Technologie, guerre de demain et réseaux

DefTech. Drones, numérisation du champ de bataille, cyber : la technologie semble prendre une place de plus en plus grande dans les conflits. Mais dessine-t-elle vraiment les contours de la guerre de demain ? De quelle manière doit-on l’aborder, l’analyser ?

Laurent Henninger. La technologie contribue à dessiner ces contours de la guerre de demain, mais on ne peut pas tout réduire à la technologie. La guerre est d’abord un phénomène total : politique, social, anthropologique, etc. Le philosophe Cornélius Castoriadis disait que les ingénieurs ont tendance à réduire la guerre à son aspect « quincaillerie ». Reste que la technologie a toujours été associée à la guerre, depuis la fin du Paléolithique : arc, lance, pointe de flèche, métallurgie, science mécanique, machines de siège pour abattre les fortifications, etc. On voit bien le lien constant entre la guerre et la technologie, qu’il s’agisse d’artefacts offensifs ou défensifs.

Depuis la grande mutation de la Renaissance et des temps modernes (donc, pour l’historiographie française, du XVIe au XVIIIe siècle), on constate que la technologie est de plus en plus prégnante, avec une accélération à partir de la révolution industrielle. La technologie prend donc une place toujours plus importante dans la guerre, ne serait-ce que pour des raisons financières, économiques et industrielles. Toutefois, elle ne constitue jamais l’alpha et l’oméga de la guerre.

Depuis une cinquantaine d’années, nous avons vu des affrontements qui opposaient des camps « technologiques » à des camps « non technologiques » avec le phénomène des guérillas. On a pu constater l’échec des grandes puissances dans ce type de guerre lorsqu’elles y misaient tout sur leur supériorité technologique. En revanche, des guérillas ont pu être vaincues lorsqu’on a choisi de les affronter par des stratégies fondées sur les facteurs politiques et sociaux.

Ce qu’il ne faut jamais oublier, c’est que la guerre est un phénomène global. La « révolution » ou mutation de la Renaissance par exemple, touche tous les secteurs : mutation économique avec la naissance du capitalisme ; politique avec le début du processus de construction de l’État moderne ; géographique avec les grandes découvertes ; religieuse avec la Réforme ; scientifique ; artistique avec la naissance de la perspective ; sociale avec la montée de la bourgeoisie ; culturelle avec l’imprimerie, etc. Il s’agit d’un tournant civilisationnel, avec bien sûr un volet militaire. Alors, oui, la technologie est importante, mais jamais à elle seule ; elle l’est toujours en lien avec les autres facteurs. L’historien la pense en fonction des facteurs politiques, sociaux, économiques et financiers avec la production industrielle de cette technologie par exemple. La première grande emprise industrielle moderne fut l’arsenal de Venise, au XIVe siècle. La technologie est liée au monde qui l’entoure. Il faut l’étudier sous les angles de la géographie, de la philosophie et de la sociologie des techniques. Il faut prendre une distance critique avec elle. Le regard sociologique sur la technologie est très important. Prenons l’exemple du front de l’Est, durant la Seconde Guerre mondiale. S’y sont opposés deux types de blindés : le T-34 soviétique et le Tigre allemand. Le premier est robuste, facile à produire, peu coûteux et peut être manœuvré par un moujik parfois illettré. Le second est un bijou technologique, mais très cher, fragile, mis en œuvre par des personnels hautement qualifiés, le tout alors que sa durée de vie sur le champ de bataille est statistiquement brève. Et il en est quasi de même sur le front occidental, où le char Sherman n’est pas à la hauteur des mêmes blindés allemands, mais peut être produit en masse dans des usines qui fabriquaient auparavant des automobiles. Le regard sociologique sur ces matériels est intéressant, car il nous permet de considérablement relativiser le discours idéologique des ingénieurs et des industriels qui met toujours en avant la surenchère technique.

A-t-on déjà assisté à ce phénomène dans l’histoire ? C’est-à-dire, vivons-nous ce que d’autres ont vécu avant nous, ou au contraire, assistons-nous à une véritable rupture, une mutation soudaine dans l’art de la guerre, voire de la guerre elle-même ?

Peut-être, mais nous n’en sommes pas encore sûrs. Il n’y a pas de réponse définitive à ces questions. Disons, pour imager, qu’un certain nombre de briques ont été posées, mais que la maison n’est pas encore terminée.

Il y a toujours eu des ruptures technologiques dans l’histoire. Ainsi, on est passé de l’arme de contact à l’arme de jet. L’arme de jet est une véritable rupture. L’arme à feu individuelle ou collective est un changement qualitatif important. Elle change notamment la forme et la nature mêmes du courage qu’on exige des soldats. Plus tard, elle constitue aussi une rupture anthropologique qui change en profondeur la nature du courage : l’héroïsme, ou le courage archaïque, devient progressivement caduque, pour faire place à un courage que l’on peut qualifier de « stoïcien » et qui est bien moins spectaculaire et théâtral, même s’il reste admirable.

