L’espace sahélo-saharien, un espace gangréné par la criminalité et la corruption ?

Parallèlement, pour contrer le problème de la criminalité dans la région, il faut attaquer le problème à la source. J’entends par là la mise en place d’une coopération transnationale de contrôle sur les flux de produits illicites et notamment celui de la cocaïne. Il faut davantage de contrôle des flux de cocaïne à la source, à savoir directement sur le continent sud-américain. Il faut également une meilleure surveillance dans les ports. Car, à partir du moment où les produits illicites circulent vers des zones où la présence de l’État est faible, alors il n’y a plus la possibilité d’agir. Le problème est le même dans le cas marocain, où il faudrait aussi agir à la source, avec la mise en place de contrôles de plus en plus efficients. Mais la situation est compliquée dans le pays, car l’économie du haschich est source d’énormément d’emplois.

Une troisième solution concernerait la lutte contre la collusion entre les milieux politiques et criminels. Mais cette question est très souvent éludée par la communauté internationale, parce qu’elle est particulièrement sensible et qu’elle est du ressort de la souveraineté nationale.

Enfin, la dernière solution serait le développement de la prévention. On le voit pour ce qui concerne le trafic de tramadol, il y a un vrai défi à relever à ce niveau-là. Dans des pays où le système de santé est particulièrement faible, il faut informer la population des risques sanitaires liés à la consommation de faux médicaments ou de tramadol.

Vous l’aurez donc compris, il me semble que la meilleure approche pour trouver des solutions serait donc moins de sécuritaire et davantage de développement et de prévention, comme c’est le cas par exemple à travers l’Alliance Sahel (3), qui regroupe plusieurs donateurs internationaux mais dont les effets sont encore très marginaux.

Est-ce bien l’approche qui est privilégiée actuellement ?

Malheureusement, ce n’est absolument pas le cas. Bien au contraire, car on assiste depuis une décennie à une hypersécurisation de la région. C’est notamment le cas du G5 Sahel (4), qui a été pensé au début comme une instance intergouvernementale qui devait travailler sur le développement, mais qui aujourd’hui est incarné par une force militaire conjointe, créée en 2017 malgré de nombreux soucis logistiques et financiers. La question du développement a donc été absorbée par l’aspect sécuritaire avec l’arrivée de la force française Barkhane (5), la construction de la plus grande base militaire américaine de drones au Niger, et le déploiement de nombreuses troupes étrangères dans la région. Nous sommes donc aujourd’hui dans une dynamique d’hypersécurisation de la frontière, dans une région où contrôler une frontière relève presque de l’impossible.

Or, lorsqu’on se focalise sur les frontières, ce sont en général les plus petits passeurs de produits de base qui sont les plus inquiétés. En revanche, les gros poissons continuent de passer à travers les mailles du filet.

Propos recueillis par Thomas Delage le 4 juillet 2019.

Notes

(1) https://​www​.unodc​.org/​w​e​s​t​a​n​d​c​e​n​t​r​a​l​a​f​r​i​c​a​/​e​n​/​2​0​1​7​-​1​2​-​1​1​-​u​n​o​d​c​-​w​a​r​n​s​-​t​r​a​m​a​d​o​l​-​u​s​e​.​h​tml

(2) https://​reliefweb​.int/​s​i​t​e​s​/​r​e​l​i​e​f​w​e​b​.​i​n​t​/​f​i​l​e​s​/​r​e​s​o​u​r​c​e​s​/​N​1​8​2​3​2​9​9​.​D​O​C​.​pdf

(3) https://​www​.alliance​-sahel​.org/

(4) Le G5 Sahel a été créé en 2014 et regroupe cinq États du Sahel : Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso et Tchad.

(5) L’opération « Barkhane » a été lancée en 2014 par la France au Sahel et au Sahara et vise à ce que les États partenaires acquièrent la capacité d’assurer leur sécurité de façon autonome. Dans le cadre de cette opération, ce sont 4500 militaires français qui sont déployés dans la région.

Légende de la photo en première page : Alors que l’Afrique de l’Ouest et le Sahel se sont imposés depuis les années 2000 comme une nouvelle plaque tournante du trafic de cocaïne en provenance d’Amérique du Sud, la crise malienne a mis au jour les liens qui peuvent exister entre les trafiquants et les mouvements extrémistes du Sahel, appâtés par la manne financière que genère ce type de trafic. S’ils ne participent pas nécessairement directement au trafic, ils peuvent être chargés de protéger les convois, sécuriser les pistes d’atterrissage, assurer l’approvisionnement en carburant ou prélever une « dîme » pour le droit de passage. (© Shutterstock/Pavel Chagochkin)

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