L’artillerie russe : le retour du « dieu de la guerre » ?

L’URSS, et à sa suite la Russie, a toujours eu un attrait particulier et très fort pour les questions relatives à l’artillerie, et Staline déclarait en 1944 que cette dernière était le « dieu de la guerre » (il est vrai que tout le monde a encore en tête les images – mises en avant par la propagande soviétique – des « orgues de Staline (1) » écrasant sous leurs feux les troupes allemandes). La guerre froide vit l’URSS se lancer dans des projets de véhicules d’artillerie de plus en plus gigantesques (dans tous les sens du terme), ces derniers culminant avec les 2B1 Oka (420 mm) disposant d’un canon de 20 m pouvant tirer un obus de 750 kg à 45 km ( !) et 2A3 Kondensator (406 mm), qui n’auront finalement aucune utilité opérationnelle à cause de l’apparition des missiles terrestres dans les années 1960.

Les opérations militaires russes en Ukraine en 2014 ont mis en évidence le retour au premier plan de l’artillerie au sein de l’armée russe. L’emploi de frappes coordonnées avec mise en œuvre de systèmes d’éclairage (drones) et de guidage couplés à l’usage d’une grande diversité de lanceurs et de munitions a surpris par son efficacité dévastatrice. Ayant hérité de l’armée soviétique une flotte pléthorique de véhicules d’artillerie, dont une partie a été placée en réserve dans le courant des années 1990, la Russie a décidé d’en conserver un certain nombre. Elle les a également modernisés afin de traiter les principales obsolescences concernant notamment les moyens de ciblage. En outre, la restructuration des forces terrestres russes visant à accroître leur mobilité et leur vitesse de réaction place au premier plan tactique les capacités d’artillerie (présence de trois bataillons de feux indirects au niveau des brigades russes), ces dernières ayant pour mission de dégager la voie pour les véhicules blindés et l’infanterie.

À l’heure où les forces armées occidentales ont vu leur capacité en artillerie se réduire drastiquement, les forces armées russes continuent à investir sérieusement dans les moyens de frappe à distance avec la mise au point de nouveaux systèmes, la modernisation de véhicules existants, mais également l’introduction de nouvelles munitions offrant des portées accrues. L’artillerie russe serait-elle donc toujours le « dieu de la guerre » telle que l’envisageait Staline à l’époque ?

Artillerie autotractée

Véhicule clé de l’artillerie autotractée soviéto-­russe contemporaine, le 2S19 MSTA‑S a été mis au point au milieu des années 1970, le but étant de moderniser l’artillerie autour d’un véhicule polyvalent déployant un nouveau canon de 152 mm. Ce nouveau projet était également une réponse à l’arrivée de nouvelles pièces d’artillerie de 155 mm dans les pays de l’OTAN. Elles offraient des portées de tir s’établissant à 24 km pour des projectiles conventionnels et pouvant grimper jusqu’à 30 km pour des projectiles avec propulsion additionnelle. Les militaires soviétiques comprirent rapidement qu’ils risquaient de se retrouver dans la situation très délicate de ne pas pouvoir effectuer de tir sans entrer dans la zone d’engagement de l’artillerie occidentale.

Construit sur le châssis du char T‑80, le 2S19 MSTA‑S dispose d’un canon 2A46 de 152 mm installé dans une tourelle habitée abritant une partie des cinq membres d’équipage et disposant d’une dotation de 50 obus. Pouvant frapper à des distances maximales de 30 km avec une cadence de tir de 7 à 8 obus/min, le 2S19 constitue actuellement le cœur de la flotte d’artillerie autotractée russe avec pas moins de 500 unités en service au sein de l’armée de terre ainsi qu’une petite vingtaine au sein de la marine. Le véhicule marquant le pas en matière de distance d’engagement, d’optiques et de cadence de tirs face à ses homologues occidentaux (PzH2000, AS‑90 et XM‑2001 Crusader (2)) et chinois (Type‑88), les Russes vont en développer deux standards de modernisations : les 2S19M1 et 2S19M2 (canon 2A64M2 avec cadence de tir portée à 10 obus/min). En outre, ces variantes permettent d’intégrer le véhicule dans le « système de reconnaissance et de tir » (ROS) russe, augmentant de la sorte significativement ses performances. La production du 2S19M2 se poursuit actuellement, bien qu’elle doive s’achever avec l’arrivée du 2S35 Koalitsiya‑SV, dont la distance d’engagement est portée à 40-45 km (pour les obus conventionnels), qui remplacera les unités les plus anciennes de l’armée russe.

C’est au début des années 2000 que la Russie a lancé les études et les travaux sur le successeur du MSTA‑S dont les performances en matière de portée des obus risquaient d’être insuffisantes face aux nouveaux modèles d’artillerie en cours de développement à l’Ouest. Pour ce faire, la première solution envisagée fut de reprendre une vieille marotte soviétique : le développement d’une artillerie automotrice disposant de deux canons superposés, ce qui permet (tout du moins, c’est ce que les ingénieurs pensaient) de doubler la cadence de tir par rapport au MSTA-S. Catalogué sous le nom de 2S35 Koalitsiya‑SV, le nouveau modèle, présenté pour la première fois à la télévision russe le 3 décembre 2006, comprenait une tourelle inhabitée dotée de deux canons de 152 mm superposés alimentés par deux chargeurs automatisés approvisionnés à raison de 60 obus stockés dans la nuque de la tourelle. L’équipage de trois hommes prenait place dans une capsule blindée installée dans le châssis du véhicule. L’idée bien, qu’elle fût séduisante a fait long feu : l’accroissement significatif de la complexité d’emploi découlant de la présence de deux chargeurs et les contraintes mécaniques induites par les deux canons superposés ont fait que la cadence de tir espérée (ainsi que la précision de tir attendue) ne fut jamais atteinte.

