La guerre du futur selon l’armée de Terre

Le deuxième projet consiste à réaliser, en 2023, un exercice de niveau division, lui aussi tous moyens déployés, qui sera le premier test grandeur nature de notre nouveau concept d’emploi des forces terrestres. La combinaison des effets dans les différents champs y aura une place significative. Les objectifs seront nombreux : déploiement important d’hommes et de matériels, renforcement des capacités de synchronisation des effets par structures de commandement, déploiement des soutiens divisionnaires, mais aussi intégration interarmées et interalliée.

Quant à votre question sur « Sentinelle », ma première réponse est que l’on ne choisit pas ses missions et qu’il est normal de protéger les Français s’ils sont menacés, y compris sur le territoire national. L’engagement des armées sur notre propre sol est toujours un signal fort, nous l’avons vu en 2015. Avec un déploiement de forces permanent, le message perd toutefois en puissance. Nous devons donc être capables de faire évoluer l’opération en fonction du niveau de menace. Celle-ci n’a pas disparu, mais elle est moindre qu’il y a cinq ans et elle a probablement changé de nature, avec une menace terroriste plus endogène et qui n’est plus militarisée. Par ailleurs, les forces de sécurité intérieure se sont considérablement renforcées, en termes d’équipements, de personnel et de renseignement. Nous devons prendre cela en compte pour faire mieux respirer le dispositif Sentinelle, un peu trop établi. Aujourd’hui, je pense que nous pouvons diminuer l’empreinte permanente de cette opération sur le territoire national et proposer plus de réactivité, avec davantage de moyens en alerte et mieux répartis sur l’ensemble du territoire.

Derrière votre question, il y a aussi celle des effectifs qui assurent puissance et résilience à une armée. La réserve constitue au moins une partie de la réponse. La vision stratégique inclut une ambition opérationnelle pour la réserve, qui doit être apte à couvrir, si nécessaire, le contrat opérationnel « territoire national » et à s’engager, à terme, au-delà de la fonction protection. C’est un cap nouveau.

L’une des leçons d’opérations récentes, notamment en Ukraine, est l’usage massif de microdrones, couplés à l’artillerie, avec des résultats impressionnants. L’armée de Terre commence à se doter de drones NX‑70. Jusqu’où votre vision intégrera-t‑elle la robotique, sachant qu’elle était assez peu évoquée dans les premières étapes de SCORPION ?

Les robots terrestres et les drones sont désormais indispensables sur le champ de bataille et l’armée de Terre a une vraie ambition en termes de systèmes automatisés. En 2023, elle disposera de 1 200 drones ! En fin d’année 2020, au Mali, nous expérimenterons également des robots mules téléopérés, capables de transporter 400 kg au rythme d’un combattant à pied, là où les véhicules classiques ne passent pas. D’ici à dix ans, notre ambition est de disposer de systèmes automatisés équipiers jusqu’au plus bas niveau, chaque fois que cela sera possible.

La robotisation comporte au moins deux enjeux. Le premier est de réduire l’exposition de nos soldats : je pense aux robots démineurs de nos équipes EOD (Explosive ordnance disposal). L’autre enjeu est celui de la substitution pour les tâches fastidieuses ou dangereuses, afin que le soldat se concentre sur ce qu’il y a de plus difficile à faire : décider, avec discernement, dans l’incertitude du combat. Nous avons d’ailleurs écarté immédiatement l’hypothèse du robot armé autonome : l’ouverture du feu est une responsabilité qui ne se délègue pas à une machine. Enfin, l’étape d’après, déjà bien lancée, concerne l’intelligence artificielle qui est un atout majeur pour le traitement et l’exploitation de grosses masses de données, comme dans le cycle du renseignement.

Concernant SCORPION, nos régiments commencent à être dotés des premiers Griffon, comme c’est le cas pour le 3e RIMa, en pleine appropriation tactique et technique. Les premiers retours sont très positifs. Avec SCORPION, que nous développons en étroite et très fructueuse coopération avec nos amis belges, au travers du partenariat stratégique CAMO (Capacité motorisée), j’estime que nous avons trouvé l’équilibre acceptable entre volume du parc et haute technologie. Nous travaillons maintenant à la confirmation des performances attendues sur le plan tactique. L’objectif, ambitieux, vise à projeter un groupement tactique SCORPION en opération en 2021.

Toutefois, nous pourrons avoir les matériels les plus modernes au monde, ils ne nous permettront pas de gagner dans un conflit de haute intensité sans des soldats aguerris, suffisamment entraînés et surtout bien commandés. C’est la raison pour laquelle la formation des chefs est une de mes priorités. En la matière, tout est connu. L’effort est à poursuivre. Une réforme qui vise à une meilleure cohérence de la formation initiale de nos jeunes cadres sera donc bientôt lancée.

