Le monde dans un grain de sable. Un marché titanesque, une ressource limitée, des mafias puissantes

Dans le parcours du combattant de ce petit grain de sable – qui peut le conduire par exemple des Rocheuses jusqu’en Floride –, il y a beaucoup de contingences et beaucoup d’obstacles. Une grande part des grains de sable n’arrivera pas jusqu’à la rivière. Ensuite, la multiplication des barrages, qui retiennent non seulement de l’eau, mais aussi des grains de sable, ralentit leur progression et vient s’ajouter aux facteurs qui bloquent ou freinent le renouvellement des stocks. À l’échelle géologique, il n’y a aucun problème. Mais à l’échelle humaine, les réserves risquent de ne pas se régénérer suffisamment vite.

Lorsque l’on va chercher du sable au large, on ne voit pas nécessairement l’impact immédiatement. Mais par l’effet des courants, de la gravité, des vagues, la dépression ainsi créée va se remplir naturellement avec le sable le plus proche, donc souvent celui de ce qu’on appelle communément « la plage ». La « plage » est en principe composée de trois parties : celle qui est immergée, celle où on met nos serviettes pour bronzer et la dune qui est derrière. Naturellement, la plage avance et recule avec les saisons, mais se regarnit toute seule. Cependant, des plages qui comportent encore ces trois parties vitales, il en reste très peu : à peu près 25 % sur la planète. D’abord, parce que le béton a souvent remplacé les dunes : à Barcelone par exemple, toute la côte a été bétonnée – que ce soit pour un immeuble, un parking, une route… – à l’endroit où devrait être la dune. Ensuite, en raison des ponctions de sable au large : du sable de la plage et de l’avant-plage est emporté pour aller remplir le trou généré au large, et la plage ne revient plus.

Quant à savoir à quel horizon exactement cela pourrait poser problème, c’est difficile à dire, car il faudrait pour cela disposer d’une étude globale des stocks qui n’existe pas ; cela dépend aussi beaucoup des solutions qui seront mises en œuvre. Mais tous les géologues que j’ai consultés s’accordent pour dire que d’ici à 2100, si l’on continue au rythme de consommation de sable observé actuellement, il n’y aura plus de plages que dans les livres d’histoire !

L’impact environnemental de l’exploitation – pas ou peu réglementée – des ressources en sable est considérable, comme vous le montrez dans votre documentaire. Avez-vous pu constater une prise de conscience depuis la sortie de votre documentaire en 2013 ?

Le documentaire est le premier à avoir lancé l’alerte sur ce sujet et il a touché un large public : environ 100 millions de personnes l’ont vu dans le monde. J’ai aussi donné un grand nombre de conférences en France, en Inde, aux États-Unis… Le film a donc eu un impact certain. Il a notamment permis de faire pression pour fermer la dernière mine de sable naturel américaine, dans le Nord de la Californie. Je me suis associé à certaines ONG dont des représentants interviennent dans le film pour éveiller les consciences dans plusieurs régions. Nous avons ainsi organisé beaucoup de débats en Inde. Mais quand j’ai demandé à un représentant de l’État indien ce qu’il pouvait faire, il m’a répondu : « On ne peut rien faire. Nous avons des milliers de kilomètres de côtes… Nous ne pouvons pas mettre un policier sur chaque plage ! »

En France, après la sortie du film, une trentaine de députés des circonscriptions littorales l’ont utilisé pour soulever le problème à l’Assemblée nationale et tenter de modifier la législation (toujours inspirée d’une loi de 1810 élaborée sous Napoléon), afin de pouvoir exiger des études d’impact plus approfondies. Mais même quand il y a des lois, leur application est difficile. Par exemple, admettons que l’État donne une licence d’exploitation pour 30 000 tonnes par an. Personne n’inspecte ensuite les quantités transportées par bateau et par camion pour vérifier si elles correspondent à la licence accordée !

Certes, à la suite du film, beaucoup de gens ont donc pris conscience qu’il y avait un problème avec le sable et portent à présent un regard différent sur la plage, qui tend à être davantage valorisée. Mais peut-on considérer, six ans après sa sortie, que la situation globale s’est améliorée ? Non. Notamment parce que le recyclage et les ressources alternatives au sable ont encore un coût supérieur à celui du sable naturel.

Le caractère lucratif de cette ressource pour le moment facile d’accès a aussi généré localement un commerce illégal. Les « mafias du sable » sévissent tout particulièrement en Inde, où elles prospèrent à l’ombre du boom de la construction estimé à 120 milliards de dollars par an. Pouvez-vous décrire le fonctionnement et l’emprise de ces gangs dans ce pays ?

