Les dérives contemporaines du nationalisme allemand : tentative d’explication historique

Décideurs et experts doivent se rendre à l’évidence : une partie de la société allemande n’est pas ou plus immunisée contre le nationalisme identitaire.

Lorsque les Alliés ont finalement vaincu le Troisième Reich en 1945, la perte de crédit du nationalisme allemand s’est révélée comme une évidence pour le monde entier. Le nationalisme allemand, ayant ouvert la voie à la tyrannie nazie, n’avait plus lieu d’être. Il avait en outre contribué à l’auto-mobilisation des entreprises nationalisées et a ainsi augmenté la puissance destructrice de la guerre et prolongé la durée des conflits militaires.

Certes, le nationalisme allemand contient, comme le nationalisme français, des idées portant sur la liberté, l’égalité et la participation politique, qui ont ouvert la voie à une société libérale et démocratique. Cette conception positive est cependant restée longtemps en retrait. Le nationalisme allemand fonctionnait déjà au début de la période moderne avec d’autres critères, à savoir la langue, la culture, la descendance. Mais jusqu’au XVIIIe siècle, seuls quelques penseurs élitaires s’y intéressaient. Ce n’est qu’au XIXe siècle que la pensée nationale s’est répandue au sein de la population, d’une manière différente de celle du voisin français qui opta, lui, pour l’approche ouverte de la Révolution française. La construction intellectuelle de la nation allemande a été en grande partie achevée à la fin du XIXe siècle, et dès lors, la société civile s’est emparée du nationalisme.

La République de Weimar marque une étape importante dans cette construction en introduisant les catégories de « race » et « ethnicité », ce qui devait avoir des conséquences fatales. Ces catégories ont servi ensuite aux nazis comme fondement pour une politique d’exclusion radicale, bien qu’il s’agisse initialement d’une interprétation administrative de la citoyenneté perçue comme une expression d’appartenance à la langue, à la culture et à l’ascendance d’une nation. Les profondes blessures émotionnelles après la défaite de la Première Guerre mondiale avaient renforcé cette interprétation. C’est aussi cette réflexion nationale qui a motivé de nombreux soldats allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, même s’ils n’étaient pas nazis.

Le nationalisme dans une Allemagne divisée

Pendant les premières décennies de la République fédérale (RFA), la conscience change progressivement. Plus important encore, le statut de l’Empire et de la République de Weimar dans l’histoire nationale allemande avait radicalement évolué. Ils n’étaient plus perçus comme l’antécédent d’un État tout-puissant. La vision d’un pays pacifique, intégré dans les structures européennes et doté d’un système d’État de droit et d’une constitution fiable, dominait. Cette vision impliquait un nationalisme qui mettait l’intégration européenne au centre de sa propre identité.

La situation a été différente en République démocratique (RDA). Dans un premier temps, le régime du Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED) s’est résolument désolidarisé de l’histoire allemande. Cependant, à partir des années 1980, il a changé d’idée et a choisi l’État allemand, autrefois le plus réactionnaire, comme objet d’identification.

En conséquence, deux concepts profondément différents de la nation allemande se sont affrontés lors de la réunification : dans les nouveaux Länder, un sentiment d’appartenance à la nation prussienne-allemande ; en Allemagne de l’Ouest, une désaffection pour la nation allemande.

Le sentiment national aujourd’hui

Comme on le sait, le sentiment national a changé depuis. Des phénomènes tels que la Coupe du monde de 2006 et la redécouverte du drapeau allemand par les supporteurs de la Nationalmannschaft y ont contribué, de même que l’Allemagne unifiée, contrairement aux craintes initiales, a su s’adapter aux structures européennes, c’est-à-dire s’est montrée beaucoup plus inoffensive qu’attendu. Dans le sillage de ces évolutions, le sentiment national est devenu de nouveau socialement acceptable.

Et pourtant, parallèlement à la réconciliation des Allemands avec leur pays, un nationalisme allemand plus inquiétant se manifeste depuis plusieurs années. L’extrême-droite et les mouvements populistes, qui existent depuis la fin du Troisième Reich, ont échangé leur rôle de groupe marginal contre celui de l’agitateur dominant dans le débat politique actuel. Ils se manifestent tantôt comme mouvement « bruyant » à l’instar de Pegida (« Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident »), tantôt comme groupe terroriste souterrain telle la NSU (Clandestinité national-socialiste) ou encore comme parti politique au sein du Bundestag, avec l’AfD (Alternative pour l’Allemagne).

En 2017, la deuxième tentative du gouvernement fédéral de faire interdire le parti d’extrême droite NPD (Parti national-démocrate d’Allemagne), héritier indirect du NSDAP d’Hitler, a échoué en raison de son anticonstitutionnalisme. Si, en 2003, il s’est agi d’une erreur de procédure – la présence de plusieurs informateurs embauchés par l’Office fédéral de protection de la Constitution au sein de la direction du parti avait été révélée –, la procédure récente a été clôturée en raison de l’insignifiance du NPD, jugé peu menaçant pour l’ordre démocratique allemand. En effet, dans les parlements, sa représentation est minimale. Au Parlement européen, le parti est représenté par un membre. Ses mandats aux parlements régionaux dans l’Est de l’Allemagne, anciens bastions du parti, ont été perdus. Dans l’Ouest de l’Allemagne, le NPD a complètement disparu du paysage politique depuis des années. Hommes politiques et experts ont dû admettre que, pendant des décennies, ils avaient utilisé des stratégies souvent inefficaces contre l’extrémisme de droite et le populisme. Ils se sont focalisés sur un seul parti qui ne représentait qu’une toute petite fraction de la nouvelle extrême droite. De nouveaux courants populistes de plus en plus ancrés dans la société ont pu ainsi monter en puissance sans être « freinés » par l’État.