La Russie décida alors de simplifier le projet et d’en revenir à des considérations plus pragmatiques. En 2013 est sorti d’usine, toujours sous le nom de 2S35 Koalitsiya‑SV, un nouveau prototype ne disposant que d’un seul tube. Avec ce nouveau canon 2A88 de 152 mm, le 2S35 présente une configuration s’inspirant de celle du char T‑14 Armata : l’équipage de trois hommes prend place dans une capsule blindée installée à l’avant du châssis, ce dernier étant dérivé de celui du T‑90 (3), auquel il emprunte également le moteur. À terme, ce véhicule d’une masse de 48 t devrait recevoir un nouveau châssis (4) dérivé de celui du T‑14. La tourelle est entièrement automatisée (chargeur pneumatique), ce qui permet d’accroître la capacité de tir avec la possibilité de tirer entre 12 et 14 obus par minute (5), la dotation étant de 70 obus d’une portée maximale de 80 km (avec propulsion additionnelle) stockés en nuque de la tourelle. En outre le 2S35 peut mettre en œuvre l’obus guidé 30F39 (système Krasnopol‑M). Après avoir commencé les essais du véhicule en 2014, l’armée russe en est actuellement au stade de la réception d’un premier lot de véhicules (6) de série, produits par Uraltransmash, qui va servir aux formations et à l’entraînement des équipages.

Outre les véhicules neufs en production, et contrairement à ce que l’on pourrait croire, la Russie a décidé de lancer plusieurs programmes de modernisation des véhicules hérités de l’époque soviétique.

• Le 2S1 Gvozdika, un obusier automoteur doté d’un canon 2A31 de 122 mm installé sur un châssis chenillé léger MT‑LB, emportant une dotation de 40 obus de divers types, avec une portée maximale de 40 km. Il est entré en service en 1973 au sein de l’armée soviétique et a été produit à plus de 10 000 exemplaires pour l’URSS, les pays du Pacte de Varsovie et d’autres pays « frères » jusqu’en 1991. Véhicule léger et facilement aérotransportable, le 2S1 a été engagé dans tous les conflits soviéto-­russes depuis la guerre de l’Afghanistan. La Russie dispose d’environ 150 unités en service au sein des forces terrestres ainsi qu’une centaine au sein de la marine (7). Alors que son retrait de service se dessinait à court terme, l’engagement du véhicule en Syrie et le fait qu’il puisse être déployé rapidement (ainsi que sa capacité amphibie) ont poussé les décideurs russes à se lancer dans sa modernisation. Les travaux portent sur l’installation d’une nouvelle conduite de tir, de nouveaux viseurs ainsi que d’une antenne GLONASS. On peut également indiquer l’existence d’une cinquantaine de 2S34 Hosta, qui est un 2S1 lourdement modernisé et rééquipé avec un nouveau canon 2A80 de 120 mm pouvant frapper des cibles jusqu’à 14 km.

• Le 2S4 Tyulpan, qui n’est pas un canon automoteur, mais bien un mortier automoteur doté d’un mortier 2B8 de 240 mm monté sur le même châssis chenillé que le 2S3 Akatsiya. Sur les 580 exemplaires produits entre 1972 et 1988, il ne reste qu’environ 40 2S4 actifs ainsi qu’un peu moins de 400 en réserve. Ils sont destinés à traiter les cibles fortifiées et/ou fortement protégées, la portée maximale des munitions (une charge nucléaire était prévue dans la dotation) étant de 19 km. Mesurant l’intérêt représenté par ce système tout à fait particulier (un système de mortier disposant d’une bonne mobilité), la Russie a lancé un programme de modernisation du Tyulpan consistant à remplacer les systèmes de visée, de communication et de navigation (ajout d’une liaison GLONASS). Ce programme de modernisation semble également concerner des véhicules stockés, même s’il ne faut pas s’attendre à voir l’ensemble de la réserve revenir en service.

• Le 2S7 Pion, un obusier automoteur ultralourd doté d’un canon 2A44 de 203 mm installé sur un châssis chenillé dérivé de celui du char T‑80. Le Pion est destiné à traiter les cibles très fortement fortifiées et/ou à haute valeur ajoutée (postes de commandement par exemple). Entré en service en 1975 et produit jusqu’en 1990 à raison d’un peu plus de 500 unités, le 2S7 Pion peut emporter quatre obus pouvant frapper jusqu’à une distance de 47 km (avec propulsion additionnelle), une dotation portée à huit obus sur la version 2S7M Malka. La Russie dispose d’environ 60 unités en service ainsi que 250 en réserve et elle a lancé un programme de modernisation de ses 2S7M Malka qui porte sur le remplacement des composants mécaniques importés ainsi que sur celui des systèmes de visée, de communication et radio. Le nombre de véhicules traités est inconnu pour l’instant, mais il ne serait pas improbable que la Russie réactive certains des véhicules stockés.

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