Cyber, désinformation et subversion : nouveaux outils de la puissance russe

De fait, le FSB (renseignement intérieur), le SVR (renseignement extérieur) et plus encore le GRU (renseignement militaire) figurent désormais parmi les principaux exécutants des nouvelles stratégies russes et s’établissent comme outil asymétrique contre les puissances adverses. En marge de leur activité de collecte d’information traditionnelle, ces services sont autant mobilisés pour une nouvelle palette d’actions « disruptives », souvent clandestines et parfois agressives : les piratages informatiques, comme la tentative de cyberintrusion de 2015 contre le Bureau néerlandais pour la sécurité (OVV) enquêtant sur le vol MH17 ; les sabotages, à l’instar des récentes activités suspectes d’espions russes autour de câbles internet sous-marins en Irlande ; les assassinats ciblés, comme l’affaire Skripal ou la tentative (présumée) d’empoisonnement de trois politiciens tchèques critiques du Kremlin en avril 2020.

Si ces actions ne sont évidemment pas sans rappeler les activités du KGB durant la guerre froide, il importe ici aussi de rappeler l’accent désormais mis sur les nouvelles technologies de l’information : Renee DiResta et Shelby Grossman (chercheures à l’Université Stanford) détaillaient en 2019 comment le GRU entretient désormais une vaste constellation de faux influenceurs, faux médias et faux think tanks en ligne pour diffuser et amplifier des narratifs fallacieux (en complémentarité avec l’Internet Research Agency, concentrée quant à elle sur les réseaux sociaux) (14). C’est aussi au GRU qu’échoirait l’essentiel des opérations hack and leak, soit le piratage et la diffusion coordonnés de données sensibles à des fins politiques (tels les « Macron Leaks » de 2017).

Mais à quelles fins ?

Depuis l’annexion de la Crimée en 2014, les nouvelles stratégies de puissance russes n’ont de cesse de défrayer la chronique et en arrivent parfois à friser le mauvais roman d’espionnage : Moscou serait partout, tout le temps, et nourrirait des velléités de domination mondiale, lit-on en filigrane. Ce sont évidemment là de fâcheux raccourcis, et il nous appartient de comprendre la diversité des motivations de la Russie pour prendre la juste mesure de son influence. Les nouveaux outils déployés par celle-ci sont en effet mis aux services d’objectifs et d’impératifs variables, à la fois domestiques, régionaux et internationaux, qu’il importe de distinguer.

En premier lieu, il semble évident qu’une partie des nouvelles stratégies de Moscou, notamment en matière de « manipulation de l’information », servent des priorités d’ordre interne : les narratifs dénonçant une posture agressive de l’Occident à l’endroit de la Russie contribuent par exemple à entretenir le soutien de l’opinion publique envers des élites dont la gestion socio-économique du pays est sujette à débats. Si projeter une image de puissance a évidemment son utilité sur la scène internationale, la fierté et la cohésion ainsi générées à l’interne ont aussi leur importance. Les deux impératifs semblent même, dans la pensée militaire russe, imbriqués : l’ex-colonel Anatoli Streltsov, référence russe en matière de guerre informationnelle, insiste dans ses écrits sur l’importance stratégique d’exposer à la population les succès et « actions positives » du gouvernement pour raffermir la position du pays (15).

En second lieu figurent un ensemble de priorités d’ordre régional, dont l’importance varie selon les zones considérées. La plus cruciale est évidemment l’« étranger proche » (en somme l’espace postsoviétique), relevant explicitement de ce que Moscou considère comme ses intérêts vitaux. La Russie déploie ainsi d’importants efforts d’influence dans l’idée de reconquérir ce qu’elle considère comme sa sphère d’influence « naturelle », particulièrement dans les pays baltes, passés depuis du côté de l’OTAN. Elle en profite du même coup pour fragiliser la cohésion sociale des ex-républiques soviétiques, ébranler la solidarité de l’Alliance Atlantique et mettre à l’épreuve la lettre de son article 5, en parvenant parallèlement à rester sous le seuil du conflit direct.

Les aspirations du Kremlin se veulent aussi une alternative proposée aux « compatriotes à l’étranger » (les minorités russophones habitant ces territoires), parfois traités comme des citoyens de seconde zone, voire aux prises avec le statut d’apatride. Ces communautés sont l’objet de constantes campagnes de désinformation, via des chaînes télévisées comme First Baltic, RTR Planeta, NTV Mir. L’« étranger proche » est également le théâtre de fréquentes cyberattaques de grande ampleur, comme celle ayant visé le réseau électrique ukrainien en 2015, ou la première grande cyberopération interétatique, menée contre l’Estonie en 2007, qui a affecté notamment les systèmes bancaires, les médias et les renseignements gouvernementaux.

Un ordre international à contester

Parmi les priorités d’ordre régional figurent aussi des zones plus lointaines, moins vitales mais suffisamment importantes aux yeux de Moscou pour susciter l’usage de ses nouveaux leviers de puissance. L’exemple le plus évident est la Syrie, où le soutien indéfectible à Bachar al-Assad illustre la volonté russe de préserver une influence et une position stratégique en Méditerranée. En marge de sa présence militaire, Moscou déploie aussi des efforts moins conventionnels dans la poursuite de ses objectifs : entre autres exemples, la cyberintrusion de 2018 contre l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), une opération clandestine attribuée au GRU, visant vraisemblablement à compromettre l’enquête sur l’usage d’armes chimiques par le régime Assad.

