Regard d’Amr Gamal, un cinéaste au Yémen

Lorsque nous avons décidé de tourner le film, une de nos plus grosses craintes était qu’un groupe extrémiste s’en prenne à nous. J’ai dit à mes collègues que nous ne devions compter que sur nous-mêmes. La présence d’actrices dans la rue pouvait être dangereuse pour elles. Mais tous insistèrent pour que l’on tourne dans Aden, tandis que les actrices n’exprimèrent aucune crainte. Ce courage m’insuffla encore plus d’énergie et renforça ma détermination. Nous avons été fortement surpris par le fait que nous n’avons pas rencontré d’obstacles lors du tournage. Au contraire, les gens nous apportèrent toute l’aide nécessaire pour que nous puissions filmer à l’intérieur de leurs maisons et de leurs boutiques sans contrepartie financière. Cette énergie positive n’a jamais cessé de marquer le tournage.

Votre film est la première œuvre de fiction cinématographique yéménite projetée au Yémen depuis quarante ans. Comment êtes-vous parvenu à diffuser le film à Aden, où la plupart des cinémas et des théâtres ont été détruits, et quelles ont été les réactions du public ?

Notre plus grand défi a été de trouver une salle. Nous souhaitions certes réaliser un film, mais où pouvions-nous le projeter ? Aden a connu le cinéma dans les années 1950 et il existait beaucoup de salles dans la ville. Avant 1986, les films étaient projetés en même temps qu’en Égypte, aux États-Unis et en Inde. Ainsi, Youssef Chahine (1926-2008), le grand réalisateur égyptien, organisa la première projection au cinéma Bilqis à Aden. Malheureusement, les salles de cinéma et de théâtre ont été détruites après l’invasion des forces nordistes et fondamentalistes en juillet 1994. Il fallait donc chercher une autre solution.

Nous avons essayé de trouver des salles à gradins et nous sommes tombés sur deux sites de mariage. Nous les avons loués et y avons construit des écrans en bois de six mètres sur quatre, que nous avons peints en blanc. Pour l’anecdote, nous constatâmes avec amusement que ces salles avaient déjà été réservées certains jours pour l’organisation de noces. Nous devions donc démonter les écrans le soir pour que les invités puissent célébrer le mariage et nous les remontions le lendemain pour la projection du film.

Nous ne nous attendions pas à ce que l’audience soit aussi grande. C’était le premier film local à être projeté en public à Aden et, en plus, à raison de huit séances par jour. Nous avons donc dû organiser une neuvième séance. Nous avons vendu 60 000 entrées. En mars 2019, le film était toujours en salle ; il est programmé le vendredi pour deux séances. La salle est toujours pleine !

Le film a-t-il attiré des réactions négatives, notamment de la part de groupes extrémistes ?

A-t-il été projeté dans d’autres villes du Yémen ?

Ainsi que je l’ai déjà évoqué, nous avions une grande peur des groupes extrémistes. De fait, dans la nuit qui a précédé la première projection du film, le 21 août 2018, une grenade sonore fut lancée devant une des salles afin d’intimider les spectateurs. Mais les gens n’ont pas cédé à la peur et sont venus en nombre. Cela démontre que les habitants d’Aden ne cessent de considérer avec nostalgie les attributs de leur urbanité qui ont été arrachés durant la guerre de 1994. Je me rappelle aussi que, dans certaines mosquées situées près d’une des salles, des cheikhs ont diffusé des discours à travers des haut-parleurs pour condamner les méfaits du cinéma sur la société et les jeunes et pour inciter à combattre ce « phénomène étranger à notre culture ». Cela visait évidemment notre film. Mais cet incident n’a pas eu de conséquence sur l’affluence des spectateurs.

Quant à la diffusion à l’extérieur d’Aden, nous souhaiterions le projeter dans les provinces de Taez et de l’Hadramaout. Ce n’est cependant pas chose aisée dans les circonstances dégradées que connaît le pays. Nous sommes en contact avec les autorités compétentes pour qu’une projection puisse y être organisée.

Le film a été présenté pour les Oscars 2018. Comment cela a-t-il été rendu possible et avez-vous pu projeter le film hors du Yémen ?

Nous avons déployé de nombreux efforts pour que le film soit conforme aux critères de sélection de l’Académie des Oscars, et nous avons été heureux qu’il ait été choisi, même s’il n’a finalement pas été sélectionné. C’est le ministère de la Culture yéménite qui l’a présenté dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère. Il était en effet le seul film yéménite à avoir été projeté en 2018 au Yémen. Il a été sélectionné dans plusieurs festivals, dont ceux de Pune et de Jabalpur en Inde. Il a obtenu le prix du meilleur maquillage et des meilleurs costumes dans celui de Jabalpur et a reçu le prix spécial du jury au Festival du film des femmes d’Assouan (Égypte). Il a aussi fait l’ouverture du Festival du film arabe de San Diego, aux États-Unis, en avril 2019, et nous avons été invités à le projeter dans les universités de Harvard, de Pennsylvanie, de Virginie et de Georgetown. Il sera aussi présenté dans des festivals en Russie et en Jordanie. À partir du 7 mars 2019, le film a bénéficié d’une exploitation commerciale dans 30 salles de cinéma aux Émirats arabes unis et a rencontré un grand succès. Nous espérons qu’il voyagera dans le plus de pays possible pour faire connaître notre art et Aden particulièrement.

Avez-vous de nouveaux projets au Yémen et quelle est la situation de la scène culturelle à Aden ?

Je passe beaucoup de temps à soutenir la diffusion du film en l’accompagnant dans les festivals et les universités où il est projeté parce que je souhaite attirer l’attention sur le cinéma yéménite. Nous devons saisir l’occasion de partager des horizons communs avec le monde, de présenter de nous une autre image afin que nos prochaines œuvres soient bien reçues. Je pense tout le temps à réaliser un film chantant et j’envisage, dans un avenir proche, de monter une pièce de théâtre. J’ai en effet négligé le théâtre durant les quatre dernières années et je me sens responsable vis-à-vis du théâtre et de son public. On observe une activité culturelle importante à Aden. On peut dire que cela ne s’est pas vu depuis trente ans. Des jeunes organisent des événements hebdomadaires, des expositions de photographie, de peinture, des activités liées au patrimoine, des pièces de théâtre. Tout cela manque certes d’un peu d’organisation, mais c’est normal dans une ville qui a souffert d’une marginalisation forcée depuis 1994. Ces manifestations culturelles attirent un public nombreux, ce qui leur permet de se développer.

Entretien réalisé par Franck Mermier (mars 2019)

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°43, « Bilan géostratégique 2019 : la fin de Daech ? », juillet-septembre 2019.

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