L’espace sahélo-saharien, un espace gangréné par la criminalité et la corruption ?

Qu’en est-il des relations entre les criminels de la région sahélo-saharienne et les groupes djihadistes particulièrement actifs dans la région ?

C’est une question très intéressante. Avant tout, il est important de démystifier un peu la question : il y a très peu de liens idéologiques qui relient les criminels aux djihadistes. Les criminels ont une logique de profit bien définie et les djihadistes utilisent ou mobilisent les connaissances des groupes criminels afin d’arriver à leurs fins. Cela s’est notamment observé dans les cas de kidnappings contre rançon, lors desquels le mode opératoire est extrêmement bien déterminé avec une division des différentes tâches entre les terroristes et les criminels.

Peu le savent, mais il est rare que les groupes terroristes fassent eux mêmes une opération de kidnapping. Elles sont bien souvent externalisées ou confiées à des groupes criminels spécialisés dans ce type d’activité, qui est un marché de niche. Les kidnappeurs vendent le « produit » au groupe terroriste, qui peut ensuite mobiliser ses intermédiaires et ses connexions transnationales pour obtenir une rançon et ainsi « finaliser la transaction ». Ce que nos recherches ont montré, c’est que ces relations sont très variables d’un espace à un autre et sont principalement au nombre de trois :

une relation de coexistence : cela signifie que les groupes criminels et les groupes djihadistes occupent le même espace territorial au même moment. Chacun a des fins idéologiques bien précises et des objectifs bien définis. Chacun fait son business de son côté et garde une distance avec l’autre groupe. C’est notamment la situation qui prévalait au Mali jusqu’en 2011 ;

une relation de coopération : le cas du kidnapping contre rançon présenté précemment est le meilleur exemple pour illustrer cette situation. Ce sont des relations ad hoc, bien ciblées et déterminées dans le temps. Cette relation peut être mise en place dès lors que les deux acteurs vont juger que les risques de cette coopération sont plus faibles que les intérêts qu’ils peuvent en retirer ;

une relation de convergence des intérêts  : il s’agit du type de relation qui correspond le mieux à la situation d’aujourd’hui face à un contexte régional très sécuritaire — avec notamment une frontière algérienne qui est érigée tel un mur hautement surveillé — et avec une présence de forces étrangères de plus en plus importante. Aujourd’hui, dans certains marchés criminels, les groupes criminels et les groupes djihadistes ont tout intérêt à faire converger leurs actions. Dans certaines zones comme le Nord du Mali, sans cette convergence, certains groupes pourraient être menacés de disparition. Cette convergence est particulièrement effective dans le trafic de cocaïne ou celui du tramadol. Elle prend la forme d’une coopération directe ou indirecte, d’un partage d’informations et d’intelligence afin de pouvoir continuer à exister.

Quels enjeux de sécurité au Sahel ?

Vous expliquiez qu’on observait aujourd’hui un développement de la violence autour de certains trafics. Existe-t-il des rivalités en fonction des territoires ? Doit-on s’attendre à des guerres de territoires, à l’image de ce qui se passe par exemple au Mexique ?

Les guerres de territoires existent déjà entre groupes armés. Elles sont multiformes et peuvent prendre la forme d’attaques ciblées, de contrôle direct d’un territoire ou d’un contrôle à distance via des ententes entre communautés.

Si l’on prend l’exemple du contexte dans le Nord du Mali, il est très difficile de mettre des frontières entre groupes terroristes, groupes militants armés, groupes rebelles, ou groupes pro-Bamako. Si vous lisez le rapport 2018 du panel des experts pour le Mali (2), il existe actuellement de vraies guerres de territoires. Et beaucoup des conflits qui éclatent aujourd’hui entre groupes armés dans la région sous-tendent la question des trafics de cocaïne et de haschich. C’est un élément central. En effet, les trafics constituent la source principale de revenus des groupes armés, tant rebelles que pro-gouvernementaux. Les conclusions du rapport de l’ONU sont extrêmement claires à ce sujet.

Dans le cadre de cette guerre de territoires, les groupes armés s’interceptent entre eux. C’est notamment le cas au Mali, avec plusieurs coalitions de groupes armés. Dès qu’un groupe apprend qu’un convoi de drogue va circuler dans une région donnée, des attaques vont être menées. Comme le précise le rapport, aujourd’hui « les trafiquants de drogue préfèrent s’en remettre pour leur protection aux membres de ces coalitions ». Les groupes les plus forts et les mieux armés sont les plus à même de s’engager dans ce type de marché de « protection » .

C’est d’ailleurs là le mot à retenir, il s’agit de protection, et en l’occurence de protection du transport.