L’aveuglement institutionnel et politique

Parallèlement, l’Allemagne a dû admettre qu’elle n’avait pas su prendre la mesure des actes terroristes commis par l’extrême droite sur le sol allemand depuis des années. Le procès contre la NSU (« Clandestinité national-socialiste ») – groupe terroriste allemand d’extrême droite, qui a assassiné entre 2000 et 2007 neuf migrants et un agent de police et a commis trois attentats à la bombe – est considéré comme l’élément qui aura permis une véritable prise de conscience dans l’élite politique allemande, la poussant à reconsidérer les stratégies de protection constitutionnelle et à ne pas négliger le risque terroriste d’extrême droite. Alors que le principal cerveau de la NSU, Beate Zschäpe, a été condamnée en 2018 à perpétuité, les cinq années de procès ont révélé que le réseau de la NSU est beaucoup plus large et se compose de 100 à 200 personnes, dont plusieurs informateurs de l’Office fédéral de protection de la Constitution ainsi que des cadres des partis d’extrême droite.

Les contours de la mouvance d’extrême droite en Allemagne sont apparus plus troubles et complexes. Le « skinhead avec des bottes de combat et le crâne rasé » n’est plus. Pour les observateurs, il existe aujourd’hui un réseau difficile à cerner de mouvements populistes, de néonazis violents et de quelques représentants de l’AfD agissant sous couvert de démocratie. Vu sa complexité et son acceptation grandissante, voire son ancrage de plus en profond au sein de la société civile, le combat pour le vaincre sera de longue haleine.

Le retour en force d’un nationalisme identitaire et radical

À l’automne 2014, environ un an avant que la « crise des réfugiés » ne bouleverse profondément l’Allemagne, les premières manifestations du mouvement Pegida, qui ont rassemblé jusqu’à 25 000 citoyens à Dresde, dans l’Est de l’Allemagne, auraient dû être perçues comme le signe avant-coureur de l’avènement d’un nouveau nationalisme construisant la nouvelle figure de l’ennemi, à savoir l’islam, au sein de la société civile. Le basculement à (l’extrême) droite de l’AfD, initialement fondé en tant que parti anti-Euro, était prévisible à partir du moment où il a commencé à monopoliser le domaine monothématique « réfugiés/islam ». Alors que le parti avait catégoriquement contesté tout lien avec l’extrême droite avant les élections fédérales de 2017 qui ont permis son entrée au Bundestag, les masques semblent être tombés. Lors d’une marche blanche organisée par l’AfD à Chemnitz, à la suite de l’assassinat d’un Allemand présumé commis par deux réfugiés, les participants se sont affichés avec des représentants de Pegida. Le parti a également fait preuve de compréhension pour des manifestations précédentes dominées par des groupements violents de néonazis et dont les images ont fait le tour du monde. Tandis que le parti AfD se radicalise et que les frontières vers l’extrême droite s’estompent, le taux de popularité du parti ne cesse d’augmenter. Plusieurs sondages récents placent ainsi l’AfD comme deuxième parti le plus fort à l’échelle fédérale, après la CDU et devant les sociaux-démocrates.

« Nous ne savons pas qui nous sommes. C’est la question allemande », écrivait le politologue Dolf Sternberger en 1949. Cette recherche semble être toujours d’actualité pour certains Allemands qui se replient dans un nationalisme exclusif. Les raisons sont multiples et divergent de l’Ouest à l’Est. Les Allemands de l’Est ont été profondément bousculés par la désaffection de leurs frères de l’Ouest pour la nation. La globalisation et l’identité européenne que la RFA leur a, d’une certaine manière, imposées n’ont que renforcé la quête d’une identité propre : «  Wir sind das Volk » (Nous sommes le peuple), le slogan emblématique de la réunification, est aujourd’hui abusivement repris par les mouvements populistes pour créer un « nous » hostile aux étrangers. Plus à l’Ouest, même en temps de taux de chômage bas et de richesse économique stable, la non-résolution de la question de savoir ce qu’est « être allemand » a laissé se développer la peur de perdre cette identité allemande (même si celle-ci n’est pour le moment pas définie). Il était ainsi facile d’attiser la peur de l’islamisation alors que l’appartenance de la chrétienté à la culture dirigeante (Leitkultur), débat éternel en Allemagne, n’est toujours pas tranchée. Il est délicat pour les dirigeants politiques de se saisir du débat maintenant que la « crise des réfugiés » leur a imposé une vraie réflexion sur l’identité allemande, au-delà de l’approche purement administrative. Le nouveau nationalisme qui exclut les nouveaux arrivants croît, hélas, sur un sol fertile.

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