Corée du Sud : les missiles au cœur de la stratégie de défense

Triad System : les missiles au cœur de la stratégie de défense de Séoul

Ces capacités méconnues dans le domaine des missiles sont importantes pour pouvoir construire le « Triad System » qui est au cœur de la stratégie de défense sud-­coréenne. Les trois piliers qui composent ce système sont le Korea Air and Missile Defense System (KAMD) ; la « Kill Chain » ; et le « Korea Massive Punishment and Retaliation » (KMPR).

La Corée du Sud cherche à mettre en place une défense antimissile robuste, le KAMD. Le choix de développer un système national, se focalisant sur une capacité antibalistique basse couche, annoncé dès 2001 et dont les acquisitions ont débuté en 2006, est complexe et ambitieux. Les critiques soulignent souvent que ce qui est planifié est inférieur techniquement à ce dont disposent les États-Unis ou le Japon.

L’effort financier en faveur du KAMD est néanmoins important. Le ministère de la Défense avait par exemple prévu de dépenser 13,7 % de son budget pour la défense antimissile sur la période 2014-2018. L’architecture du KAMD, encore incomplète, dispose tout de même de plusieurs capacités importantes. Un poste de commandement interarmées, le Korean Theatre Missile Operations Center, a été créé. Dans le domaine de la détection, Séoul peut compter sur deux radars EL/M‑2080 Block B Green Pine (capacité de détection 800 km) israéliens achetés en 2009 et déployés en 2012 (deux supplémentaires ont été achetés en avril 2017) et sur ceux des trois destroyers KDX‑III Aegis (radar SPY‑1D). Le KAMD reste dépendant des satellites de reconnaissance et d’alerte avancée américains. En ce qui concerne l’interception, la Corée du Sud a acquis environ 300 missiles Patriot PAC‑2 et a fait part de son intention d’acheter des PAC‑3 en avril 2015. Des batteries Patriot américaines sont présentes en Corée du Sud depuis 2003. À cela s’ajoutera le M‑SAM, un intercepteur basse altitude (20 km) qui utilise une technologie hit-to-kill, conçu sur la base du missile sol-air Cheongung, qui est en phase finale de conception. Son déploiement opérationnel pourrait débuter dès 2018 (11). Séoul cherche également à développer localement le Cheolmae 4‑H/L‑SAM (qui ne devrait pas entrer en production avant 2023), un missile qui serait capable d’intercepter des cibles à une altitude de 50-60 km. De plus, le pays devrait équiper ses destroyers lance-­missiles KDX‑III avec des SM‑6 qui ont une capacité antibalistique et antimissile de croisière. Il faut ajouter les six lanceurs THAAD déployés par les États-Unis, soit une batterie complète. Il s’agit donc bien d’une défense multicouche, avec des altitudes d’interception de moins de 20 km pour le Patriot, de 20 km pour le M‑SAM, de 50 à 60 km pour le L‑SAM et jusqu’à 200 km pour le THAAD.

Le deuxième pilier de la triade est la « Kill Chain », qui devrait être pleinement opérationnelle à l’horizon 2020. Ce concept vise à mettre en réseau les moyens de frappe à distance (missiles balistiques et de croisière en particulier) et ceux de renseignement afin de pouvoir détecter les préparatifs de lancement et frapper préventivement les sites balistiques et nucléaires nord-coréens. Le but est en particulier de pouvoir détecter rapidement les lanceurs mobiles. Si la Corée du Sud souffre encore d’un déficit capacitaire en matière de détection (ISR) et d’allonge stratégique, elle cherche à y remédier, comme l’indique la commande en 2014 de quatre drones RQ‑4 Global Hawk qui devraient être livrés d’ici à 2019. L’acquisition de deux Boeing 737 AEW&C supplémentaires a également été annoncée. Le programme de satellites de reconnaissance piétine depuis plusieurs années. Il a été relancé à l’été 2017 avec l’objectif de lancer cinq satellites produits localement d’ici à 2023, le premier en 2020. Dans l’intervalle, l’option de la location de satellites étrangers, notamment israéliens, est envisagée (12). Pour renseigner sur les sites de lancement et de commandement et éventuellement mener des raids pour les détruire, il faut aussi pouvoir compter sur les forces spéciales. Les chasseurs F‑15K sont au cœur de la « Kill Chain ». Armés de missiles AGM‑84E SLAM-ER (Expanded Response) ou de missiles de croisière Taurus, ils pourraient frapper des cibles dans toute la Corée du Nord en restant au-­dessus de Séoul. Enfin, les familles de missiles balistiques et de croisière Hyunmoo, tirés depuis la terre ou la mer, sont les dernières capacités clés de ce concept de « Kill Chain ». Des missiles balistiques lancés depuis le territoire sud-­coréen mettront entre trois et cinq minutes pour atteindre n’importe quel point du territoire nord-­coréen (13). Comme ils sont tirés depuis des lanceurs mobiles, ils sont difficilement détectables, ce qui permet des frappes de précision sans action préventive possible pour la Corée du Nord. Les problèmes que pose ce concept de frappes sont cependant multiples, entre autres : besoin de renseignement très précis et actualisé en permanence, difficultés à localiser tous les sites d’armes de destruction massive, durcissement des installations qui modère l’efficacité atteignable, réaction nord-­coréenne qui rend difficile la décision de frapper, etc.

