L’espace sahélo-saharien, un espace gangréné par la criminalité et la corruption ?

L’espace sahélo-saharien serait devenu ces dernières années un véritable carrefour des trafics de toutes sortes. Comment expliquer cette situation ?

R. Farrah : Pour comprendre la situation, il est important de faire un retour sur l’histoire régionale. En effet, l’histoire des trafics dans la région n’est pas un phénomène nouveau. Les recherches ont démontré que les activité de contrebande existent dans l’espace sahélo-saharien depuis les années 1960-1970. Parallèlement, et bien avant l’indépendance des pays de la région, les activités de trafic trouvent leur origine dans une pratique beaucoup plus ancestrale qui était celle de la razzia.

Il faut savoir que le premier facteur qui a encouragé les trafics en tous genres, c’est le fait d’avoir érigé des frontières. Elles sont rapidement apparues comme étant une ressource économique, mais aussi politique, qui a permis à certaines communautés de prendre avantage du différentiel de prix qui existait entre certains biens et marchandises, tels que la poudre de lait, l’huile, la semoule, etc. Cela a permis, dans les années 1960-1970, dans le Sahara et le Sahel central, de faire la richesse de plusieurs hommes d’affaires — surtout arabes — qui utilisaient les jeunes Touaregs comme convoyeurs ou transporteurs. Cette économie a jeté les bases institutionnelles de trafics qui sont beaucoup plus criminels, contrairement à cette activité de contrebande initiale, certe illégale, mais loin du trafic de cocaïne.

Par la suite, l’expérience accumulée par ces hommes d’affaires et ces passeurs a été capitalisée pour pouvoir entrer dans des marchés criminels beaucoup plus profitables.

Le premier tournant va arriver avec le trafic de cigarettes à la fin des années 1980. Plusieurs importateurs d’Afrique de l’Ouest vont commencer à introduire des cigarettes importées vers la région sahélo-saharienne. Cette économie va rapporter bien plus que le simple trafic de produits subventionnés. Ces cigarettes étaient destinées avant tout à l’Afrique du Nord et en 1989, 75 % des cigarettes consommées en Libye provenaient du marché de la contrefaçon. Il s’agissait également d’une stratégie des multinationales pour échapper au monopole d’État existant par exemple en Algérie, où la situation était similaire à celle de la Libye.

Le grand tournant suivant provient de l’introduction du haschich à la fin des années 1990 et de la cocaïne au milieu des années 2000. À proportion égale, on estime aujourd’hui que la cocaïne rapporte 25 fois plus que le haschich, qui rapporte lui-même 12 fois plus que le trafic de cigarettes. Ces économies ne sont pas forcément inter-reliées, même si les routes de passage pour le haschich et la cocaïne peuvent être similaires dans le Nord du Mali, le Nord du Niger et le Sud-Ouest de la Libye. Le haschich provient principalement du Maroc, l’un des principaux producteurs au monde, et il a commencé à transiter par la région sahélo-saharienne après que l’Europe eut intensifié ses contrôles dans les ports et les aéroports, en particulier dans la péninsule Ibérique. Une bonne partie du haschich qui part vers l’Europe passe donc par les routes sahariennes, du Nord du Rif marocain vers la Mauritanie et le Nord du Mali, en passant par le Sud du Maroc et le Sud-Ouest de l’Algérie. Après, il traverse tout le Nord du Niger, le long de la frontière algérienne vers la Libye pour être ensuite exporté vers l’Europe à travers la route des Balkans ou vers le Moyen-Orient, et notamment en Arabie saoudite.

Pour ce qui est de la cocaïne, elle a fait son apparition dans la région suite à l’intensification des restrictions sur le marché européen qui était devenu, dans les années 1990, un marché très profitable pour les cartels, alors que le marché américain était mis sous pression par la DEA et le gouvernement américain depuis les années 1980. La stratégie a donc été de ne pas exporter directement la cocaïne vers l’Europe, mais de transiter par des comptoirs d’Afrique de l’Ouest, tels que la Guinée-Bissau, soit pour la réexporter tout de suite vers le continent européen via des routes clandestines, soit pour la faire passer par voie terrestre, transportée dans de petits camions tout au long de la région sahélo-saharienne à destination de la Libye, puis de l’Europe. Plus la marchandise s’approchait du Nord de l’Afrique, et plus les moyens de transport se devaient d’être discrets.

Quels sont les principaux trafics qui transitent aujourd’hui par la zone sahélo-saharienne ?

Aujourd’hui, le principal trafic [en termes de volumes financiers] est celui de la cocaïne, même si celui-ci a été en partie affecté par le processus de sécurisation qui est en cours aujourd’hui dans la région. Les autres trafics régionaux ont d’ailleurs également été impactés par le développement des politiques de sécurisation. La cocaïne est aujourd’hui transportée dans de plus petites quantités, avec le développement d’une vraie violence autour de ce trafic, face à une ressource qui s’amoindrit et un environnement qui est de plus en plus hostile. Mais l’espace sahélo-saharien est immense, et le trafic continue à travers des routes de plus en plus clandestines, le Mali en restant la plaque tournante.