Les criminels du Mali impliqués dans différents trafics opèrent sur différents types de marchés, dans l’économie légale et illégale, et possèdent par exemple des compagnies de bus. À partir de 2012, il y a eu un basculement des alliances. En effet, avant cette date, les groupes criminels entretenaient des relations très fortes avec l’État, via la corruption, et les connexions étaient nombreuses. Mais après 2012, les criminels se sont avant tout orientés vers les groupes armés, car le rapport de forces avait tourné en leur faveur sur le terrain.

Il y a enfin un dernier point à souligner. À partir de 2015, au Mali, il y a eu un processus politique local qui visait à faire en sorte de diminuer les violences communautaires, que les biens et les marchandises circulent de manière claire et que les trafics n’aient pas une répercussion sur l’accord de paix et sur les relations entre les groupes armés. Si la première version de ce processus n’a pas fonctionné, il y a eu de meilleurs résultats en 2017. Cela a démontré que les guerres de territoire ne peuvent pas se régler uniquement par des réponses sécuritaires classiques, mais nécessitent un long travail de rapprochement et de médiation entre les communautés. L’objectif de la communauté internationale aujourd’hui ne devrait pas tant être d’essayer d’arrêter ces trafics, mais plutôt de faire en sorte qu’il n’y ait pas de répercussions sur les processus politiques en cours.

Dans quelle mesure la corruption qui sévit dans la région est-elle un vecteur de développement des trafics, et d’influence pour les organisations criminelles ?

La corruption est un facteur central et essentiel, qui constitue le vrai défi de la région. En tant qu’analystes, nous essayons de faire un travail minutieux pour essayer de mieux comprendre les routes des trafics, leurs profits, les modus operandi, etc. Mais l’enjeu principal et qui sous-tend toutes ces activités criminelles, c’est bien sûr celui de la corruption. Il ne faut pas se le cacher.

Aujourd’hui, la corruption constitue le cœur battant du crime organisé en Afrique, et particulièrement dans la région sahélienne, dans un contexte où il n’y a pas d’État fort, où les frontières sont extrêmement fragiles et poreuses et où les menaces sécuritaires sont réelles. La corruption constitue aujourd’hui un système de gouvernance où les acteurs impliqués et engagés dans les marchés criminels contrôlent des pans entiers de la société. Je fais notamment allusion à l’économie car il ne faut pas oublier que dans des régions comme le Nord du Mali, l’économie criminelle est une source de revenus considérable pour les commuautés locales. Dans une région où les programmes de développement sont presque inexistants, où les possibilités d’emploi sont encore faibles, où les jeunes ne trouvent pas d’avenir, l’économie criminelle constitue la meilleure source de revenus. À partir de là, il faut donc bien comprendre que dans la région, la corruption est un système de gouvernance qui se produit et qui est incarné par des individus, dans des pratiques économiques, voire même dans des discussions d’accords de paix. Il est donc très difficile de savoir par où commencer pour s’attaquer à ce phénomène. Il n’y a pas de recette miracle, et la pire des choses est peut-être de penser qu’on pourrait en finir avec la corruption à partir de Bamako ou de Niamey. Cela ne fonctionnera pas. Au contraire, il faut des processus de développement adéquats, qui partent des communautés locales et non des capitales, qui se situent parfois à 4000 ou 5000 km des régions les plus affectées par ce système de gouvernance lié à la corruption.

Cette corruption favorise donc une certaine collusion entre des États de la région et les groupes criminels ?

C’est tout à fait le cas. Même si certains États de la région font fi de cette réalité, la collusion dont vous parlez existe. Certains de ces États ont d’ailleurs développé des réponses sécuritaires, pour peut-être mieux dissimuler les trafics qui sont réels.

Qu’est-ce qui est fait aujourd’hui pour lutter contre les organisations criminelles et les trafics qui gangrènent la région ?

Il est très difficile de répondre à cette question, car les réponses sont différentes d’un marché criminel à l’autre. La vraie réponse réside dans le fait d’être pragmatique pour ce qui concerne les pays de la région sahélo-saharienne. Il est impossible de régler la question du crime organisé et des trafics par des réponses purement sécuritaires. La réponse est profondément politique. Elle requiert la mise en place d’un vrai programme de développement et, comme je l’ai dit précédemment, qui parte des communautés locales. Ce programme de développement devra être en mesure d’offrir des alternatives économiques et sociales à ces communautés humaines qui se sentent aujourd’hui abandonnées par l’État. Car même si elles restent méfiantes, ces communautés ont un vrai désir du retour de l’État et des services qui vont avec.

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