Moteurs de nos unités, les sous-­officiers doivent combiner, tout au long de leur parcours, des compétences techniques, tactiques et de commandement supérieures, raison pour laquelle nous avons engagé la rénovation de leur parcours professionnel. Plus que jamais dans la décennie qui s’ouvre, le profil de l’officier devra lui aussi répondre à plusieurs grands défis : le défi de la combativité reposant sur le courage, l’audace et la résilience ; le défi de l’autorité, fruit de l’exigence et de la bienveillance du commandement ; le défi de l’intelligence pour permettre à nos chefs d’appréhender des engagements de plus en plus complexes ; enfin, le défi de l’humanité que le chef incarne par son exemplarité, son sens civique et du devoir. Ces vertus militaires qui sont notre colonne vertébrale, vous les retrouvez dans le nouveau Code d’honneur du soldat qui vient d’être distribué dans toute l’armée de Terre. Il s’impose à tous, vis-à‑vis de soi-­même, vis-à‑vis de ses chefs, vis-à‑vis de ses subordonnés.

Vous évoquez les champs immatériels… Une autre leçon de l’Ukraine est l’importance accordée par la Russie à la guerre électronique, notamment comme vecteur de rupture des systèmes de commandement… dont nous sommes de plus en plus dépendants. Faut-il que nous accordions nous-­mêmes plus d’importance à ces modes d’action, des points de vue offensif comme défensif ? Au-delà, faut-il investir plus dans l’influence ?

La guerre électronique est en effet un sujet de préoccupation majeur, que nous avions un peu oublié, en tout cas en tant que menace. Il nous faut renforcer nos capacités offensives, mais aussi nos capacités défensives. Nos postes de commandement doivent notamment s’entraîner plus systématiquement à fonctionner en mode dégradé. Je voudrais toutefois clarifier les termes pour éviter des confusions qui, jusqu’ici, ont été préjudiciables. Les champs immatériels, ce sont le cyberespace, le champ informationnel, le champ électromagnétique, le champ cognitif, etc. L’influence est d’une autre nature : c’est agir sur les perceptions humaines afin de modifier des comportements, par des messages ad hoc, communiqués par la combinaison la plus adaptée de différents vecteurs. En revanche, l’objectif reste toujours le même : générer un certain comportement chez l’ennemi. C’est vieux comme la guerre elle-même.

La vraie rupture est probablement que le numérique vient décupler les possibilités d’action. Le champ informationnel et cognitif devient un espace d’affrontement à part entière, systématiquement utilisé par de nombreux acteurs efficaces et assez désinhibés. Quelques images ou quelques mails détournés suffisent à faire basculer une opinion nationale et internationale, à semer le désordre dans les rues et dans les esprits, voire dans les unités. Il faut donc en priorité apprendre à nos soldats à se protéger, à gérer cette menace. Avec nos smartphones, nous invitons nos ennemis dans notre poche ! Le rôle des chefs au contact, qui doivent parfaitement appréhender ce nouvel environnement, reste donc plus important que jamais.

Faut-il aussi investir davantage dans l’influence ? Oui ! C’est également un des projets de la vision stratégique. Dans un contexte de recours généralisé à des modes d’action hybrides, l’armée de Terre doit renforcer sa capacité d’intégration des effets dans la conception et la conduite des opérations, avec un effort plus particulier sur les actions non cinétiques. Nous avons de nombreux atouts sur lesquels nous pouvons déjà nous appuyer, comme notre ressource humaine, déjà existante, rompue aux opérations récentes de contre-­insurrection en Afghanistan ou au Mali.

J’ai également besoin d’avoir, au sein de l’armée de Terre, des cadres qui, à tous niveaux, comprennent comment ils doivent être acteurs d’une manœuvre d’influence, de la même manière qu’aujourd’hui ils combinent des moyens interarmes. Le premier axe d’effort est justement de faire évoluer notre culture militaire, encore très marquée par l’affrontement direct. Il faut ensuite développer les effecteurs spécialisés à la disposition des chefs tactiques. Nos groupes d’action sur l’environnement doivent par exemple être mieux dotés en outils numériques et mieux intégrés dans la manœuvre, dès sa conception.

Enfin, nous avons trop longtemps laissé en friche la ruse. C’est une excellente école pour nos jeunes cadres qui doivent très tôt comprendre les mécanismes des perceptions. Cela commence par la manœuvre tactique de la compagnie qui doit systématiquement s’efforcer de tromper l’ennemi et cela se prolonge avec l’équipement de nos unités en moyens de leurrage. Fortitude, toutes proportions gardées bien évidemment, reste aussi une bonne source d’inspiration pour mes officiers qui travaillent sur la déclinaison de la vision stratégique. Enfin, une bonne prise de conscience de l’art de la ruse peut nous aider à nous prémunir contre cette menace que nos ennemis maîtrisent quelquefois très bien.

Le Maintien en condition opérationnelle (MCO) est un problème classique – notamment pour les parcs d’hélicoptères. Vous évoquez la nécessité de simplification, mais aussi d’une plus grande disponibilité au vu de votre appel à la masse. Le chemin est long, mais comment y parvenir ?

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