La Russie, principal créancier de Caracas, a également joué de ses nouveaux outils dans le récent bras de fer entre Nicolas Maduro et Juan Guaido au Vénézuéla. Elle y a autorisé début 2019 le déploiement d’agents de sécurité du groupe Wagner (une société militaire privée dont les liens avec le Kremlin demeurent flous), ainsi que l’envoi de « spécialistes en cybersécurité » de l’armée russe chargés d’assister le gouvernement Maduro en matière de cybersurveillance et de protection des infrastructures critiques. L’IRA est parallèlement suspectée d’avoir pris part aux efforts de désinformation et de trolling pro-Maduro sur les réseaux sociaux vénézuéliens (16).

Enfin, dans un troisième temps, une partie de ces nouvelles stratégies visent aussi à éroder, lentement et de manière diffuse, un « ordre international libéral » dont la Russie a conclu qu’il ne lui sera jamais profitable. On observe ainsi Moscou orienter ses efforts de désinformation pour soutenir les régimes illibéraux et les mouvances nationalistes en Europe ; ou multiplier les cyberattaques et ingérences abimant la confiance publique dans les processus démocratiques, aux États-Unis, en France, au Canada ou en Allemagne. L’impact réel de ces actions demeure pour l’heure le sujet d’âpres débats. Pour autant, le cas américain suggère que la campagne de désinformation de 2016 (qui n’a d’ailleurs jamais pris fin) a contribué à exacerber certains discours anti-démocratiques (17), dans un pays qui dit faire de la promotion de la démocratie un objectif de sa politique étrangère.

En définitive, la Russie semble ainsi user de ses nouveaux outils pour favoriser l’émergence progressive d’un système international aux allures « néo-féodales », qui ferait bonne place à son modèle de gouvernement, se mêlerait peu de droits humains, et où la gestion par sphères d’influence remplacerait le recours aux institutions multilatérales. Face à ce qui ressemble à une « grande stratégie » cohérente, les sceptiques usent donc peut-être d’un prisme élimé pour analyser les nouveaux leviers de puissance russes : loin de rester prisonnière de l’ordre ancien, la Russie semble au contraire jouer habilement des instruments du monde d’aujourd’hui, pour tenter de modeler au mieux celui de demain.

Notes

(1) Pour un exemple de cet argumentaire, voir : Joseph Nye, « How to Deal with a Declining Russia », Project Syndicate, 5 novembre 2019 (https://​bit​.ly/​3​7​4​K​nzx).

(2) Voir à cet égard Jeangène Vilmer et al., « Les manipulations de l’information : un défi pour nos démocraties », rapport du CAPS/IRSEM, 2018 (https://​bit​.ly/​3​d​B​N​CAP).

(3) Michael Hayden, The Assault on Intelligence : American National Security in an Age of Lies, Penguin Books, 2018, p. 189.

(4) Le cyber warfare ou la cyberguerre implique les actions menées par un État-nation ou une organisation internationale pour attaquer et tenter d’endommager les ordinateurs ou les réseaux d’information d’un autre pays, par exemple par le biais de virus informatiques ou d’attaques par déni de service. (NdlR)

(5) Voir Ofer Fridman, Russian “Hybrid Warfare” : Resurgence and Politicization, Oxford University Press, 2018.

(6) Voir à cet égard le récent ouvrage de Thomas Rid, Active Measures : The Secret History of Disinformation and Political Warfare, Farrar, Straus and Giroux, 2020.

(7) Pour un exemple de cet argumentaire : Georgy Filimonov, « The Color Revolutions in the Context of Hybrid Wars », dans Hybrid Conflicts and Information Warfare, Lynne Rienner Publishers, 2019.

(8) Voir par exemple : Mark Galeotti, « The Gerasimov doctrine », Berlin Policy Journal, 28 avril 2020 (https://​bit​.ly/​3​c​B​d​vzw).

(9) Peter Pomerantsev et Michael Weiss, « The Menace of Unreality : How the Kremlin Weaponizes Information, Culture and Money », Institute of Modern Russia, 2014 (https://​bit​.ly/​2​z​4​P​a7p).

(10) Anne de Tinguy, « Ambitions et stratégies d’influence de la Russie », SciencesPo, Centre de recherches internationales, 2016 (https://​bit​.ly/​3​c​u​B​Cjm).

(11) Voir notamment : Alina Polyakova et Spencer P. Boyer, « The Future of political warfare : Russia, the West, and the coming age of digital competition », Brookings Institution, 2018 (https://​brook​.gs/​2​X​A​r​DEU).

(12) Service canadien du renseignement de sécurité, « La Russie et l’Occident : Les conséquences d’une rivalité renouvelée », 2015, p. 21 (https://​bit​.ly/​2​A​7​P​CCv).

(13) Cité dans : Mikhail Zygar, All the Kremlin’s Men, New York, Public Affairs, 2016, p. 342. 

(14) Stanford Internet Observatory, « Evidence of Russia-Linked Influence Operations in Africa » (https://​stanford​.io/​3​e​X​w​Hcp).

(15) Pour une analyse en anglais, voir : Ulrik Franke, « War by non-military means : understanding Russian information warfare », FOI, 2015 (https://​bit​.ly/​2​A​H​r​HtD).

(16) Lara Jakes, « As protests in South America surged, so did Russian trolls on Twitter, U.S. finds », The New York Times, 19 janvier 2020 (https://​nyti​.ms/​3​g​U​C​h0R).

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