant de la culpabilité de l’oppresseur […], il use de la non-­violence comme d’une rhétorique toute chrétienne et se montre alors fin sémioticien : plus l’ennemi est publiquement cruel, plus la cause apparaît juste. (3) » La lutte non violente devient de fait tripolaire, au sein de laquelle l’opinion publique apparaît clairement comme centre de gravité. Ainsi, si le combat des idées ne gagne pas, ce sont le basculement de l’opinion publique et la pression médiatique induite qui vont devenir insupportables pour les tenants de l’ordre public.

Une combinaison de facteurs de supériorité opérationnelle

Chaque pan de la société peut entrer dans la lutte non violente. Ce sont des facteurs ne se limitant pas à l’humain qui doivent alors être pris en compte : psychologique, éthique, sociétal, politique, économique. C’est notamment ce raisonnement qui est utilisé par Gandhi, qui cible des objectifs précis de la domination anglaise en mobilisant la population pour en reprendre le contrôle. Ces facteurs, lorsqu’ils sont multipliés par les masses, deviennent alors des armes avec un large écho, semblable à la « portée » militaire. Il s’agit en particulier du textile et du sel. La grève de la faim permet également d’établir un réel rapport de force, en donnant un écho puissant et en assurant une large mobilisation autour d’un individu, par le caractère singulier d’une action qui peut sembler désespérée. Martin Luther King soulignait que, maniée par un homme déterminé, la grève de la faim devient l’arme politique la plus puissante jamais utilisée par un peuple sans arme. La désobéissance civile est également une réelle possibilité d’action, car elle est susceptible de perturber l’économie ou le fonctionnement classique d’un pays sans pour autant verser dans l’action violente. Cette désobéissance civile reste un élément essentiel et comble un vide, car « il existe un espace pour la contestation certes non violente, mais irrespectueuse de l’ordre public (4) ».

Le champ de bataille de la non-violence : une guerre des valeurs et de l’éthique

Le concept même de lutte non violente implique que le combat soit dissymétrique parce qu’il n’est guère de comparaison possible entre les moyens des deux parties. Cette différence de moyens est compensée par le fait que le terrain d’affrontement ne reste pas cantonné à la rue, ou à un espace physique, mais se déplace sur le champ des valeurs et de l’éthique. Il s’agit de passer d’un rapport de forces à un rapport des consciences. Cette notion renvoie tant au domaine moral qu’au domaine philosophique et permet, une fois acquise, de choisir une stratégie et une tactique afin de se mettre en ordre de bataille.

La bataille des valeurs

Les valeurs sont au cœur de la pensée non violente. Celle-ci est en outre consciente du fait qu’il existera toujours une part de violence dans les actions, et cherche donc à la limiter au maximum en la dénonçant. Ainsi, c’est la recherche de l’efficacité de l’action et du rapport sur les consciences qui importe plus que le rapport de forces stricto sensu. Le critère décisif d’une action non violente doit alors être « sa bienfaisance ou sa malfaisance pour les autres consciences. Il convient donc de tenter de prévoir les conséquences de nos actes sur le devenir des autres consciences  ». Une manière d’influer ainsi sur les consciences est de favoriser l’apprentissage et la diffusion d’une culture de la non-­violence. Mais cette culture doit elle-­même germer au sein d’un milieu humain propice à son développement. C’est donc bien un corpus complet de valeurs qu’il faut diffuser et instiller au cœur de la population. Simone Weil soulignait le fait que « la tâche la plus urgente est de créer un tel milieu humain qui favorise la culture de la non-­violence (5) ». C’est encore une fois une action sur les consciences qui est ici recherchée.

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