Le second trafic le plus important, et qui est beaucoup plus stable, c’est celui du haschich. Cette stabilité s’explique par une réelle expérience acquise au cours des décennies par les barons marocains de ce trafic, mais aussi par leurs partenaires en Mauritanie ou au Mali. Ce trafic s’appuie sur un système extrêmement sophistiqué, avec des grossistes disposant d’un réseau de plus petits trafiquants. Lorsque l’un de ces derniers est arrêté, cela n’affecte pas la structure d’ensemble. La principale difficulté pour le haschich, c’est qu’il s’agit d’un marché qui fonctionne par économies d’échelle : plus vous transportez de marchandises, plus c’est rentable. Il faut donc disposer de gros camions, car c’est grâce à cela que les profits vont se faire. Face au développement de la sécurisation, le haschich doit désormais circuler dans de plus petites quantités, ce qui a un impact sur les profits.

La troisième économie criminelle la plus développée dans la région est celle du trafic d’armes. Ce dernier a d’ailleurs connu une véritable réorganisation depuis la révolution libyenne et la rébellion malienne. En 2011 et 2014, les armes provenaient principalement des stocks libyens pour alimenter tous les conflits du centre de la région sahélo-saharienne. Mais aujourd’hui, la source première d’armes vient des stocks nationaux. Les marchés sont donc de plus en plus petits, de plus en plus localisés. Les armées nationales, en particulier au Mali et au Niger, sont devenues la principale source d’approvisionnement en armes. Il est en effet de plus en plus difficile de ramener des armes de Libye, qui est elle-même redevenue un marché demandeur d’armes depuis 2014. Plus globalement, aujourd’hui, tout le monde est demandeur d’armes dans la région. Cette situation a permis à des acteurs internationaux d’outrepasser les embargos et d’y acheminer des armes pour alimenter les groupes armés locaux. Parallèlement, le marché des armes en ligne est également en pleine progression.

Enfin, il y a un quatrième trafic important, en pleine émergence, qui est celui des opioïdes, et notamment le tramadol. Cet antidouleur est devenu un véritable fléau en Afrique de l’Ouest, où les taux d’addiction sont très élevés. Il est utilisé à la fois comme médicament contre la fatigue, mais aussi pour des pratiques récréatives. Ce marché est d’autant plus en progression que, face aux restrictions et au développement de la sécurisation régionale, de nombreux trafiquant ou passeurs se sont reconvertis sur le marché du tramadol. L’Afrique constitue un marché immense pour ce trafic, puisque le continent représente 67 % du marché mondial du tramadol. Bien que peu de données précises existent sur ce trafic, l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) a tiré la sonnette d’alarme (1) sur les conséquences de ce trafic dans la région.

Il existerait des liens grandissants entre les organisations criminelles locales, les cartels américains et les mafias européennes. Quid des collusions entre ces différents groupes ?

Excepté au Nigéria, il faut savoir qu’au Sahel et en Afrique de l’Ouest, il n’y a pas de groupes criminels structurés en tant que tels. Dans la région, les groupes criminels sont avant tout constitués de réseaux, actifs sur plusieurs marchés, avec des connexions transnationales extrêmement développées et qui se mobilisent en fonction des disponibilités et des marchés concernés. Je pense donc qu’il y a énormément de fantasmes sur les connexions réelles ou supposées entre les cartels américains et les mafias européennes avec leurs homologues africains.

Il y a effectivement eu des relations avérées par le passé avec des Latino-Américains, mais le trafic fonctionne avant tout sur un système de « buy and move » qui consiste à acheter la marchandise et à la transporter. Bien souvent, ceux qui acheminent la cocaïne ne connaissent même pas leur contrepartie latino-américaine. Il faut donc rester prudent sur la connexion directe entre les criminels africains et les cartels. Bien sûr, il existe des liens pour faire en sorte que le commerce existe, mais ce ne sont pas tous les acteurs qui sont connectés. Je doute qu’il y ait un jour des liens transnationaux extrêmement forts entre les deux rives de l’Atlantique.

En revanche, la situation est complètement différente en ce qui concerne les connexions criminelles entre l’Afrique et l’Europe. Si l’on prend l’exemple du marché du haschich, il est clair que ce marché s’appuie énormément sur les diasporas et communautés maghrébines ou sahéliennes en Europe. Ces connexions permettent de pénétrer des marchés qui sont parfois inaccessibles. Sur le marché des cigarettes, il faut savoir que l’Algérie est le premier pays exportateur de cigarettes de contrebande vers l’Europe. Là aussi, ce réseau est entretenu et favorisé par les membres de la diaspora, qui acheminent des quantités incommensurables vers le marché européen.

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