L’Inde est en effet un pays qui souffre énormément de l’exploitation illégale du sable car la demande immobilière est très importante, stimulée à la fois par une classe moyenne en augmentation et par les couches plus pauvres de la société qui demandent des habitations à bas coût – notamment les populations rurales qui viennent s’entasser dans les grandes villes, et en particulier à Bombay, dans l’espoir d’y trouver une vie meilleure. Cela entretient une hémorragie permanente du sable qu’il est impossible d’arrêter. D’une part, parce que si l’on veut construire une maison, il suffit d’avoir un camion, ou un âne avec une charrette et d’aller à la plage se servir. D’autre part, parce qu’il existe effectivement en Inde une véritable mafia du sable. Des gens s’y font assassiner pour du sable ! Pour le film, nous sommes allés tourner à environ trois heures de Bombay où opère une mafia du sable assez puissante. Le jour de notre arrivée, un représentant local de l’État, l’équivalent d’un préfet, est mort en tentant de s’interposer face à un camion transportant du sable, qui l’a écrasé. Qui que ce soit qui s’oppose là-bas à l’exploitation du sable met sa vie en danger. Une des activistes que nous avons interviewés, Sumaira Abdulali, a reçu des menaces de mort. Elle expliquait notamment dans le documentaire que cette mafia du sable, « l’organisation criminelle la plus puissante d’Inde », contrôle tout le secteur de la construction du pays, tous les matériaux, et que même la main-d’œuvre sur les chantiers de Bombay lui obéit. Cette mafia contrôle aussi l’administration grâce à ses ramifications politiques. Donc à chaque maillon de la chaîne de production, qui commence par l’extraction du sable, elle perçoit de gros profits, ce qui lui permet de soudoyer l’administration et la police. Et son emprise s’étend jusqu’aux plus hautes sphères de décision.

Quelles sont les autres zones particulièrement concernées par la contrebande du sable ?

Ce pillage du sable touche tous les pays. Les trafics sont particulièrement importants là où la demande est importante : dans les pays autour de Singapour, ou autour de la Chine… En Afrique également. Au Maroc, par exemple, la mafia du sable est la deuxième organisation criminelle du pays après celle du haschich. Les mafias y emploient des enfants ou de jeunes Marocains sans ressources, qui viennent constituer la couche inférieure de toute cette pyramide mafieuse qui travaille sur les plages… Ils chargent le sable sur des ânes, qui l’amènent jusqu’à un camion qui le transporte pour le déverser directement sur le marché. Le problème de ce sable, parce qu’il échappe à tout contrôle des autorités, c’est qu’il est mouillé et contient encore du sel. Or, il est directement utilisé et mélangé dans le béton, ce qui génère un béton de mauvaise qualité. À la moindre faiblesse dans la structure des immeubles construits avec ce béton, ou au moindre incident climatique ou sismique grave, ces immeubles seront les premiers à s’effondrer.

Tourisme, pêche, agriculture… Dans quelle mesure la disparition du sable et son exploitation à outrance menacent-elles d’autres secteurs économiques de poids ?

Cela a un impact sur tous ces secteurs, bien entendu. Pour la pêche, on sait que le sable est la base de toute la chaîne alimentaire dans la colonne d’eau (qui se développe entre le fond et la surface d’une mer, d’un océan, d’une rivière ou d’un lac). Le risque d’appauvrissement des ressources halieutiques est donc important.

Pour le tourisme, c’est encore plus flagrant. La plage, c’est la destination touristique par excellence. Le tourisme de plage est un moteur économique de poids pour énormément de régions (dans le film, nous abordions le cas de la Floride).

Tout ce secteur va être impacté par la disparition des plages, tous les commerces qui gravitent autour. Pour contourner le problème, on réalimente régulièrement les plages en sable dans les zones où elles disparaissent en raison de l’exploitation. Cela consiste à aller récupérer du sable au large pour le déverser sur ces plages… Mais c’est un cycle infernal : on ponctionne les réserves en sable, donc la plage disparaît ; on la recrée artificiellement en la réalimentant en sable mais pour cela, on continue à pomper le sable… Donc la plage disparaît, etc. C’est une sorte d’archétype d’un « développement non durable », bel euphémisme pour décrire une véritable catastrophe.

Dans votre dernier documentaire, Freightened (2016), vous vous intéressez aux dangers que présente la mondialisation du fret maritime de marchandises sur nos économies, notre environnement et nos modes de vie, comme l’épisode suivant d’un même « eco-thriller » montrant l’impact désastreux sur l’environnement de cette croissance économique à tout prix, de ce « développement non durable ». De quoi traitera le prochain ?

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