Or, à ce moment, les armes de jet comme l’arc ou l’arbalète avaient atteint un optimum technologique. Ces armes étaient des bijoux. À l’inverse, les premières armes à feu n’avaient que peu de valeur et étaient de mauvaise qualité. Elles fonctionnaient mal, étaient peu précises, etc. Pourquoi alors a-t-on abandonné des armes excellentes et qui avaient fait leurs preuves au profit d’autres qui laissaient encore considérablement à désirer ? Parce que les armes à feu étaient plus simples à utiliser. L’arc long anglais, qui avait fait tant de mal aux Français à Crécy et à Azincourt, nécessitait cinq ans d’entraînement quotidien pour être bien manié. Les armes à feu étaient plus pratiques. Elles permettaient de lever des masses de gens qui étaient alors formés très rapidement. Mais, en retour, elles posaient des problèmes politiques et sociaux qui n’étaient pas à négliger, car elles « démocratisaient » le champ de bataille et facilitaient l’élimination des chevaliers et des nobles par des hommes du peuple…

La volonté de parier sur la technologie est ainsi en croissance constante dans l’histoire de l’Occident. L’artillerie par exemple, au départ très dangereuse autant pour l’utilisateur que pour sa cible ( !), est une arme politique, qui permet de briser les murs derrière lesquels se réfugient des princes et des seigneurs en révolte contre le roi et l’État centralisé. Il y a eu une rupture dans l’Antiquité durant laquelle on est passé du char, matériel coûteux, réservé à une élite, aux formations de fantassins, puis aux fantassins lourds et aux hoplites grecs. La chevalerie est un système d’armes, un « missile » qui produit un choc frontal dévastateur, grâce à l’étrier. C’est un système socio-tactique.

Et aujourd’hui ? Demain ? Seul l’avenir nous dira si nous assistons à une véritable rupture. D’ailleurs, est-ce une rupture ou un prolongement et une accélération ? On ne sait pas vraiment. Il s’agit pour l’instant des deux. Si l’on se projette, la robotisation est-elle une impasse ? Une accélération ? Est-elle la solution ? Car on aura toujours besoin d’hommes.

Avec l’informatisation du champ de bataille, il y a une accélération des rythmes. Mais on a vu la même chose avec l’arme à feu. Elle a modifié le courage. Elle est imparable. C’est inhumain, non pas au sens moral de cet adjectif, mais dans son sens premier : on ne peut pas éviter ses projectiles, qui ne sont plus gérables par le système nerveux et cognitif humain. Peut-être vivons-nous une véritable rupture qui va changer l’art de la guerre, ou la guerre elle-même, mais nous n’en sommes pas encore sûrs.

Quelle est la part de la technologie dans la suprématie militaire d’un pays ? La supériorité technologique est-elle la clef du succès ?

La technologie contribue au succès. C’est indéniable. Mais la technologie n’est pas un objet magique. Un type d’arme ne peut remporter la victoire à lui seul. La technologie doit s’inscrire dans la globalité. En revanche, si l’on intègre la supériorité technologique dans un système qui intègre lui-même la stratégie, l’objet politique, une bonne armée bien formée sociologiquement, un système de production industrielle performant, un système cybernétique, alors un pays peut atteindre la suprématie militaire. La technologie toute seule est un gadget.

Aujourd’hui, par lâcheté et flemme, on se sert de la technologie comme substitut, sans vraiment penser au politique et à la stratégie. On espère ainsi faire l’économie de l’effort inquantifiable que représente le travail intellectuel de fond. C’est une illusion qui nous coûtera cher.

Les réseaux, le numérique, sont les grands enjeux de notre siècle. Vous parliez lors d’une conférence de la capacité des Anglo-Saxons à justement imaginer le réseau. Pouvez-vous nous expliquer ce phénomène qui semble remonter assez loin dans le temps ?

Il y a en fait deux choses dans cette conférence : la question du réseau, d’un côté, et celle des espaces fluides et solides, de l’autre. Je suis un spécialiste de la seconde et le philosophe Philippe Forget en est un de la première. Il est l’auteur de deux ouvrages passionnants sur ce sujet : Le réseau et l’infini (1997) et Puissance stratégique et réseaux techniques (2019).

L’idée directrice en est que la civilisation moderne et capitaliste, qui s’est constituée à partir des XVe et XVIe siècles, a été fondée et s’est développée autour du paradigme du réseau : lignes commerciales maritimes transocéaniques, réseaux bancaires, chemins de fer, etc. Certes, l’idée de réseau existe depuis longtemps. Mais les réseaux restaient subordonnés aux lieux. Prenons l’exemple du sanctuaire de Delphes, qui était très important pour les Grecs de l’Antiquité. Les routes y convergeaient, mais elles étaient moins importantes que le lieu, le sanctuaire lui-même.

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