« Nous bombardons, ils terrorisent ? »

Cette photo aurait motivé l’attaque de London Bridge selon l’EI. Une assertion au pouvoir légitimant, mais opportuniste au vu du temps nécessaire à la planification d’une action. (© D.R.)

(Article publié dans DSI n°148, juillet-août 2020) Cette rubrique étant destinée à répondre à vos questions, c’est celle d’@Amaury_Dufay que nous avons sélectionnée, qui renvoie à la reformulation de la position du chercheur Matthias Delori à la suite de la publication d’une photo montrant l’inscription « Love from Manchester » sur une bombe britannique destinée à une cible de l’État islamique (1). L’inscription faisait référence à l’attentat de Manchester ; sachant que quelques jours plus tard, l’attentat de London Bridge était présenté comme la riposte de l’EI à ladite bombe.

Si la position du chercheur est plus nuancée que la question posée, cette dernière peut l’être d’une manière moins subtile, notamment par des auteurs se réclamant de la théorie dite critique. Elle sous-­entend ainsi que les attentats ne sont que les conséquences de nos propres actions, ce qui pourrait impliquer que s’abstenir de frapper conduirait à une extinction de la menace. Comment analyser la question ? D’une part, le raisonnement est partiellement valide. De Clausewitz à Beaufre, la guerre s’exprime comme une dialectique : elle implique des réciprocités dans la violence. Le Prussien montre ainsi qu’il existe des « lois d’action réciproques » dont dépend la vitalité du conflit et qui fondent, avant l’heure, le principe d’une escalade qui tend, en théorie insiste-t‑il, à la montée aux extrêmes.

Reste que cette mise en équivalence est trompeuse dans l’ordre qui lui est donné. Le bombardement précédant l’attentat revient à essentialiser le conflit, à le priver de son contexte et à passer sous silence la dynamique qui mène aux décisions respectives des belligérants. En l’occurrence, le djihadisme n’a pas attendu les bombardements occidentaux pour émerger. Le phénomène, complexe, procède d’une dynamique propre. Certes, elle implique le « nous » du « nous bombardons » ; soit l’Occident, considéré comme oppresseur, décadent et inspirant des régimes corrompus contre lesquels, de la Somalie à l’Afghanistan en passant par l’Irak, il convient de lutter. Mais il est là moins question de ce que nous faisons que de ce que nous sommes.

Le premier attentat contre le World Trade Center, en 1993, s’est produit alors que les forces américaines étaient engagées en appui d’une mission des Nations unies en Somalie afin d’y aider des populations… musulmanes ; et, certes, des forces occidentales ont opéré depuis le sol saoudien en 1991 afin de reprendre le Koweït à l’Irak, mais l’opération avait reçu un mandat des Nations unies. Des États arabes comme l’Arabie et la Syrie, ou encore le Sénégal, là aussi à majorité musulmane, y ont d’ailleurs participé. Au demeurant, l’invasion irakienne n’était pas justifiée par des motifs religieux et le régime de Saddam Hussein l’était d’ailleurs bien peu. À la même époque, l’Algérie, où est né le GIA (futur GSPC et futur AQMI), a été touchée par une guerre civile dont l’origine n’avait rien à voir avec de quelconques bombardements occidentaux.

L’entrée des talibans dans Kaboul, en 1996, ne procédait pas plus d’une lutte contre les puissances occidentales le bombardant : ils combattaient les différentes factions qui avaient bouté les Soviétiques hors du pays huit ans auparavant. Deux jours avant le 11 Septembre, c’est bien Massoud qui a été assassiné. L’installation d’Al-Qaïda au Yémen remonte au début des années 1990 et ses premières actions, à 1992 – bien avant les premières frappes coalisées contre l’État islamique, en 2014. On peut multiplier les exemples. Le fait est que les groupes djihadistes sont d’abord et avant tout des acteurs politiques : ils cherchent à instaurer des normes – fussent-elles d’inspiration religieuse – à des populations données sur des territoires donnés. Ils disposent également de leur propre agency, soit de leur propre autonomie décisionnelle et se sont forgé les concepts et les capacités leur permettant de chercher à mettre en œuvre leur programme politique.

Si la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens, désigner l’ennemi est aussi une fonction typiquement politique – et sans doute même la fonction la plus politique qui soit. Or les différents groupes djihadistes ne ciblent pas tant les États – et donc les responsables des bombardements – que ce qu’ils perçoivent comme un mode de vie ennemi, car impie. De sorte que des États n’ayant jamais bombardé de groupes djihadistes se retrouvent également ciblés par ceux-ci. Si la logique du lien entre bombardement et attentat était pertinente, la Suède, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Kenya ou la Tanzanie de 1998, la Bosnie ou l’Allemagne n’auraient jamais dû être ciblés.

On notera également qu’à la minimisation de l’autonomie politique des djihadistes s’ajoute la question de la nature des engagements. Par définition, le terrorisme est un mode de guerre ciblant des civils. Or, les « bombardements » dont il est question répondent à des critères en termes de discrimination, mais aussi de précision des frappes, même s’ils ne sont pas nécessairement respectés du fait, par exemple, de l’emploi de l’artillerie. En tout état de cause, l’intention à l’égard des populations civiles n’est certainement pas la même que celle des djihadistes et si les armées occidentales sont loin de la « montée aux extrêmes » découlant théoriquement des lois d’action réciproques clausewitziennes – du fait de l’engagement d’une fraction seulement de leurs moyens –, on ne peut pas en dire de même des groupes djihadistes. J. H. 

Note

(1) Matthias Delori, « Love from Daech. À propos du lien bombardements/attentats », Les blogs de Mediapart, 6 juin 2017 (https://​blogs​.mediapart​.fr/​m​a​t​h​i​a​s​d​e​l​o​r​i​/​b​l​o​g​/​0​6​0​6​1​7​/​l​o​v​e​-​d​a​e​c​h​-​p​r​o​p​o​s​-​d​u​-​l​i​e​n​-​b​o​m​b​a​r​d​e​m​e​n​t​s​a​t​t​e​n​t​ats).

Bibliographie

Romain Caillet et Pierre Puchot, Le combat vous a été prescrit. Une histoire du jihad en France, Stock, Paris, 2017.

Brynjar Lia, Architect of Global Jihad : The Life of Al-Qaeda Strategist Abu Mus’ab Al-Suri, Columbia University Press, 2008.

Lemine Ould M. Salem, L’histoire secrète du jihad. D’al-Qaida à l’État islamique, Flammarion, Paris, 2018.

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