Le KMPR, troisième et dernier pilier, n’est pas une capacité, mais un concept (14). Dans le cas où le Nord attaquerait, il consiste à frapper directement son leadership (décapitation) – et pas seulement les chefs militaires – par des opérations spéciales et des frappes massives, sans hésiter, si nécessaire, à détruire des quartiers complets de Pyongyang.

Les missiles au cœur de la stratégie déclaratoire de Séoul

Les missiles, après avoir été des programmes d’armement discrets, voire confidentiels, sont désormais au cœur d’une stratégie déclaratoire de Séoul. Début avril 2012, alors que le niveau de tension est de nouveau élevé sur la Péninsule, la Corée du Sud veut envoyer un message clair à Pyongyang. Un haut gradé rend publique l’existence d’un plan de ciblage. Selon ces fuites, dans le cas d’une attaque nord-­coréenne, des frappes seraient menées contre l’origine de l’attaque, les installations ou les unités de soutien dans la zone et contre une cible de même valeur (15). Toujours en avril 2012, six jours après le lancement raté d’un satellite par la Corée du Nord, à l’occasion d’une visite présidentielle à l’Agency for Defense Development (16), des vidéos du Hyunmoo‑2 et du Hyunmoo‑3 sont dévoilées (17). Ces événements marquent vraisemblablement, de la part de Séoul, l’acte de naissance d’une stratégie déclaratoire utilisant les missiles. Les tests de missiles et leurs vidéos deviennent des éléments récurrents des réponses de Séoul aux provocations du Nord. C’est encore le cas aujourd’hui. En réponse au tir d’ICBM nord-­coréen du 4 juillet 2017, un exercice de tir de missiles sol-sol américano-­coréen (ATACMS et Hyunmoo‑2) est mené moins de 15 heures plus tard. Il en va de même le 28 juillet après le deuxième essai d’un ICBM (18). Après le tir d’un missile de portée intermédiaire au-­dessus du Japon le 29 août 2017, les images d’un test de Hyunmoo‑2B et Hyunmoo‑2C, mais aussi d’un exercice à munitions réelles de quatre F‑15K tirant des MK‑84 sont rendues publiques (19). Le 4 septembre 2017, au lendemain du sixième essai nucléaire nord-­coréen, des manœuvres comportent le tir de missiles Hyunmoo‑2A et de SLAM‑ER par des F‑15K (20). Le 15 septembre 2017, un nouveau lancement d’un IRBM au-­dessus du Japon provoque le tir de Hyunmoo‑2A par Séoul, seulement six minutes après le tir nord-­coréen. Cependant, l’un des deux Hyunmoo s’écrase en mer quelques secondes après le lancement.

La guerre entre les deux Corées est aussi une guerre de l’image. La propagande tient une grande place dans la dialectique qui oppose les deux pays depuis près de 70 ans. Les missiles y ont une part très importante. Tous les tirs de Pyongyang sont accompagnés de la diffusion de photographies et de vidéos destinées à renvoyer une image de puissance et à démontrer les progrès réalisés dans le domaine balistique. Séoul, pour l’essentiel en réaction aux provocations de Pyongyang, cherche aussi à mettre en avant sa puissance militaire en véhiculant des images de ses tests de missiles. L’avertissement est clair : la Corée du Sud dispose de moyens immédiatement prêts et technologiquement avancés pour frapper puissamment et avec précision n’importe où au Nord. Un message qu’il est crucial de faire passer avec force si l’on veut espérer une dissuasion conventionnelle efficace.

Notes

(1) Daniel Pinkston, « The New South Korean Missile Guidelines and Future Prospects for Regional Stability », Crisis Group, 25 octobre 2012.

(2) Le lancement se fait pour le moment depuis canister. Une version pour système de lancement vertical est prévue pour 2018.

(3) À partir de 2022, neuf KSS‑3, des sous-marins de 3 000 t de conception et de construction locales et notamment équipés d’un tube lance-missiles (TLM) vertical, seront mis à l’eau.

(4) La France dispose du MdCN, d’une portée de 1 000 km avec une charge utile de 250 kg et du SCALP, d’une portée de 400 km avec une charge utile de 400 kg.

(5) Les premières livraisons ont eu lieu en octobre 2016.

(6) « Moon, Trump agree to remove limit on payload of S. Korean missiles », Yonhap, 5 septembre 2017.

(7) Yeo Jun-suk, « Seoul seeks to develop ‘Frankenmissile’ targeting North Korea : sources », The Korea Herald, 5 septembre 2017.

(8) Joseph Bermudez, North Korean Special Forces, Naval Institute Press, 1998, p. 251 et Soon Ho Lee, « Contemporary American Military Technology and North Korea’s Hard and Deeply Buried Targets (HDBTs) », Comparative Strategy, vol. 32, no 5, 2013, p. 387‑401.

(9) Eric M. Sepp, « Deeply Buried Facilities : Implications for Military Operations », Occasional Paper no 14, Center for Strategy and Technology, Air War College, mai 2000.

(10) Soon Ho Lee, « Israel’s Counter-Asymmetric Warfare and Security on the Korean Peninsula », The RUSI Journal, février/mars 2014, p. 78‑85.

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